Aïcha Qandicha, une femme comme les autres Nov14

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Aïcha Qandicha, une femme comme les autres

À la seule évocation du nom Aicha Qandicha , les marocains ont tous un élan instinctif de terreur et de crainte, d’hostilité et d’incrédulité ou parfois même de sympathie et de complaisance envers ce personnage de la mythologie marocaine. Aicha Qandicha est incontestablement le mythe le plus remarquable de la dite Mythologie.

Les traces d’écrits à propos de ses origines sont rares et les écrits concernant son histoire, bien que plus nombreux, ne sont pas exhaustifs. L’ouvrage d’Edward Westermark, (The Nature of the Arab Ginn illustrated by the 1899 ) est une publication relativement intégrale de sa description. Plusieurs auteurs sont unanimes quant à l’image qu’elle reflète : C’est une créature chimérique et indéfectible, dotée d’une imagerie très variée, ce qui éclaire sur la notoriété de son caractère de démon. Les traits et les formes sont récurrents selon les lieux et les circonstances.

Elle est souvent décrite comme une superbe femme, d’une beauté fatale et exceptionnelle, mais ses pieds seraient ceux d’un équidé. Cette forme fatalement belle est à la fois fascinante et inquiétante. Elle ensorcelle par son irrésistible pouvoir d’attraction magique et le charme de sa beauté se révèle en même temps maléfique, en ce qu’il entraine irrésistiblement celui qui y cède vers un horizon de malheur. Aicha Qandicha incarne la séduction ultime, le rang le plus élevé du savoir faire féminin.

 

Elle est perçue différemment selon les régions marocaines : elle serait parée d’une magnifique chevelure longue, soyeuse et ondoyante, noire ou couleur de feu lui tombant jusque sur les pieds, une peau somptueuse blanche ou métissée, des yeux fascinants et ensorcelants une bouche envoutante et des lèvres couleur de sang. Toujours couverte de ses superbes cheveux bouclés ou lisses, son seul habit se limite à un simple voile drapant ses formes captivantes.

Cette apparence de beauté extrême est le procédé utilisé pour séduire, captiver et anéantir par la suite les hommes. Car Aicha Quandicha est une exaltée et une fervente du plaisir sexuel. Sa force de séduction s’exerce de façon inéluctable, face à elle la liberté et la volonté de l’homme demeurent impuissantes. Elle a une réputation terrifiante de « dévoreuse d’hommes « . Elle erre la nuit à la recherche d’éventuels proies égarées. Elle interpelle ses victimes, d’une voix suave et douce, par leur prénom, avant d’entamer son jeu de séduction, les attire ensuite dans ses lieux intimes et se livre à son divertissement. Un divertissement qui est synonyme d’un calvaire de ses victimes, cruel et funeste, qui conduit inexorablement au malheur, au mal, à la mort.

Ses logis sont les rivières, les bois, la mer, les ruines, les maisons et particulièrement les sources, les égouts, les grottes et autres endroits souterrains intimement liés à l’eau. Aicha Quandicha est un esprit d’eau. Rares sont ceux parmi ses captures succombant à ses « délices » qui s’en sortent vivants. Parmi ces miraculés, certains perdent totalement la raison, les plus chanceux et qui n’ont pas de liens sacrés de mariage, sont condamnés au célibat, quant aux hommes mariés leurs foyers deviennent un enfer où impuissance, maladie, stérilité sont les lots de leur désastreuse aventure. Mais les vrais rescapés sont ceux qui dès son premier appel, ils devinent son identité et plantent de suite un couteau en acier dans le sol (Edward Westermark, 1899).

Mais cette beauté vénéneuse de Aicha Qandicha, qui attire l’homme dans les rets de sa redoutable séduction pour le mener à sa ruine et à sa perdition, n’est-ce pas d’abord celle de la femme? Cette image de Aicha Quandicha n’est–elle pas une parabole misogyne ?

Aicha Qandicha peut prendre d’autres formes : elle peut avoir l’allure d’une vielle sorcière solitaire, dévergondée et malveillante qui excelle dans la destruction des couples. Elle peut aussi se concrétiser dans un rythme, un chant ou une poésie mythiquequi transpercent les âmes de femmes et d’hommes en quête de délivrance de « l’esprit Aicha » : Aicha Aissaouiya, Aicha hamdouchia ou Aicha Gunaouiya. En effet, les croyances populaires associent à ce mythe aborigène, toutes sortes de cas psychopathologiques décrits par la Science : mal de vivre, dépressions, troubles du cerveau, épilepsies… Cette ambivalence du mythe autorise une multitude de significations autres que Le mythe exclusivement misogyne. Elle a engendré, depuis son apparition, un foisonnement d’assentiments et des « confusions du mythe « . Le nom de Aicha Qandicha lui-même peut être interprété de plusieurs façons : elle est capable du pire et du meilleur, elle peut faire régner sa malédiction comme elle peut offrir, pareillement, richesse et protection, mais toujours avec ses propres conditions et en échange d’offrandes.

Il ressort de cette ébauche descriptive, que ce mythe symbolise de la tromperie, de la perfidie, de la ruse et de la cruauté assignées par les hommes à l’égard de la femme. Un verdict dur qui reflète et exprime une peur de la société patriarcale par rapport au genre féminin. La peur de la castration, mais la peur aussi d’une révolte des femmes qui briseraient le bel édifice ordonné par les hommes. Il y apparaît clairement que, le corps de la femme est un atout de séduction à lui tout seul. Il lui permet d’affaiblir l’homme voire le détruire. Par ce biais, la femme afflige l’homme, rabaisse son égo et entraine sa perte. Le mythe accrédite l’idée que l’homme a été créé libidineux, asthénique par nature et faible devant ses désirs. Il illustre que l’homme a une appétence fondamentale : les charmes liés au corps de la femme et que par conséquent cette allégorie exécrable, l’incite à résister, à s’en prémunir afin de ne pas succomber à la tentation… Car la femme a été considérée, de tout temps et dans différentes sociétés, comme étant attrait, dépravation et péril. Il en résulte que pour les hommes, toute forme de puissance féminine est synonyme de maléfice. Aicha Qandicha est démonisée, afin d’exorciser cette attraction-répulsion qu’éprouve pour elle l’homme.

Ce portrait n’est qu’une image ampliative de mythes régnant sous d’autres cieux et à différentes époques et civilisations de l’histoire de l’humanité: Mami Wata , de l’Afrique Noir ; Ishtar, de la méditerranée ; Yande Yari, d’ Amérique latine. Astarté ou Qedecha, du Proche-Orient antique. Les Sirènes et les autres créatures mythiques qu’Ulysse, héros de L’Odyssée, a du affronter à plusieurs reprises.

Pour l’anthropologue Wester Mark, Aicha Qandicha, serait une reproduction d’Ischtar qui elle même serait une Lilith. Son apparition au Maroc semble correspondre à la période préislamique. Elle puise ses origines dans des traditions mythologiques anciennes où certains êtres sont dotés de caractéristiques semblables. En effet, Aicha Qandicha et ses consœurs ne sont qu’une perpétuelle réincarnation de Lilith, le plus ancien mythe de la féminité (- 1500)considérée par la mythologie des sumériens, des babyloniens comme étant « la reine des succubes et des enfers ».

Son existence est relaté dans le Zohar , « le livre des splendeurs « , un des ouvrages majeurs de la kabbale juive : Lilith est l’égale d’Adam car elle a été crée au même temps que lui, à partir de la glaise et du souffle de Dieu. Première femme de l’humanité, Lilith a survécu à la consommation du fruit de la connaissance et du coup, elle sait que le plaisir du désir est intensément bon. Cela la rend capable d’exigences. Ses disputes avec Adam sont fréquentes durant l’acte sexuel, elle refuse de rester en dessous et propose à son conjoint un compromis, celui d’alterner. Ce dernier refuse. Elle commet alors le péché de prononcer le nom de Dieu. Elle s’enfuit donc du Paradis et refuse d’y retourner malgré les menaces et préfère vivre dans une grotte. Ainsi fut la première féministe qui procréa par la suite, des sirènes et des mélusines caractérisées par une beauté fatale qui rendra les hommes fous d’amour.

Lilith (ainsi que sa progéniture) représente l’image de la séduction et de la tentation féminine, elle est la Déesse des rêves érotiques, le symbole des plaisirs interdits et de la sorcellerie. Aicha Qandicha n’est donc qu’une réincarnation de ce mythe misogyne ancestral.

toutes les Aïcha Qandicha de l’histoire

Au cours de l’histoire, sont venues se greffer sur le mythe de Aicha Qandicha, d’autres légendes : durant l’occupation portugaise, et dans la région d’El Jadida, une jeune femme de courage, Amazigh, forma une première guérilla pour lutter contre l’occupant. Outre sa beauté envoutante et corruptrice, la jeune amazigh était d’une intelligence inouïe et d’un charisme de stratège inégalable. Elle infligeait de cuisantes défaites à l’ennemi auquel, le nom seul de la jeune femme donnait la colique. L’armée portugaise déstabilisée et complètement désemparée, surnomma la belle révoltée Aicha Qandicha. Surnom s’insérerait dans une stratégie de lutte psychologique dans le but d’anéantir la guérilla et son chef.

Une autre jeune Aicha Qandicha, s’était faite remarquée dans la région du Rif du temps de l’occupation espagnole. Il s’agit d’une jeune fille dont les membres de la famille ont été massacrés par l’ennemi. La jeune femme, également d’une beauté ravageante, décida d’emprunter la technique de séduction d’Aicha Qandicha, pour assoupir sa douleur et calmer sa vengeance. Sa renommée était devenue tellement grandissante que l’armée espagnole avait mis tout en œuvre pour la capturer et elle fut capturée ! La légende de cette héroïne rifaine se termina en conte de fée : elle épousa un comte espagnol qui était tombé amoureux d’elle! Cette Aicha Qandicha était devenue la comtesse Aicha !

Il y a eu une autre Aicha dans ce passé de l’occupation du Maroc (17 ème siècle).Cette fois ci, la légende désigne une Aicha Qandicha portugaise : une comtesse qui s’était éprise de passion d’un riche notable marocain de Safi. La comtesse aussi belle que le personnage mythique, s’aventurait la nuit pour aller rejoindre celui qu’elle voulait à tout prix pour mari. Au cours de ses fugues nocturnes, les pauvres hommes qui la croisaient sur leur chemin plongeaient dès lors et inévitablement dans une vie faite d’amour impossible, de maux et de douleurs. Sa vogue s’était répandue au delà des frontières. Le dénouement plutôt heureux de cette légende s’était soldé par le mariage de la comtesse avec son bien aimé après s’être convertie à l’islam et pris comme prénom Aicha.

En terme de déduction et au travers de l’image misogyne habituelle, on peut déduire en fait, que le mythe de Aicha Qandicha relate une femme libre, indépendante, refusant l’ordre établi par les hommes, une révélatrice des pulsions des femmes les plus enfouies ; celle qui ose renverser l’ordre des choses, refusant toute morale imposée en une liberté alimentée par son caractère de femme non mère, sans responsabilité familiale qui pourrait l’attacher. Dans ce rôle de femme anti-maternelle, elle conserve son propre libre-arbitre, elle fait peur aux hommes qui la désirent, toutefois.
Aicha Qandicha devrait plutôt incarner la femme qui se révolte, qui aspire à une vraie émancipation de la femme.

Aujourd’hui et grâce à l’éveil des consciences, aux avancées scientifiques et à la mise en doute des dogmes sociaux, le processus de l’émancipation de la femme est en marche. La dignité féminine voudrait que les femmes se soutirent de l’autorité de leurs homologues masculins, que la beauté féminine soit considérée non pas comme corruptrice mais plutôt euphorique, expurgée de toute négativité malsaine et mortifère et que l’intelligence féminine soit considérée juste, humaine.

Le magazWine Qandisha voudrait s’inscrire dans la contribution à cette lutte féminine et œuvrer dans le sens de la restauration d’une image positive de Aicha Qandicha. Il ne représente qu’une petite pierre dans ce chantier colossal de l’émancipation de la femme, mais peut-être que l’équipe des Qandishas serait, dans un futur proche, une légende du mythe d’une Aicha Qandicha dédiabolisée !

 

Par Souad Debbagh