Le combat d’Abdelatif Laâbi Nov14

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Le combat d’Abdelatif Laâbi

Combat pour la Culture est la nouvelle parution d’Abdellatif Laâbi aux éditions Marsam. L’ouvrage, présenté à Rabat pour la rentrée littéraire de la librairie Kalila wa Dimna, rassemble les productions publiées par l’auteur dans de nombreuses parutions, entre 1984 et 2010. Moralité : un débat national sur la Culture s’impose, l’ouvrage étant une bonne raison de plus.
« Les Marocains sont en passe de devenir des frustrés de la culture ». Le constat fait par Abdellatif Laâbi date du milieu des années 1990. Depuis, les Marocains ont assisté à la fermeture des rares salles de cinéma encore en service, les unes après les autres, à des planches de théâtre de plus en plus délaissées, avant que le budget destiné au ministère de la Culture ne soit le plus maigre parmi tous. Puis sont venus des festivals, aussi féériques les uns que les autres, dépassant largement pour certains le budget annuel du ministère de tutelle, recalant du fait la pratique culturelle au saisonnier, à l’occasionnel et au temporaire, sans une continuité quelconque…

La priorité est à la sécurité, à la santé, à l’éducation, au rasage des bidonvilles. « La culture n’est pas une priorité », a entendu Qandisha de la bouche d’un ministre, sur une radio privée. Qandisha n’hallucine pas. Quelques jours après, elle ouvre son journal et lit le même ministre de la jeunesse et des sports, dans un entretien : « le programme Livre pour Tous n’est pas la priorité de mon ministère. » alors qu’il relève effectivement de son bureau. De toutes les manières, le ministre de Qandisha est à la fin de son mandat. A la veille des élections législatives, il quittera son poste sans un compte à rendre, laissant des dossiers suspendus jusqu’à nouvel ordre.

Il faut sauver « le Printemps de l’exception Marocaine », une constitution fraichement adoptée devra entrer en vigueur par le renouvellement de l’appareil législatif et exécutif, les femmes se rebellent pour leur droit à la parité dans ce processus, des manifestations de rue se font encore entendre ici ou là, des députés modèlent d’emblée leurs discours, en préparation à la campagne électorale. Le débat politique est vif, on y entend parler de tout… sauf de culture.

 

Et si les débats actuels, certains creux et d’autres pas, allaient être plus constructifs en y donnant la parole à la sphère artistique et  intellectuelle? Et si tous les partis prenants du débat politique, quelles que  soient leurs couleurs partisanes ou idéologiques, s’accordaient sur une  plate-forme commune qui donnerait lieu à un projet de politique  culturelle ? Cet accord passé, le prochain ministre de la culture, comme  celui de l’économie ou de l’industrie, devra dresser un état des lieux, sur  la base duquel il sera appelé à présenter au parlement, sa vison à moyen  terme de ce que pourrait apporter son équipe dans la période de  son mandat, d’en dresser le constat annuel, puis de venir avec un bilant  chiffré et complet avant de quitter le gouvernement. « C’est qu’ils [« nos gouvernants »] traînent derrière eux le boulet d’un héritage où l’élan de la pensée et de la création libres, perçues comme subversives, s’est heurté en permanence à l’hostilité déclarée, au mépris et à la volonté d’encerclement de la part d’un pouvoir hanté par l’asservissement des consciences ».*

Aujourd’hui, une approche culturelle dans le domaine politique et social est indispensable. Comme un nombre d’auteurs, Abdellatif Laâbi n’a cessé de le répéter depuis plus de vingt ans, son dernier livre le dit avec des mots et la conjoncture actuelle le confirme plus que jamais. A bon entendeur…

* Abdellatif Laâbi – « Tel un champ en déshérence, la culture ! » (article paru sur TelQuel, janvier 2006)

 

Par Ghita Zine