Micro-crédit : Le revers de la médaille Nov14

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Micro-crédit : Le revers de la médaille

Depuis 2007, le secteur de la microfinance au Maroc est confronté à une crise sans précédent. Une crise qui implique l’avenir d’une forte population féminine, puisque plus de 64% des clients des associations de micro-crédit au Maroc sont des femmes.

Le détonateur de cette crise a été l’augmentation sensible des impayés. Fin 2009, les portefeuilles à risques dans les associations de micro-crédit ont atteint le seuil alarmant de 10%. Certes, nous sommes bien loin de l’Inde où des emprunteurs, au sommet de leur désespoir, en sont arrivés au suicide, victimes de l’acharnement de ces nombreuses sociétés de micro-crédit à but lucratif. Mais, même si notre système, composé d’associations et de fondations, n’autorise pas cette lucrativité marchande, nous ne sommes pas à l’abri de dérapages. L’exemple le plus éloquent a été donné par la Fondation Zakoura, l’un des leaders de la microfinance au Maroc, qui était obligée de fusionner avec la Banque populaire pour le micro-crédit après avoir frôlé la catastrophe, avec un portefeuille à risques supérieur à 30%.

En effet, elle est bien loin cette image d’Epinal de la femme au foyer qui a réussi à monter sa petite fabrique de couture dans un quartier périphérique de Casablanca ou cette femme rurale qui exhibe joyeusement les oliviers qu’elle a pu planter grâce au petit pécule emprunté chez une association de micro-crédit.

Ces success stories consacrées par les médias entre 2004 et 2007, grâce à la réussite mondiale du modèle marocain, sont derrière nous. Depuis 2007, c’est le revers de la médaille qui se présente. Une réalité plutôt inquiétante qui montre que le micro-crédit a dévié de ses objectifs de création d’activités génératrices de richesse.

Lors d’une rencontre sur le micro-crédit à Marrakech, Jacques Attali, président de Planet Finances, une organisation dont le but est de développer la microfinance dans le monde, a fait la déclaration suivante : «Au Maroc, les comptes bénéficiaires microfinance sont environ de 1,5 million. Mais dans ce portefeuille clients, il est probable que le nombre de micro-entrepreneurs n’excède pas 900.000. Cela explique pourquoi le portefeuille à risque a augmenté à 5% en moins de 4 ans au Maroc (chiffres 2008)».

Voilà qui nous mène au vrai problème. Au lieu de financer une activité génératrice de revenus (AGR), les clients empruntent pour d’autres besoins plus basiques: consommer, voyager, voire même pour beaucoup, payer des dettes antérieures contractées auprès d’autres institutions, dans le but d’avoir la capacité de postuler à nouveaux prêts nettement supérieurs même s’ils savent qu’ils n’ont pas les moyens de les rembourser.

Le même cycle infernal ayant conduit au problème de surendettement au Maroc se présente aujourd’hui pour le micro-crédit. En fait, l’Etat marocain a mis en branle une grosse machine à fort risque social sans l’entourer de garanties pour sa pérennité.

La première garantie aurait été de créer un «Credit bureau», non pas en 2009 comme cela a été fait un peu sur le tard, mais déjà dans les années 90 au moment du lancement du micro-crédit. Un crédit bureau est une agence de collecte et de diffusion de l’information dans le secteur financier. Le Maroc aurait pu se prémunir contre les dérapages si toutes les associations disposaient d’une plate-forme commune afin de vérifier la solvabilité des clients, blacklister les mauvais payeurs et empêcher la pratique des crédits croisés (plusieurs crédits contractés auprès de plusieurs associations).

La deuxième garantie était d’accompagner la politique de la microfinance par des outils «d’inclusion financière», qui auraient pu faire sortir les populations bénéficiaires une fois pour toutes de la pauvreté. Si le micro-crédit permet à une personne de s’assumer et d’investir dans une activité, il faut que cette personne accède parallèlement à un accompagnement bancaire adapté et à des coopératives bien organisées ; les coopératives étant la forme juridique la plus usitée dans les activités artisanales ou agricoles et aussi la plus adaptée pour les femmes. Il lui faut aussi des incitations fiscales au cas où sa Toute Petite Entreprise (TPE) arrive à décoller.

Or, le Low Income Banking (des produits bancaires pour les bas revenus) n’a été mis en marche qu’il y a deux ans et le programme d’appui aux TPE tout juste un an. Quant à la réforme des coopératives, elle en est encore à ses balbutiements.

Avec un contrôle rigoureux et des réformes d’accompagnement financier, le Maroc aurait pu épargner au micro-crédit le bug qu’il a rencontré et en faire un extraordinaire levier de croissance pour toutes ces femmes que la réalité sociale consacre de plus en plus comme des chefs de ménage. La dernière enquête du Haut Commissariat au Plan (HCP) a montré que plus de 19% des ménages marocains sont dirigés par des femmes. Elles sont pour la plupart veuves, sans emploi stable et sans diplôme. Comment espérer qu’elles assument durablement leurs nouvelles responsabilités sans une bonne politique de micro-crédit?

 

Par Nadia Lamlili