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Misogynie 2.0

« I want you to notice when I’m not around… You’re so fuckin’ special, I wish I was special »

Creep, Radiohead

Malek est incolore. Pour le distinguer dans le tumulte urbain, il faut être un profiler à la retraite. Même pas sûr que tu le remarques dans un désert texan, Malek. Il fait de son mieux pourtant, ce pauvre garçon, pour conjurer la malédiction de la transparence. Pour que toi, piéton affairé, et surtout toi, piétonne à la si jolie chute de reins, arrêtiez de le confondre avec le gueux sur le dernier 4 par 3 estampillé « Appartements à 250.000 dirhams, cuisine équipée offerte ».

Malek est inodore. Il a beau pulvériser son petit polo Boss Green à coup de Pschitts Hugo l’Homme assortis, tu le sens à peine frotter son épaule contre la tienne, toi, ingrate promeneuse. Éthérée, insouciante, tu ne t’imagines pas les trésors de méticulosité et de coquetterie qu’il déploie avant d’aller à ta rencontre. Un beau gâchis. Honte à toi, inaccessible promeneuse.

Inodore, incolore, oui. Mais indolore, il ne l’est certainement pas, le faquin. Malek a une carnation minérale, si j’ose dire, mais il a un goût de lait tourné. Le truc que tu dégobilles dans la seconde, tant ça te révulse les entrailles. Sauf que Malek ne fermente pas depuis trois jours au fond du frigo. Il fermente depuis bientôt trente-cinq ans, le bougre. Tu ne peux pas non plus le déglutir dans la seconde. Tu dois le laisser s’agiter une ou deux heures dans ton estomac. Politesse oblige.

Polie comme une pierre de lune, Sonia a testé pour vous les vertus émétiques de son « vieil-ami-de-bientôt-trois-ans ». Même qu’elle en a frôlé la coloscopie, la pauvre âme. Totalement prise au dépourvu, la petite. Au café, pas même le quart d’heure de civilités d’usage. On ne flanque pas un pamphlet sur pattes d’un prologue de sourires. Logique. « T’as arrêté de fumer ? Ah ah ah ! Sacrée Sonia ! Mabrouk ! Bon courage ! Si t’y arrives, parce que bon, tu sais que c’est pas gagné, dans trois mois, t’auras envie de faire des gosses ». Les pattes se déplient d’aise sous la table. Les extrémités supérieures se joignent et portent, avec une grâce toute féminine, une figure pétrie de suffisance.

Non. Il ne me regarde pas avec mépris, annone Sonia, hébétée. Il ne vient pas tout juste de me réduire à une éprouvette géante, s’inquiète-t-elle. Il ne vient pas de me traiter de femelle en mal d’allaitement, là, tout de même, s’alarme-t-elle. « T’as quel âge, déjà ? Vingt-cinq ans ? Diable, tout ça n’est plus très jeune. Le temps passe vite, ma grande, faut te dépêcher ».

De partir d’ici au plus vite, oui. De fuir cette amère, cette sordide réalité. Volontiers. Suis-je vieille, défraîchie, bonne pour la casse ? Répète Sonia, comme une incantation. Est-il décrépi, désuet, bon pour l’asile ? Ou pour les caquetages de boudoirs façon XIXe siècle ? Elle l’imagine en dandy, l’affuble de favoris, d’une perruque poudreuse. Gros Lol. Ça va nettement mieux, tout d’un coup. « T’es même pas facilement mariable, ma pauvre. T’es une intello. 99% des Marocains, tu les oublies. Ils ne pourront jamais, jamais te supporter ». Déguisement, suite et fin. Alors. Qu’est-ce qui manque. La canne, la redingote, la montre à gousset, le lorgnon. Sonia vire mentalement un Matin du Sahara vieux de deux jours et le remplace par un Petit Marocain vieux de soixante-et-un ans. Elle fait tournoyer son ombrelle virtuelle d’un joli petit geste de greluche. Ce n’est pas si déplaisant de remonter le temps, finalement. « Mais ne t’inquiète pas ma petite Sonia. Si dans cinq ans t’es toujours vieille fille, je viendrai te demander en mariage ». Oh merci, mille merci, monseigneur. Quelle exquise délicatesse. N’oublie pas de mourir au front avant de le faire, cela dit.

N.B : Les personnages et les situations de ce récit sont pratiquement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé est presque fortuite.

 

Par Sana Guessous