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Une Marocaine dans les 2 Allemagnes

9 novembre 1989 :

Le Mur est tombé ! L’indicible s’est produit ! L’improbable est arrivé, les poules ont eu des dents, la semaine a eu 4 jeudis et impossible n’est plus allemand!

Il n’y a plus qu’une seule Allemagne. Nous dansons tous ! Les Allemands et nous, les autres. Nous autres qui pensons à nos murs à nous, invisibles certes, mais parfois insurmontables… qui sait ? Si une solide muraille made in Germany a pu tomber, pourquoi pas les nôtres, si souvent rafistolées par des potentats forts de nos seules faiblesses?

Le soir même, ils arrivent tous en une heure de temps de la frontière abolie, nous sommes à Hambourg si près des miradors de l’ex RDA… Ils arrivent dans leurs légendaires Trabis brinquebalantes avec chacun 100 deutschmarks dans la poche, alloués par l’autre Allemagne aux « frangins » récupérés. Une des cousines, hallucinée, me demande au super-marché : « A quoi cela vous sert d’avoir 18 sortes de moutardes ? ». Les Trabis se garent à côté des Rolls des beaux quartiers de la ville. Scènes surréalistes de deux mondes qui s’accostent : on s’embrasse, on danse, on est heureux d’étreindre l’Histoire.

En pleine nuit mon mari se redresse de son sommeil d’Allemand fraîchement réunifié avec l’Est et me crie : « Malika, Malika, réveille-toi, on va pouvoir enfin récupérer la maison du grand-père de l’autre côté de la frontière et dont personne ne voulait ! Vite, on va y aller demain, 300 km sans passer par les miradors, les soldats, les chiens, les tracasseries, les contrôles, youpee ! »

Et c’est ainsi que nous nous retrouvons, quelques mois plus tard propriétaires d’une maison enfouie dans un village du Mecklembourg profond où vivent environ 300 citoyens de l’Allemagne de l’Est profonde, qui n’ont jamais vu d’étrangers avant mon arrivée. La nouvelle passe comme l’éclair : Une Africaine (sic) arrive !

Le premier jour, en vraie bonne femme, je prends ma fille sous le bras et je pars faire des emplettes au village… Une rue, une seule rue mène à la place de la Mairie. Car il y a une mairie… mais rien d’autre : pas de cinéma, pas de super-marché, pas de poste, pas de taxis et – le comble – pas de police ! Sous l’ancien régime chacun était un flic en puissance et la peur régnait… Quelques habitants bavardent sur le trottoir mais au fur et à mesure que j’avance, le silence se fait, les visages se figent et me fixent, ébahis. Je n’ose plus parler, mon coeur s’étreint et je me réfugie dans une petite boutique d’alimentation où je découvre un désordre invraisemblable : toutes les denrées sont pêle-mêle, le lait frais en bouteille est par-terre, la crème fraîche aussi, les dates sont toutes périmées, il manque de tout et une saleté évidente recouvre l’ensemble.Vais-je devoir vivre réfugiée à la maison pour ne pas avoir à affronter la curiosité et l’hostilité générales ? On tient le coup combien de temps à ce régime frustrant ?

Le salut, comme la vérité, semblerait sortir de la bouche des enfants. Ce sont des petites filles curieuses qui ont bravé un beau matin le mur-fantôme est-ouest-Maroc, pour frapper à notre porte et demander à jouer avec ma petite Anissa. Et ce sont ces mêmes enfants qui m’ont révélé que les adultes avaient répandu le bruit que j’étais venue de mon pays avec l’intention de capturer des enfants et … de les manger (sic!). Et quand ces mêmes enfants, dûment interrogés par leurs parents, ont raconté que je les avais fait jouer, leur avais fait à manger, que je poussais le degré de civilisation jusqu’à faire des confitures !

Le village entier a décrété que si les Allemands de l’Ouest étaient des individus détestables, arrogants qui les traitaient, eux leurs frères, en parents pauvres et demeurés, les Marocains, par contre, étaient un peuple-frère et qu’en conséquence je serais adoptée sur l’heure !

Je me suis souvent demandé pourquoi je me suis fondue dans cette société ex-communiste avec autant de facilité, avant de comprendre que, finalement, ils étaient beaucoup plus proches, en effet, de notre structure de société au Maroc que leurs homologues de l’autre côté du Mur. Séparés en somme par la langue commune… alors qu’eux et moi nous partagions la vie dans le clan familial, l’importance des rituels, le partage de la pauvreté.

Il y a depuis, dans ce petit village du Mecklembourg, quelques petites filles qui s’appellent Malika…

 

Par Malika Filali