Tags

Related Posts

Share This

Les mini-épouses du Maroc

La révolution sociale qu’a voulu impulser le nouveau code de la famille n’a pas eu lieu. Six ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle Moudawana, qui a pratiquement interdit le mariage des mineurs et rendu très difficile la polygamie, le mariage ‘orfi, coutumier, est toujours une réalité dans ce Maroc de 2011 qu’on dit moderne et équitable envers ses citoyens. Surtout dans les zones rurales du pays, restées totalement à l’écart de cette avancée notoire, et où le code de la famille demeure inconnu.

Dans les régions d’Azilal et d’Imilchil, où nous a menés notre enquête, les mariages sont encore prononcés par la seule fatiha – le verset inaugural du Coran –, en présence de douze témoins, parfois même moins. Sans aucun acte écrit. Dans la majorité des cas, ils unissent à de jeunes hommes des filles de moins de 18 ans. Parfois même de six ou sept ans.

Les régions d’Azilal et d’Imilchil présentent de grandes similitudes géographiques et humaines. Toutes deux sont montagneuses. Les douars y souffrent le plus souvent d’un grand enclavement. Dans la plupart de ces rassemblements de maisons, la population n’a ni l’eau ni l’électricité. Pas d’écoles. Pas de dispensaires. Ou alors des écoles désertées par les instituteurs et des dispensaires fermés.

A Azilal et Imilchil, la condition des femmes est la même : elles s’occupent de tout. De la maison bien sûr, puisque toutes les tâches ménagères leur incombent. Mais ce sont elles aussi qui vont aux champs, qui coupent et ramènent le bois. C’est que, pour les hommes de la région, il n’est pas convenable de travailler dans les champs… « Nous sommes traités pire que des animaux », lance cette jeune femme de 22 ans, originaire du douar d’Anefgou (à près de 44 km d’Imilchil), déjà quatre fois mère. « Le dos d’une femme n’a rien à envier à celui d’un mulet. Les hommes ne se bougent qu’une fois par semaine, le jour du souk », s’indigne-t-elle. Saïda Bajjou, une militante de la Fondation Ytto qui connait très bien la région explique : « Les femmes d’Aït Abbas sont traitées comme du bétail. Petites filles, elles n’ont pas le droit à l’éducation. D’esclaves de leurs pères, elles passent, après le mariage, au statut d’esclave du mari ou de la belle famille. Les femmes dans cette région travaillent plus de 16 heures par jour à la maison comme dans les champs ».

Première étape : Aït Abbas

Nous nous dirigeons d’abord vers Azilal. Cette petite ville, dite la porte de l’Atlas, est située à 86 km de Beni Mellal et à 275 km de Casablanca. C’est le chef-lieu de la province d’Azilal. Une des plus pauvres du pays : sur 9800 km2, elle abrite un peu plus d’un demi-million d’habitants (504 273) selon le dernier recensement de 2004. La population rurale y est estimée à 422 588, soit 83,80%.

D’Azilal, on prend la route pour Aït Abbas, en passant par Aït Mhamed. Ces communes, perchées à plus de 2500 mètres d’altitude, au cœur des montagnes imposantes du Haut Atlas, sont les plus enclavées du pays. En été, il fait très chaud. En hiver, très froid. La température peut monter jusqu’à 45°C au mois d’août et descendre jusqu’à -15°C en janvier. Le taux d’analphabétisme y est parmi les plus élevés du Maroc, surtout chez les jeunes filles. Celles-ci sont mariées vers 12, 13, 14 ans. Des mariages encore en majorité coutumiers. Les habitants de ces tribus méritent bien le qualificatif de « sans-papiers du Haut Atlas ». En l’absence de données officielles, nous nous sommes appuyés, pour le volet statistique, sur le travail effectué en juillet 2008 par la Fondation Ytto, une association qui lutte contre le mariage coutumier. La Fondation a ciblé trois communes de la région : Tamadanoumercide, Aït Mhamed et Aït Abbas. Dans chacune, elle a interviewé 350 femmes.

Résultat de l’enquête : les douars qui forment la commune d’Aït Abbas ne disposent ni d’égout, ni d’eau potable. 6% des ménages seulement ont l’électricité. 91% des femmes interviewées ne savent ni lire ni écrire. La majorité des filles se marient entre 11 et 17 ans : 91% des mariages concernent des filles de moins de 18 ans. Presque toutes les femmes interviewées n’ont aucun acte de mariage, et 93% des femmes divorcées ne perçoivent aucune pension alimentaire. Le taux de mortalité infantile frôle les 50%. Causes relevées : le mariage précoce, les grossesses successives, l’absence d’hygiène, les accouchements difficiles, l’absence de contraception, l’absence d’infrastructure et un taux d’analphabétisme très élevé.

Jeune divorcée de Tamanout

La commune rurale des Aït Abbas est formée de dizaines de douars qui s’étendent à une altitude moyenne de 2500m. Les 10400 habitants de la commune vivent de quelques cultures irriguées et de l’élevage de petits troupeaux de chèvres. Ils exploitent du bois destiné au chauffage. « Les gens ici sont très pauvres. Ils ne vivent que de pain, d’huile d’olive et de thé bien sucré pour leur donner de l’énergie », explique Rabiaâ, cette enseignante du douar. Et de décrire ses conditions de travail : « Nous enseignons dans la même classe tous les niveaux et toutes les disciplines, l’arabe et le français. Nous n’avons pas de toilettes, pas d’électricité ».

Ici, tout tourne autour du jour du souk. Les bureaux de la commune n’ouvrent d’ailleurs que ce jour-là. La région a été coupée du monde pendant longtemps. La piste, construite au début des années 1980, n’a été goudronnée qu’au cours des années 1990. Et encore, les maisons se trouvent loin de ce goudronne, qui serpente en bas de la montagne, à proximité du cours d’eau. La route est impraticable pendant l’hiver et les précipitations de neige bloquent la route pendant plusieurs semaines, enclavant toute la région. « En hiver, il nous faut trois heures de marche avant d’arriver à l’école », se plaint l’enseignante. « Pendant des mois, les enfants ne vont plus à l’école », renchérit Aït Alla qui, à 26 ans, est la première femme élue de la commune. Le fait d’habiter loin de la voie goudronnée pose de multiples problèmes à ces populations délaissées. A commencer par de graves problèmes de santé. Les femmes accouchent toutes à domicile. « Le dispensaire de santé est fermé. Ce qui fait qu’on perd un nombre considérable de femmes en couches et d’enfants en bas âge parce que l’hôpital est situé à 70 kilomètres », déplore Aït Alla. « Il faudrait plusieurs heures pour transporter une femme enceinte vers la route. Et autant de temps pour trouver un taxi pour les amener à l’hôpital d’Azilal », soupire une des habitantes du douar. Et quand une femme enceinte a une complication sérieuse, il y a de forts risques qu’elle ne s’en sorte pas… La région présente un des taux les plus élevés de femmes mortes en couches et d’enfants décédés avant l’âge de cinq ans.

Les sans-papiers du Haut-Atlas

Dans cette région marginalisée et présentant les indices socio-économiques les plus alarmants, des milliers d’hommes et de femmes vivent sans aucun papier d’identité. Le nœud de cet imbroglio de problèmes : le mariage ‘orfi.

A Aït Abbas, le mariage coutumier est encore considéré comme un contrat moral entre les pères des époux. Des mariages en général arrangés, que les hommes justifient par la pauvreté. « Les pères de famille marient leurs filles ‘orfi à un âge précoce parce qu’ils ont plusieurs autres bouches à nourrir » explique Moha, un ancien de la tribu. Mais, aux yeux de l’Etat, ces mariages sont inexistants, puisqu’aucun document étatique officiel ne les atteste. Le mariage ‘orfi n’a aucune valeur juridique. Première conséquence : les enfants nés de ces mariages n’ont aucun statut. « La plupart de nos enfants ne sont pas inscrits à l’état civil », avoue Mohamed Kharbich, président d’une association locale de développement. Aux yeux de la loi, ces enfants sont considérés comme illégitimes. Or, sans extrait d’acte de naissance, ils ne peuvent pas aller à l’école. Ils sont donc privés d’un des droits les plus fondamentaux, et sans lequel un pays ne peut en aucune manière parler de développement durable : le droit à la scolarisation et à l’éducation. « L’administration de l’école du village est flexible. Les enfants peuvent poursuivre leurs études primaires », souligne le cheikh des Aït Abbas. « Par contre, ils auront beaucoup de peine à intégrer le collège en absence d’un extrait d’acte de naissance », reconnaît-il. La situation est encore plus dramatique pour les filles, insiste Mohamed Kharbich : « Nos filles ne vont pas à l’école et elles sont mariées à 13 ou 14 ans ».

Deuxième conséquence du mariage ‘orfi : la répudiation est toujours prononcée, alors qu’elle a été abolie par le nouveau code de la famille. Le divorce coutumier se fait en présence de douze témoins, parfois moins. Là encore, ce sont les femmes qui sont lésées : la femme divorcée de cette manière ne bénéficie d’aucune pension alimentaire, ni d’aucun des autres droits prévus dans le cadre d’un divorce légal.

Enfin, le régime du mariage ‘orfi a des répercussions sur l’héritage. Le régime de succession traditionnel ne s’applique que si des habitants des Aït Abbas attestent que la femme était bel et bien mariée au défunt. Mais, dans bien des cas, en absence de rsem, de contrat de mariage, des femmes et leurs lkoum, leurs enfants dans le parler Amazigh local, sont privés d’héritage à la mort du mari.

Tous les douars d’Aït Abbas sont touchés par ce phénomène, et les drames humains s’enchaînent. Les habitants, que nous avons rencontrés, témoignent. Hlima a été mariée ‘orfi à l’âge 13 ans. Elle porte un bébé de 20 jours dans les bras. Son mari travaille à Marrakech. Elle ne le voit qu’au cours des vacances. Fatema, 16 ans, nous a confié qu’elle a été mariée de force et sans acte. Aïcha, 20 ans, est mère d’un garçon de 5 ans. Elle a été éjectée du domicile conjugal.Son mari, qui l’a divorcée ‘orfi, refuse de reconnaître l’enfant. D’autres, comme Mohammed et Abdellah, viennent se plaindre du fait qu’eux-mêmes n’ont pas d’extraits d’acte de naissance. Leurs parents, aujourd’hui décédés, n’ont jamais régularisé leur situation de leur vivant : « Il va falloir rassembler les témoins du mariage de nos parents, qui ne sont plus nombreux maintenant, pour que les autorités délivrent un contrat de mariage à nos parents décédés. Là, nous pourrons enfin avoir des extraits d’acte de naissance », tente d’expliquer Abdellah.

Lente et difficile régularisation

Avant que la société civile n’organise des caravanes de sensibilisation, c’est-à-dire depuis 2008, la population locale ignorait presque tout des dispositions du nouveau code de la famille. D’ailleurs, c’est la société civile qui a investi ce domaine et joué le rôle qui incombait à l’Etat, promoteur de la Moudawana. L’objectif des ONG féministes et de droits humains : que les gens de la région disposent, comme tous les Marocains, d’un livret de famille, condition pour que tous les enfants aient un état civil.

« Les habitants ont leur carte d’identité nationale sans avoir droit à un extrait d’acte de naissance », nous explique une avocate qui a participé à une caravane de sensibilisation : « Ils l’ont obtenue dans le cadre de la campagne du ministère de l’Intérieur pour des motifs purement électoraux », déplore-t-elle, en s’indignant que les citoyens de ce Maroc « inutile » ne soient considérés que pour leur voix aux élections.

Aujourd’hui, après plusieurs campagnes de sensibilisation menées par la société civile, les habitants d’Aït Abbas se montrent décidés à régulariser leur situation. C’est à dire , établir des actes de mariage, synonyme d’extraits d’état civil pour leurs enfants. Mais les problèmes économiques entravent la progression des choses. «Les citoyens de ma commune sont prêts à régulariser leur situation, mais ils n’ont pas les moyens de le faire. Les frais de dossiers sont élevés. Il faut beaucoup d’argent pour la paperasse et les déplacements à Azilal », explique Brahim, lui-même sans papiers et père de deux enfants. « Les gens n’ont pas les moyens de payer pour les documents administratifs », précise notre avocate. « Et le problème, c’est que les autorités ne leur délivrent de certificat d’indigence que pour des motifs de santé ». Et de marteler : « Ces gens ont besoin d’assistance juridique ». Pour Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto, « les autorités doivent alléger les procédures et exempter ces populations pauvres des frais de traitement des dossiers ».

Dans ces conditions, tout dépend de l’attitude des autorités. A Aït M’hamed, la commune voisine de Aït Abbas, des progrès ont été réalisés grâce au travail du président de la commune, qui a fait de ce dossier sa priorité. Des dizaines de dossiers ont été déposés auprès du tribunal d’Azilal. L’article 16 de la Moudawwana, qui permet aux couples mariés dans le cadre du mariage coutumier de régulariser leur situation, a été repoussé de cinq ans la date butoir, d’avril 2010 à avril 2015. Le tribunal devrait en principe statuer très prochainement sur ces dossiers. « Le tribunal d’Azilal n’a pas encore statué sur les dossiers déposés là-bas depuis plusieurs mois », nuance Lasri. Ce qui pousse plusieurs acteurs de la société civile et la population locale à faire part de leurs revendications. « Nous demandons qu’une régularisation collective soit effectuée pour tous les habitants de la commune », martèle Brahim. Najat Ikhich, elle, appelle de ses vœux « un guichet unique, comme dans le secteur économique » : « Il faudrait que les autorités se déplacent sur place et règlent une fois pour toutes les problèmes pour toutes les familles concernées ».

Sans quoi, les petites filles continueront à être mariées à l’âge où elles devraient être à l’école. En toute impunité et en dehors des lois qui en principe devraient être en vugueur dans tout le pays. Y compris dans ce Maroc « très profond »…

Hicham Houdaïfa