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Promenons nous dans les bois

« le gouffre désert de mon âme aspira les moindres détails de sa beauté radieuse ». Lolita, Vladimir Nobokov

Nouvelle à paraître dans le prochain recueil de Bahaa Trabelsi prévu pour 2012

 

Ni le confort de mon lit, ni le somnifère ne m’aideront décidément à trouver le sommeil. Une douleur récurrente me traverse les côtes et m’empêche de respirer. Ma femme et mes enfants arrivent demain de Montréal en fin de matinée. Cela suppose contraintes et cachotteries. En ce mois de Ramadan, je n’ai pas envie de jeûner, et c’est encore la seule liberté que je peux m’octroyer. Avec eux dans la maison, je suis piégé.

Du plus loin que je me souvienne, tout n’a été que prières et simagrées, le prix à payer quand on est né dans une famille de chorfas. Je regardais mes parents se gargariser du nom de Dieu à longueur de journée. Allah par-ci et Allah par-là. Sur leurs tapis de prières, ils se mettaient à genoux et se tapaient la tête contre le sol, mécaniquement, cinq fois par jour. Mon père avait sur le front la fameuse zitouna, trophée ostentatoire de sa ferveur. Considéré comme un saint homme, on venait des quatre coins du pays lui rendre hommage. Moi, il me donnait envie d’être un truand. En silence, j’ai enduré. En silence aussi, j’ai appris à mentir, tricher, dissimuler. Enfant, j’étais réservé, secret, à tel point que ma mère s’inquiétait pour moi, me couvrant d’attentions de tout genre qui rendaient fous de jalousie mes frères et sœurs. On peut dire que j’étais un enfant gâté, ou encore le fils à sa maman, comme disait mon frère. Plus tard, adolescent, j’avais l’éloquence et le verbiage prolixe du mythomane en herbe. Toute cette hypocrisie qui avait commencé par m’enrager devenait un instrument au service de mes manipulations. Je me suis mis à mentir effrontément et sans culpabilité. Le mensonge devenait ma seconde nature je me mentais à moi-même jusqu’à me confondre avec mes fables. Mes études supérieures ont été brèves et payées par mon père rubis sur ongle. Par la suite il a continué à m’envoyer de l’argent facilement obtenu dans sa zaouia, offrandes des milliers d’adeptes aveuglés par leur foi inconditionnelle. Je me suis définitivement installé au Canada où je suis devenu homme d’affaires, pour fuir l’emprise familiale. J’ai cependant acquis un appartement à Casablanca pour garder un pied à terre au pays. Il est vide toute l’année sauf quand je viens pour le mois de Ramadan ou pour passer quelques jours me reposer et rendre visite aux miens. Il m’arrive d’y venir sans prévenir, juste pour avoir la paix.

Dehors, Casablanca est bruyante. Les gens vivent la nuit, après le ftour, quand tout devient permis. Ils sortent, jouent, draguent sans vergogne, l’âme en paix et le corps repu. Les plus fondamentalistes vont à la mosquée. Mes amis quant à eux, organisent des soirées où on mange beaucoup et joue au Touti. Mes amis c’est une façon de parler. Ma position sociale, je la dois à ma famille, je suis bien né. Et cela m’a ouvert toutes les portes de la réussite. Bien sûr, il y a des prix à payer. Mon mariage arrangé, mes courbettes respectueuses à mes ascendants, ma dégaine bon chic bon genre, et les Allah en veux-tu en voilà font désormais partie de mon patrimoine oral. Mon personnage, celui que j’ai mis en place pour correspondre à ce que l’on attend de moi est travaillé, poli, net sur lui. J’ai épousé Fatim-zohra la femme que l’on m’a choisie et l’ai emmenée avec moi en exil. De notre union sont nés trois enfants.

Quand je me regarde dans le miroir ces derniers temps, la douleur lancinante me laboure le torse, la peur d’avoir une crise cardiaque me coupe le souffle. Mais en même temps, une boulimie de vie me prend à la gorge. J’ai envie d’émotions fortes, de sexe, de beuveries. Et pourtant, mon éducation et la dévotion des miens ont fait de moi au fond un croyant. Ou plutôt un agnostique. Dieu me fait peur, mais il ne m’impressionne pas. Je vis avec lui comme je peux, en utilisant les préceptes que l’on m’a inculqués à mon avantage. Chez moi, je suis un patriarche de quarante-huit ans respecté par sa femme et ses enfants. Mon épouse aussi dévote que ma famille m’obéit au doigt et à l’œil au nom de sa sacro-sainte croyance en l’image de ce que devrait être une bonne musulmane.

Il y a des moments où j’ai envie de tout quitter, cette femme, la mienne, pour qui je suis un étranger et que je trompe à la première occasion, le milieu dans lequel je vis et avec lequel j’ai une relation basée sur le vice et la corruption, et même mes propres enfants avec qui je n’ai rien en commun si ce n’est leur mère et sa morale psychorigide.

Besoin de candeur et d’innocence. A mes heures perdues, quand je suis ici dans mon appartement seul, j’ai des maîtresses. Jeunes, très jeunes. Je les choisis aux portes des collèges. Casablanca est un immense marché de chair fraîche. Quand j’ai vu Hajar la première fois, je me suis senti transporté par les sensations. J’étais en voiture, en Ferrari faut-il le préciser, cela impressionne les filles. Elle était avec une bande de copines à la porte de l’établissement où elle effectue sa scolarité d’adolescente. En tablier, les cheveux tirés en queue de cheval, mi femme mi enfant, elle riait aux éclats avec insouciance. Je crois que j’ai d’abord été jaloux de cette insolente désinvolture. J’ai appuyé sur le frein au milieu de la route sans souci de me faire arrêter par un policier véreux, habitué à m’en sortir facilement à la seule vue du coupe-fil des chorfas apposé sous mon pare-brise. De prêt, la jeune fille était encore plus belle. Blanche et rose, son tablier ne cachait pas ses charmes graciles. Je me souviens m’être dit : « waou quelle bombe ! ». Elle m’a vu la regarder et m’a fait un sourire lumineux. Ce même sourire qu’elle a eu plus tard en rentrant pour la première fois chez moi. C’était il y a déjà un an.

Je me revois, tremblant d’excitation à la perspective de posséder ce corps à peine sorti de l’enfance, aux courbes prometteuses. Hajar, treize ans, plus jeune de six ans que mon benjamin, un fruit défendu, tendre, se promène dans ma maison avec l’aisance et la curiosité des chérubins de son âge. Son tablier blanc a quelques tâches brunes et elle agite ses mains en brassant de l’air. Elle ouvre les portes des chambres, découvre, farfouille, pousse des cris d’enthousiasme devant la grande baignoire ronde de la salle de bain, puis revient au salon. Je m’approche d’elle et lui dénoue les cheveux d’un mouvement brusque. Ils sont doux et soyeux comme elle. Cela la fait rire de plus belle. Ses dents sont comme des perles blanches et tout à coup, j’ai honte des miennes pas toutes d’origine, onéreusement payées chez le dentiste.

  • Arrêtes ! tu me chatouilles… Et puis je jeûne tu sais, dit-elle avec une soudaine gravité dans le ton et dans les yeux

  • Tu jeûnes ? Et alors ?

  • Et alors, tu n’as pas le droit de me toucher… Pas avant le soir en tout cas, poursuit-elle en reprenant son air malicieux

  • Et tu crois que je vais attendre jusque-là ?

  • Obligé ! ou alors je m’en vais, tu ne vas pas me retenir de force…

  • Et si je le faisais ?

  • Mais non, tu es un homme bien, cela se voit, tu es riche, bien habillé et très poli. Et puis tu as un téléphone dernier modèle, une belle montre et un grand écran plat. Tu peux allumer la télé s’il te plait, je n’ai jamais vu la télé sur un écran pareil

  • Mmm… je vois… Tu aimes les belles choses… je t’en offrirai, autant que tu veux

  • c’est vrai ? dit-elle en minaudant

J’ai une érection. Ce mélange d’innocence et de rouerie digne d’une grande courtisane m’émoustillent. La belle enfant s’installe de tout son long sur le canapé blanc. Ses chaussures laissent des traces grisâtres sur le meuble. Si ma femme la voyait, elle qui empêche les enfants de s’y asseoir, prétextant que c’est un coin réservé aux invités, elle en aurait une syncope.

  • tu ne peux même pas m’offrir à boire… j’ai faim… je reviendrai plus tard

  • tes parents te laissent sortir le soir ?

  • ils ne s’en rendent pas compte. Ils croient que je suis chez les voisins ou avec des copines du collège pour travailler

  • eh bien, tes parents ne te surveillent pas vraiment

  • tu es mal placé pour dire ça… tu en profites non ? si tu es gentil, je reviendrai tout à l’heure après le ftour

  • c’est quoi gentil ?

  • généreux… enfin tu comprends…

Hajar se lève et s’approche de moi. Elle enlève son tablier et se met à danser. Sous son tee-shirt, je devine sa petite poitrine ronde et ferme.

  • Alors je te plais ? demande-t-elle en se déhanchant sur des rythmes imaginaires

  • Où as-tu appris à danser ?

  • En regardant les feuilletons à la télé. Les télénovellas mexicaines sont géniales. Et les héroïnes sublimes, j’aimerais tellement leur ressembler !

  • Mais tu es sublime Hajar !

La jeune fille éclate de rire.

  • Je ne suis pas habillée ni maquillée comme elles

  • Pas besoin, tu es belle comme tu es

Depuis que je sais que je n’obtiendrai rien d’elle, je n’ai plus qu’une envie c’est qu’elle parte, elle m’exaspère.

  • tu veux que je te ramène chez toi ?

  • Non ! donne moi de l’argent pour prendre un taxi pour partir et revenir, dit-elle en remettant son tablier

Je la regarde, époustouflé, elle sait ce qu’elle veut. C’est la première fois que je ramène une fille si jeune. Certains de mes amis me traiteraient de pédophile, mais jusqu’à il n’y a pas si longtemps, les filles se mariaient à cet âge chez nous. Et puis le prophète lui même, n’a-t-il pas épousé Aicha alors qu’elle n’était qu’une enfant de neuf ans. Je suis en paix avec moi-même là-dessus, et puis, il suffit de les dédommager. Ne rien faire sans contrepartie.

Hajar, quelle fille ! je l’ai revue le soir même. Elle s’est révélée une maîtresse accomplie. Je n’étais pas son premier amant et elle acceptait de se prêter à tous mes jeux sexuels à partir du moment qu’elle restait vierge. « C’est pour que je puisse me marier », m’expliquait-elle. Oui, elle restera vierge, mais avec moi elle aura tout fait par ailleurs. Son odeur légèrement âcre, ses lèvres douces, ses petits bras ronds, et son sexe de petite fille qu’elle épilait soigneusement me rendaient fou. Je ne me lassais pas de la caresser et grognais de plaisir quand elle osait quelques attouchements. A l’époque, j’ai passé une grande partie du Ramadan avec elle. Ma famille étant restée cette année-là au Canada. Je nageais dans le bonheur, mes sens virevoltaient. J’ai appris à la connaître. Une enfant têtue et déterminée qui à l’image de sa génération était non seulement fascinée par les gadgets électroniques, mais avait la fièvre de la consommation. Je l’ai emmenée avec moi un jour dans une grande surface pour faire des courses, elle remplissait le chariot avec frénésie, me demandait de lui acheter des babioles sans intérêt, du chocolat, des shampoings et gels de bain de tout genre. De chez moi, elle n’emportait que l’argent. Le reste inquiéterait ses parents, me disait-elle. Son plus grand plaisir, c’était de se plonger dans la baignoire ronde avec moi. Elle faisait clapoter l’eau comme une gamine, jouait avec la mousse, avant de se glisser contre moi et me ravir de son jeune corps musclé. Je connaissais le moindre de ses grains de beauté et de ses bobos et l’appelais ma princesse. Il m’arrivait d’aller la chercher à la porte de son collège. Je la trouvais avec ses copines. Quand elle me voyait arriver, elle leur chuchotait des choses à l’oreille, et le groupe de jeunes filles se transformait en association de conspiration. Effrayé que ma belle histoire d’amour soit mise à jour, je lui en ai parlé.

  • Hajar, que racontes-tu à tes amies quand je viens te chercher ?

  • Que tu es un homme généreux et merrrrrrveilleux ! me répond-elle en riant

  • Tu ne devrais pas, elles pourraient raconter notre histoire et nous aurions des ennuis

  • Bien sur que non ! elles font pareil. Certaines d’entre elles ont même voulu venir avec moi chez toi

Les mots de ma petite sylphide me laissent pantois sur le moment. C’est après que j’ai commencé à rêver et à fantasmer. Je pourrais en avoir plusieurs au lieu d’une. Mieux, je pourrais avoir mon harem de nymphettes. Je demandais alors à Hajar de ramener avec elle sa meilleure amie la fois suivante. Elle ne s’en indigna pas, mais au contraire en fut ravie. Je me souviens, c’était la veille de la nuit sacrée et je devais me rendre à la mosquée avec mon père. Je prétextais une maladie pour rester chez moi. Une soirée inoubliable. Je nous revois.

Hajar arrive avec son amie, une jolie brunette aux grands yeux noirs et à la poitrine déjà généreuse. Intimidée, cette dernière ose à peine bouger, pendant que ma princesse lui fait les honneurs de la maison. Une fois dans la salle de bain, les deux jeunes filles s’esclaffent devant la baignoire ronde, objet de prédilection de Hajar.

  • allez viens, déshabille toi et prenons un bain dit cette dernière à son amie

  • je peux ? demande la jeune fille en s’adressant à moi

  • bien sûr, fais comme chez toi, lui dis-je le regard allumé à la perspective de les contempler

En un clin d’œil, les deux nymphettes se déshabillent pendant que je remplis la baignoire. Puis, je les laisse barboter et vais me servir un verre de vodka, l’avale, m’en sers un deuxième bien tassé. De retour dans la salle de bain, je me réjouis du spectacle qui s’offre à mes yeux. Les deux jeunes filles nues, l’une blanche et l’autre brune, se meuvent dans l’eau transparente avec sensualité. Je n’ai pas utilisé de bain moussant sciemment pour pouvoir bénéficier pleinement de la vue de leurs corps. Sans fausse pudeur et avec l’insouciance de leur âge, elles m’offrent la représentation la plus érotique de mon existence. Elles se frôlent, gigotent, ouvrent leurs jambes, se charrient en riant. Je me fais l’effet d’un vieux loup qui observe ses proies.

  • Viens nous rejoindre, me dit Hajar, viens, tu ne vas pas le regretter

J’avale en vitesse ce qui reste dans mon verre, me déshabille et rentre dans la baignoire. Aussitôt les deux jeunes filles se jettent sur moi et se frottent à mes jambes. L’extase m’envahit.

La nuit a été longue et je n’ai pas fermé l’œil, perturbé par mes souvenirs et la perspective de devoir composer dans les jours qui viennent. Rapidement, j’ai effacé les traces de mon dernier petit déjeuner tranquille et me suis préparé à recevoir ma famille. En entendant la clef tourner dans la serrure, la douleur dans les côtes me fait sursauter. Ma femme et mes enfants sont là. Khadiga, mon aînée a vingt trois ans et ressemble à sa mère, grande, brune et austère. C’est la cadette, Zineb, ma préférée. Elle a tout hérité de moi, ma peau blanche, mon air distingué et ce regard indéchiffrable qui en déconcerte plus d’un. Elle sait se mettre en valeur aussi, contrairement à sa sœur. Mon fils quant à lui, a suivi le chemin de son grand-père, pieux et droit, il n’a qu’une parole et une façon bien à lui de programmer son avenir, études de commerce pour prendre la relève de mes affaires. Ma femme s’avance vers moi, un demi sourire sur les lèvres, l’air sévère.

  • Tout va bien ? tu n’es pas trop fatigué par le ramadan ?

  • Non, non tout va bien, je suis content de vous voir, cela va mieux se passer maintenant

  • Tu es pâle, tu dois être fatigué, tu dors bien ?

  • Mais oui, ne t’inquiète pas.

Je suis déjà épuisé. Finies, les soirées de détente, les nymphettes et l’insouciance, la première semaine du mois de ramadan a été un paradis sur terre. Pour la suite, je vais devoir me contenter d’une vie de famille insipide et réglementée.

  • La femme de ménage ne venait pas ? demande ma douce moitié d’un air suspicieux

  • Je lui ai dit de ne pas venir, je n’étais pas là souvent et tous les jours invité pour le ftour

  • N’oublie pas, nous mangeons chez mes parents ce soir

Comment oublier cette corvée incontournable ? devinant ma pensée, Zineb sourit

  • Nous allons avoir droit aux petits plats dans les grands, dit-elle d’un air effronté

Fatim-Zohra s’affaire bruyamment, range le peu de désordre que j’ai laissé intentionnellement pour que cela ne soit pas trop suspect. Enfant gâtée d’une famille riche, elle ne fait jamais le ménage. Nous avons toujours eu du personnel à la maison, coûteux au Canada. Madame se fait servir. Et une nounou pour les enfants difficilement importée du pays. C’est décidément elle qui est louche à jouer à la fée du logis. Dans notre chambre à coucher où la veille, ma princesse m’a transporté au septième ciel, ma femme range nerveusement ses vêtements dans le placard.

  • Que se passe-t-il ma chérie ? Il y a un problème ?

  • Non, non tout va bien, je suis fatiguée voilà tout. Et puis Zineb m’inquiète, je crois qu’elle a un petit copain

  • Ah oui ? Et tu vois ça à quoi ?

  • Elle sort beaucoup, tarde à rentrer, rit pour rien, ne fait plus ses prières, bref, elle s’écarte du droit chemin. On devrait la marier

  • Avant sa sœur ? je ne supporte pas l’idée qu’un homme puisse abuser d’elle. A vingt ans, elle est trop jeune pour se marier.

  • Moi, je t’ai épousé à son âge

  • Oui, mais c’était une autre époque. Je vais lui parler

  • Je te propose mieux, tu restes avec elle ce soir à la maison. Trouve un prétexte. Je lui demanderai de te préparer à manger. Tu pourras lui parler tranquillement sans que sa sœur et son frère soient là pour écouter.

  • C’est une excellente idée. Tes parents ne m’en voudront pas

  • Ne t’en fais pas, ils comprendront

La partie va être rude. Ma petite Zineb est difficile à cerner et je ne sais pas par où commencer, mais je suis soulagé d’échapper au ftour traditionnel de mes beaux-parents.

La journée s’étire en longueur, je somnole et attends le départ de ma femme. Zineb a dressé la table pour nous deux. Au menu, viennoiseries, rghaifs au khlii, briouates, chebbakia, jus et café, tout pour tuer la ligne ! C’est déjà difficile de me maintenir en forme, elles veulent ma mort. Ma femme jette un dernier coup d’œil à la maison avant de partir, histoire de marquer son territoire. Ce n’est qu’une fois partie avec Khadiga et Omar, et que le ftour soit passé que Zineb se lâche.

  • Ouf ! enfin seuls ! je croyais qu’ils n’allaient jamais partir. On l’a échappé belle n’est-ce pas ? ce ftour familial est une vraie calamité

  • Ce n’est pas gentil ce que tu dis ma fille, tes grands-parents font leur possible pour bien nous recevoir

Zineb éclate de rire

  • Certes ! Mais quelle ambiance ! on s’ennuie à mourir

  • Un peu de respect s’il te plait ! tu dépasses les bornes

  • Papa ! c’est toi qui me fais la morale… tu crois que je n’ai pas vu la tête d’enterrement que tu fais chaque fois que nous devons y aller

  • Cela suffit Zineb, tu es impertinente. Tu files du mauvais coton en ce moment. Ta mère m’a dit que tu sortais tout le temps. Tu vas où ?

  • Ah c’est ça ! c’est un coup monté… j’ai vingt ans et nous vivons au Canada. Je suis majeure tu sais !

  • De mieux en mieux. Tu es marocaine, musulmane, tu ne seras jamais majeure. Et s’il le faut, je t’enverrai vivre chez tes grands-parents pour te rafraîchir la mémoire. Tu t’égares. N’oublie jamais qui tu es, la fille de Moulay Driss, la petite fille de Moulay Abderrazak. Dans notre famille, les jeunes filles ont une ligne de conduite irréprochable. Tu as de la chance de vivre en Amérique, mais cela ne doit pas te faire oublier nos traditions et nos règles.

  • Tu les respectes toi d’abord ? Tu crois que je suis aveugle ? commence par donner l’exemple et on verra

  • Insolente ! je t’ai trop gâtée… tu vas où quand tu sors ? Tu as un petit ami ou quoi ?

  • Oui, et il est canadien si tu veux savoir. Et pas musulman. J’en ai assez de cette comédie. Je vais partir

  • Ah oui ? et c’est qui, qui subviendra à tes besoins ? Le canadien peut-être ?

Je suis hors de moi. Ma petite Zineb… avec un homme, l’image me glace le sang. Je la prends par le bras, la secoue, elle se débat. Alors d’un geste brusque, je lui donne une gifle.

  • Tu obéiras, tu entends ! ! tu vas rester au pays pour te rappeler qui tu es

  • Je ne resterai nulle part, hurle Zineb, une main sur sa joue brûlante.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’on a sonné à la porte. Paniqué, j’imagine le pire. Hajar ne ferait pas cela, elle sait que ma famille est là et pour m’en débarrasser, je lui ai donné une grosse somme d’argent.

Mon cœur bat la chamade. J’ouvre, c’est elle. Son premier geste est de me pousser et de rentrer. Zineb la regarde, éberluée.

  • Bonsoir madame, c’est ta femme ? dit-elle en s’adressant à moi

  • Tu es qui toi ? demande ma fille, les yeux écarquillés

  • Ton mari te raconte ce qu’il fait quand tu n’es pas là ? Il ne veut plus de toi… Tu l’ennuies

Je me précipite sur Hajar

  • Qu’est-ce que tu fais là ?

  • Mon père m’attend en bas. Je viens chercher de l’argent, me répond-elle sur un ton péremptoire. Et faire connaissance avec ta femme

  • Ce n’est pas ma femme, c’est ma fille

  • Waou ! C’est une grande fille ! Allez, donne l’argent, sinon mon père va porter plainte, tu as compris ?

La petite fille s’est transformée en furie, comme dans un film d’horreur. Elle n’a pas l’air de plaisanter. Interdite, Zineb ne pipe pas mot. Hajar, le regard furibond, semble attendre que je me décide à mettre la main dans la poche

  • Que croyais-tu ? Que je venais pour tes beaux yeux ? un vieux croulant comme toi. Tu n’as pas honte ? dit la diablesse, sûre d’elle. Quand tu batifolais avec moi et mes copines dans la baignoire ronde où sans doute ta femme prend des bains chastes, tu jouissais de plaisir. Toutes ces parties de sexe avec des filles plus jeunes que la tienne, ça ne te faisait pas peur ! un verre de vodka à la main, et tu étais le roi de la fête. Souviens toi quand tu nous a demandé de nous embrasser et de nous caresser devant toi. Tu nous laisser même emprunter les sous-vêtements affriolants que tu achètes à ta femme et qu’elle ne porte jamais. Tu n’en mènes pas large maintenant devant ta fille ! Donne moi de l’argent si tu ne veux pas de scandale.

Je n’en reviens pas de la métamorphose. La Lolita d’hier, ma Lolita est une vilaine petite pute aux allures expérimentées de vieille maquerelle. Les mains sur les hanches, déterminée, elle me nargue. Je prends mon portefeuille et le vide devant elle. Les cinq mille dirhams qu’il contient ne semblent pas lui convenir

  • Ce n’est pas assez. Je suis vierge, je mérite plus. Je reviendrai

  • Si tu reviens, j’appelle la police. J’ai des relations, tu ne t’en sortiras pas, ni toi, ni ton père

  • On verra ! dit Hajar en empochant l’argent.

Et telle une diva en représentation, elle tourne les talons et s’en va…

Par BAHAA TRABELSI