L’économie marocaine entre le Ciel et la Rente Nov28

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L’économie marocaine entre le Ciel et la Rente

Ce fut un débat passionnant au Café Culturel de l’Institut Agronomique et Vétérinaire, auquel j’ai eu le plaisir de participer auprès du Professeur Najib Akesbi, économiste et enseignant chercheur, et qui m’a permis de constituer une image sur l’état actuel de l’économie marocaine. Le titre est plus que parlant, mais l’explication s’impose.

LE CIEL

Par le Ciel, le clin d’œil s’adresse aux « forces célestes » qui ont assigné au Maroc des ressources naturelles rares, fragiles et capricieuses : une insuffisance en surfaces agricoles utiles ; une pauvreté en ressources minières, mais surtout des aléas et des changements climatiques qui, par leurs conséquences sur les ressources en eau, sur la désertification et sur l’érosion, pèsent fortement et particulièrement sur l’agriculture et accentuent les risques de sècheresse. Ces problématiques multiples s’entrecroisent, interagissent et finissent par avoir des incidences quasi directes sur l’agriculture et par conséquent, sur toute la dynamique économique du pays : L’agriculture était et demeure le nerf névralgique de l’économie nationale. Elle continue d’y occuper une place important en générant 15% du PIB en moyenne.

En effet, cette situation est confirmée, entre autres, par les informations essentielles que révèle une figure représentant l’évolution (depuis l’indépendance et jusqu’à la situation actuelle) du PIBA (agricole), des données de la pluviométrie et du PIB général : la corrélation des trois courbes est absolument déconcertante et ahurissante. L’économie nationale reste fortement marquée par l’activité agricole, aussi bien pour la production que pour la commercialisation. Au Maroc, l’agriculture est donc bel et bien placée au carrefour des problématiques et d’enjeux essentiels économiques, sociaux, environnementaux, et autres.

Ce diagnostic conduit à une interrogation manifeste et irrécusable : comment ce secteur d’agriculture, avec un faible pourcentage de PIB et subissant uns situation bien précaire, régit l’ensemble de l’économie nationale? Le questionnement persiste même si l’on rajoute les activités de l’agro-industrie et toute activité liée directement à l’agriculture, ce qui donnerait dans ce cas un PIBA d’environ 25%.

Depuis l’indépendance, l’agriculture mais aussi l’économie du pays reste à la merci du Ciel. Les institutions de développement et l’administration publique n’ont pas adapté leur stratégie politique d‘intervention pour mettre le secteur économique en diapason avec la précarité du climat et la logique du Ciel !

Il est évident que face à une situation de précarité de l’économie, le rythme de croissance marocain reste très faible bien qu’il ait marqué une légère et timide évolution cette dernière décennie : il est passé de 2% à 4% (rapport Fondation Abderrahim Bouabid)! Pour saisir mieux l’alarmante évolution de ce rythme, une comparaison avec celle de nos voisins et nos concurrents s’impose : au rythme de croissance actuel au Maroc, il faut 31 ans pour atteindre celui de la Tunisie , 60 ans dans le cas de la Malaisie.

D’autre part, une répercussion tangible et assez saisissante est également drainée par les aléas climatiques. Elle relève du domaine psychique de l’humain et est, par conséquent inquantifiable. Le maréchal Lyautey n’avait-il pas dit « Au Maroc, gouverner c’est pleuvoir »? Les perspectives de crise liées aux aléas climatiques développent chez les marocains un esprit de désarroi et d’inquiétude qui se traduit inéluctablement en décisions d’épargne. Ruraux comme citadins optent alors pour la constitution de réserves ou stocks et d’épargne pour se prémunir contre des conjonctures difficiles et aléatoires du climat et du marché. Comme le climat, le marché est donc perçu comme un haut lieu d’incertitude. Cette troublante stratégie fondamentalement structurée autour de la répartition du risque, les poussent à assurer une couverture minimale de leurs besoins. Leurs choix visent davantage, à minimiser le risque qu’à accroître systématiquement la productivité. L’investissement et tout ce qui lui est relié comme la création de l’emploi, la dynamisation des autres secteurs et donc l’augmentation du PIB se retrouve lésé et altéré.

LA RENTE

La rente contrairement au Ciel, est une réalité concrète ; Une rente de situation est un avantage donné par le seul fait d’occuper une situation privilégiée ou stratégique. En économie, la rente est un surplus de revenu induit par l’inélasticité du marché. C’est un monstre qui dévore tout arbitrage économique entre les ressources disponibles et entrave ainsi les mécanismes et la logique du marché.

Les situations de rente au Maroc, en opposition à des situations de mérite et de concurrence loyale, sont multiples et atteignent tous les secteurs économiques. Les exemples suivants mettent en évidence ces maux qui affligent tout modèle rationnel en économie et qui impliquent des enrichissements rapides, ahurissants et malsains dus à des privilèges politiques.

  • Au niveau des ressources naturelles :

Les carrières d’exploitation de sable, L’exploitation des sources d’eau pour la mise en bouteilles, La pratique de la pêche hauturière : Pour ces activités économiques, les autorisations sont données en absence de toute mise en concurrence et en transparence des bénéficières potentiels.

Les terres agricoles : des fermes gérées par la SODEA et la SOGETA ont été cédées gracieusement à des tierces personnes favorisées.

Le foncier urbain constructible : des superficies sont cédées à des promoteurs immobiliers dans des conditions opaques de concurrence et de transparence.

  • Au niveau du secteur des Services :

Les agréments de transport : Ils font l’objet de privilèges incontestables et de donations directes.

Les contrats de transport (Tramway, TGV) : ils sont passés avec des sociétés étrangères sans appel d’offre aucun à priori.

La gestion déléguée d’assainissement, d’eau et d’électricité a fait l’objet de passation de convention de gré à gré…

Les situations de monopole : Elles sont fréquentes au Maroc. En situation de monopole une entreprise pratique un prix supérieur au prix du marché et profite de larges marges assurant ainsi un enrichissement preste et déloyal. Ces situations fragilisent et accablent l’économie nationale ; l ‘exemple de la production sucrière est le plus notoire. Elle fait l’objet d’un obscur monopole alors qu’il s’agit d’un produit de base alimentaire de surcroît.

 

En guise de péroraison, l’économie marocaine prise entre cette dualité paradoxale (le Ciel et la Rente) ne peut que s’enliser et s’embourber : d’une part, un Ciel peu clément qui promet une désertification chronique et une carence en eau accentuée par des périodes de sécheresses de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues ; et d’autres part, des situation de Rente qui font mauvais ménage avec la prise de risque et l’esprit d’entreprise. De ce fait, les mécanismes du marché ne sont plus que des spectres fragiles et vulnérables. Le climat, l’Etat et l’administration ainsi que la politique économique globale, ne garantissent pas le jeu de ces mécanismes. Une interrogation s’impose alors : comment est ce que une économie qui s’enlise et se débat au sein de cette dualité (le ciel et la rente) peut-elle aspirer à une amélioration ?

Outre, les contraintes distinctes que drainent le Ciel et la Rente, sur l’économie marocaine, les composantes de cette dualité se combinent et créent des paradoxes entravant tout arbitrage rationnel des ressources rares du pays. Parmi ces derniers, trois principaux seront énumérés.

L’idée communément admise est que l’investissement est le moteur principal de la création d’emploi, de la bonification de la croissance, de la réduction, à moyen et long termes du chômage et de l’amélioration des conditions de vie de la population. Ces dernières années Le Maroc a bénéficié d’une augmentation honorable du taux d’investissement (+ 30%). La part la plus importante (2/3) est réalisée par l’Etat au sens large (le budget de l’Etat, les établissements publics et les collectivités locales) ; celle du secteur privé demeure immuable (1/3) malgré la politique d’ouverture sur la privatisation. Le nœud de cet investissement à dominance publique est qu’il n’accède pas aux objectifs requis: la courbe du taux de croissance vacillant autour de 4%, ne manifeste aucune corrélation avec le taux d’investissement pourtant bien estimable. Ce paradoxe incompréhensible autorise une affirmation toute simple : Il s’agit d’un investissement non productif qui baigne dans une logique de rente et donc de fuite par rapport à la constitution de l’épargne dynamique.

L’économie marocaine est basée essentiellement sur le marché intérieur. L’impact de ce modèle économique, est déterminant et devrait impliquer la mise en place de stratégies pour encourager la consommation, élargir la classe moyenne, réduire les inégalités sociales et enfin répartir « le fruit » de la croissance (la valeur ajoutée) d’une manière équitable. La rationalité et la concurrence devraient garantir normalement une juste répartition des revenus entre la rémunération des différents facteurs de production. C’est là le propre du capitalisme et le fondement de l’économie de marché. Cependant, ces dernières années la redistribution de la valeur ajoutée est réalisée en assignant les 2/3 au capital et seulement un 1/3 aux salariés. Le partage de la richesse produite n’étant pas large pour alimenter le marché intérieur, favorise des entreprises souvent sujettes à des situations de rente. C’est l’aspect le plus dangereux qui nuit en quelque sorte à l’économie.

Depuis les années 70, le système économique marocain œuvre pour une ouverture de plus en plus accrue vers l’extérieur aspirant ainsi à un modèle exportateur. L’évolution de cette situation a généré un taux de couverture des importations par rapport aux exportations qui est de 50%, et ce, malgré tous les efforts qui ont accompagné ce libre échange. Cette réalité devenue structurelle, se traduit par un problème de déficit du nombre exportable (absence de stratégie œuvrant pour la création et l’amélioration de produits exportables). Le Maroc, jusqu’à 2010 était quasi-déficitaire envers tous les pays (sauf la Jordanie) avec lesquels, il a signé l’accord du libre échange. Ce modèle économique sensé être promoteur de la croissance a constitué un frein au sein du développement économique.

Ce survol des caractéristiques économiques du Maroc permet de saisir l’ampleur des maux dont souffre l’économie du pays. Il est certain qu’il existe des solutions pratiques et des modèles économiques susceptibles de redonner de la vigueur à ce secteur. Il s’agit d’abords d’évoluer vers une économie solide en réussissant à l’autonomiser progressivement des aléas climatiques. Pour ce faire, il est urgent de rompre irrémédiablement avec tout concept de rente si on ne veut pas que le ciel nous tombe sur la tête. Cela relève plutôt des secteurs juridique, politique… Enfin du système de gouvernance !

 

Par Souad Debbagh