Il faut sauver le Captain Ni’mat ! Nov29

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Il faut sauver le Captain Ni’mat !

Dans leur temps, nos aïeux se laissaient transporter par la poésie mélodieuse d’Abu Nawass, de Cheikh Nefzaoui et de ces autres, que l’on ne connait plus dans le monde arabe depuis ses siècles de déclin intellectuel. Chez leur descendance contemporaine, une anomalie trépigne dans l’air, depuis plus d’un mois. Cherchez l’erreur dans la librairie la plus proche de vous, même dans celles que vous connaissez ou ne connaissez pas, il n’en est rien : Le dernier Combat du Captain Ni’mat est livre introuvable.

L’autocensure forcée :

Ouvrage posthume de Mohammed Leftah, le roman a été promu par le prix de la Mamounia en fin octobre 2011, rendant un hommage mérité à son auteur décédé en 2008, comme il ne l’a jamais reçu de son vivant. Depuis, vous vous êtes peut-être rendus à nombre de librairies pour vous procurer l’ouvrage avant rupture des stocks, sauf que vous vous êtes rendus compte que les stocks sont d’emblée inexistants. Pour cause, aucune librairie ne parvient à commander un exemplaire du livre de Leftah. Recherchez l’erreur, aucune note officielle du ministère de la Culture ni la Communication n’exige l’interdiction de l’ouvrage, qui est en revanche, depuis son apparition en 2010, un de succès de ventes en France. L’affaire est tantôt qualifiée de « futilités », tantôt passées sous silence, faisant une controverse silencieuse telle qu’aucune personnalité politique n’ose s’y aventurer, pour une raison ou pour une autre, malgré les appels à la levée de l’interdiction sur le livre.

Un réserviste en rédemption :

L’histoire se passe au Caire des années 2000. Le protagoniste est un réserviste égyptien à la retraite. Au dessus de ses soixante ans, il se rappelle avec remord de la défaite de l’armée égyptienne contre Israël, en 1967. Allongé au bord d’une piscine, dans la monotonie ambiante d’une vie de luxe, le regard du Captain Ni’mat s’attarde sur les corps de voisins du bassin et une pensée charnelle lui traverse l’esprit. Dans la soirée, un rêve vient compléter la révélation. Il revoit en son valet nubien cette beauté charnelle et juvénile qu’il n’a jamais pu toucher: dans la beauté littéraire connue dans les écrits de Leftah, Captain Ni’mat découvre un fantasme refoulé. Il décide alors de vivre son homosexualité, déniée depuis le temps où il n’a jamais été à l’écoute de son corps, depuis le temps où il a été condamné dans un uniforme trop rude à porter. Mohamed Leftah livre dans son roman le journal d’un ancien militaire qui jouit de son jeune domestique, dans l’inquiétude du regard porté par une société aux valeurs de plus en plus ambiguës. Dans la place publique, elle s’obstine à étouffer une homosexualité vécue à l’abri des regards, elle est conservatrice en apparence mais baigne dans les fantasmes les plus fous.

Pour lire le livre :

Censuré ou en restriction, les mots ne manquent pas pour qualifier cette interdiction non-déclarée. Le seul recourt pour pouvoir feuilleter le Dernier Combat du Captain Ni’Mat est de le commander via internet. Une question se pose toutefois : quelle autre contradiction fait que les romans érotiques ne sont pas interdits de vente, dans des librairies où l’on ne trouvera guère un exemplaire du livre de Leftah ? Un livre qui, en plus de sa dimension sociale collée à une réalité donnée dans le monde arabe, image effectivement cette dernière dans une beauté linguistique comme rare elle se fait, en peu de mots.

Lu pour vous :

Qandisha a sélectionné un extrait des dernières pages du roman, choisies par l’hebdomadaire Actuel Maroc dans un autre hommage posthume à l’œuvre de Mohammed Leftah :

Les aveux et les critiques que je confie à ce journal intime pourraient me coûter cher s’il venait à tomber entre les mains de l’un de ces « intellectuels », de ces nouveaux inquisiteurs dont le nombre ne cesse d’augmenter, mais j’accepte ce risque.

Quand donc accéderons-nous au statut d’individus jouissant de droits imprescriptibles parmi lesquels, en premier, la liberté de conscience et le droit de disposer de notre corps et de notre orientation sexuelle ?

Aux hommes comme moi qui ont vécu l’expérience d’amours singulières, on demande, et on les somme de répondre à la question : que faites-vous de la magnifique, de l’admirable, de la sacro-sainte virilité arabe ?

Oui, cette virilité sous sa plus haute forme, la muruwwa, était la vertu cardinale chez le Bédouin du désert d’Arabie et coïncidait parfaitement avec la vie libre et farouche qu’il menait. Par la suite, aux siècles d’apogée de la civilisation arabe, la culture et le raffinement citadins polirent cette virilité du désert, l’adab l’apparia à l’humanisme. Mais aujourd’hui ?

Nous sommes, non pas à une dizaine de siècles, mais à des années-lumière de ces deux époques privilégiées où la virilité connut, sous des formes différentes, sa plus haute et humaine expression. Notre « virilité » contemporaine a pris le visage de la force nue, de la domination du plus fort sur le plus faible, de la tyrannie du pouvoir confondu la plupart du temps avec le chef, le zaïm, le combattant suprême, un super mâle viril qui terrorise et féminise son entourage et la société tout entière qu’il domine.

Quoi de surprenant alors si ces mâles dominés, féminisés, mais continuant de croire qu’ils portent toujours l’insigne éclatant de la virilité, se livrent avec ivresse et rage à une virilité ensauvagée, généralisée, sans limites, et dont pâtit en premier, avec la bénédiction des théologiens, ce que les sages chinois ont appelé « la moitié du ciel » : les femmes.

Mea culpa donc ! Je me suis libéré de cette camisole de force qui nous emprisonne et nous corsète, je renonce, et sans aucun remords, à cette virilité sauvage et dégradée au code de laquelle j’ai obéi une bonne partie de ma vie.

Maintenant que j’y pense, le choix même d’une carrière de pilote de guerre, de faucon céleste crachant le feu sur des vallées riantes et des hommes terrorisés, ne m’aurait-il pas été dicté dans une grande mesure par cet idéal suprême de la virilité ? Sacrifiant par là ce qui me passionnait, me comblait de bonheur: la littérature, l’apprentissage de langues nouvelles, en premier ce français si doux, si chantant, la langue préférée de notre ancienne aristocratie et pour laquelle, bien qu’issu d’une famille modeste, j’ai opté comme première langue étrangère. Alors, comme je comprends le désespoir et le déchirement de ma femme au constat de la métamorphose de son « faucon » en…

Pourtant, à l’âge d’or de la civilisation arabo-islamique, l’amour des garçons avait ses lettres de noblesse, ses poètes attitrés et célèbres, comme Abou Nouass, pour ne citer que lui, dont les vers libertins, mélodieux, subtils étaient sur toutes les lèvres. L’homosexualité ne fleurissait pas seulement dans les cours princières, mais était largement diffusée dans toutes les couches et classes sociales.

Dans un registre plus atténué, et de nos jours encore, maints observateurs étrangers ont remarqué avec étonnement « l’homo sensualité » dans laquelle baignaient les rapports entre les hommes, au café, au hammam, et même dans la rue, quand ils voyaient deux hommes marcher côte à côte, leurs mains enlacées ou le bras de l’un passé autour de la taille de l’autre, comme deux fiancés.

Ce que notre société méprisait en fait, et méprise encore aujourd’hui, c’est l’homosexualité passive. L’active n’est pas considérée comme telle, mais au contraire comme une preuve éclatante de virilité – on y revient toujours – et qui ne dégradait nullement celui qui la pratiquait. Il demeurait un Homme, un mâle, un vir, un fahl, un «étalon», alors que celui qui se laissait chevaucher, le khawala, valait moins qu’une serpillière sale étalée par terre et était, est traité de tous les noms.

Pour signer de la pétition contre l’interdiction du roman de Mohammed Leftah, adressez vos courriers en précitant « Pétition Leftah » à : pacte@culturetoute.net

Par Ghita Zine