Collégienne d’ailleurs… Déc06

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Collégienne d’ailleurs…

1960. Allah a dit. Il a dit beaucoup de choses. Lalla Aïcha, la princesse. Aïcha, l’épouse du Prophète. La mère des croyants. Aïcha Qandicha, tentatrice des hommes. Belle et dangereuse. Ogresse et amante. Mante religieuse.

Nouvelle de l’écrivain Moha Souag pour Qandisha

Entre l’école et la muraille du ksar, un petit chemin ombrageux traverse la palmeraie. Les cris des élèves enfin libérés chassent les moineaux qui picoraient les chétifs épis d’orge éparpillaient dans les quelques parcelles de champs non encore moissonnées. L’orge  prime sur les aires de battage. Elle sera la première piétinée par les sabots tranchants des ânes. Lui, Moulay Ahmed Al Koreichi Al Ismaili Al Idrissi. Lui, descendant  du Prophète, de sa fille Lalla Fatém Zohra, épouse unique et légitime du cousin du prophète, Sidna Ali, le pourfendeur des infidèles et des ennemis de Dieu, qui a combattu jusqu’à ce que le sang des ennemis lui atteigne les genoux. Lui, faqih et imam du Ksar Chiksar, imam et descendant d’une lignée d’imams. Lalla Aïcha, sa fille aînée, première en classe. Mathématiques, physique, chimie. Fierté de la famille, de sa génération, de son village, de son roi. Sœur en  savoir de la princesse Lalla Aïcha. Elle qui.

Le muezzin appelle à la prière. Moulay Ahmed l’entendit mais il savait qu’il n’ y aurait personne derrière lui pour la prière. Ils prétexteront tous la moisson, le battage du grain, une fatigue subite, un rhume des foins, un coup de froid en plein été, une rage de dents ou pas de temps pour les ablutions. Les grandes ou les petites.

Sa fille irait au collège. Qu’ils le veuillent ou pas. Aïcha, seule, partirait avec une bourse de mérite à l’internat du Lycée Lala Amina de Méknès.

« Méknès ? C’est où ? » demanda grand-mère.

C’est loin. Très loin

« Il faut dépasser Erfoud ? »

Ce n’est pas dans cette direction grand-mère, c’est de l’autre côté. Il faut dépasser Ksar-es-souk, Midelt, Azrou.

« Mon Dieu ! Ma petite est perdue ! Elle est morte pour moi, je ne la reverrai plus ! Quel péché ai-je commis pour mériter tel châtiment ? Oh ! Mon Dieu faite qu’elle ne réussisse pas ! Qu’elle meure, que je meure avant de voir ma petite fille subir ce  déshonneur !»

1961 ou 62 ? On ne disait pas, je vais prendre un billet d’autocar. Non, on prenait Laghzaoui. Un rouge pour Méknès. Un orange pour Fès. Moulay Ahmed prit deux billets pour Méknès, l’un pour lui l’autre pour sa fille Aïcha. Elle va à Méknès pour y étudier. Première partout. Une bourse de l’État. Une récompense pour cette petite qui allait grandir. Plus intelligente que ses frères, que ses voisins, que les gens du Ksar.

En été, tous les ksours de la vallée d’Aoufous attendaient Laghzaoui pour dîner. Dès qu’ils entendaient le klaxon familier, les gens s’empressaient de déposer leur couscous sur les tables. Le chauffeur les avertissait dès qu’il amorçait la pente à 40°. Les phares illuminaient toutes les terrasses où les familles s’empressaient de manger avant que l’autocar ne prenne un virage. De loin, on entendait le crissement des freins, le chuintement de la pression et l’ahanement d’un moteur qui puisait dans ses dernières forces mécaniques pour ne pas terminer sa course dans l’oued. La pente était tellement raide et étroite que Laghzaoui prenait le temps d’un dîner pour la descente.

Très tôt, le matin, Moulay Ahmed et Aïcha, sa fille, prirent le car pour aller à Méknès. Les sages lui avaient bien dit que les filles. Une fille de chez nous. De notre chair. De notre sang. Le pur. Celui qui a traversé les siècles à dos de dromadaire. Á coups d’épées. Á coups de mensonges. Mentir à Dieu et à son prophète. Allah a sauvé les filles de l’enfouissement vivantes pour les livrer à un enterrement domestique. Une fille, sa place est auprès de son mari ou au cimetière. Une femme ne sort d’un trou que pour aller dans un trou, offrir un trou. Intrus. Le beau-père accompagne sa belle fille à l’hôpital, chez le médecin. Le fils n’est pas là, comme tous les autres fils, ouvrier saisonnier quelque part, envoie de l’argent. Le père s’occupe de la tribu, reçoit l’argent, le dépense. Il entre avec elle chez le docteur. Il lui explique la maladie de l’épouse de son fils, le benjamin. Celui qui vient juste de se marier et de repartir au chantier quelque part. Il n’est pas très important que tout le monde le sache et surtout pas son épouse. Le médecin prescrit des médicaments de loin, sans avoir ausculté la femme. Le médecin explique à l’Ange-Gardien : les comprimés à boire matin midi et soir; les suppositoires à enfiler par le bas. Parle bas, parle bas ! Qu’Allah nous épargne. S’il avait laissé sa belle-fille venir  seule, le médecin lui aurait parlé bas.

Le beau-père fit sortir sa bru la première en la poussant rapidement vers l’extérieur, loin de cette homme qui parle bas. Il marche rapidement pour quitter l’hôpital. Scandalisé. Me parler du bas devant elle. Il n’a pas honte. Qu’Allah abrège ses jours et ceux de cette brebis galeuse qui m’a forcé à entendre devant elle le bas. Gueule de bas. Puis il s’arrêta brusquement. La jeune femme se cogna à lui et le fit trébucher. Reste là ! Ne bouge pas ! Il se peut qu’elle ait esquissé un sourire ou un fou rire sous son voile de voir son beau-père voguer dans les pans de son burnous comme une cigogne étrangère dans un ciel hostile. Mais comment le savoir ? Il retourna à l’hôpital et sans frapper, poussa la porte et se dirigea vers le médecin : « Mais, dit-il, interloqué, La femme a plusieurs trous ! Dans lequel faut-il mettre le suppositoire ? ! »

Acheter un trousseau à Aïcha. C’est écrit dans la lettre. Une brosse à dents. Un gant de toilette. Un pyjama. Une taie d’oreiller. Coudre les numéros sur tout le linge. Mettre tout dans une valise. La première valise en papier mâché de la famille. La première brosse à dents de la famille. La première fille à étudier au collège puis au lycée puis à l’université. Allah a dit beaucoup de choses : Lis. Lire. Lisez. Apprenez même en Chine. Celui qui ne sait pas lire sa lettre. Celui qui ne sait pas égorger sa chèvre. Mourir lui est préférable que vivre.

Un homme qui laisse sa fille partir, sortir, s’éloigner.

Un homme qui laisse sa fille apprendre. Un homme qui laisse sa fille sans laisse. N’est pas un homme.

Tu n’es pas un homme.

L’insulte est lâchée. Je ne suis pas un homme, moi qui veux faire de ma fille une fille éduquée qui veux tirer ma fille des ténèbres vers la lumière du savoir. Allah a dit. Des ténèbres au-dessus des ténèbres.

Personne ne venait plus prier derrière l’imam. Il a laissé sa fille partir seule loin de sa vigilance, étudier à Meknès. Il a dit à sa fille : « Sois femme parmi les femmes et homme parmi les hommes ! » Ne perds pas ta féminité avec les femmes et ne sois pas un objet de convoitise pour les hommes. C’est à toi d’être ce que tu veux quand tu veux et là où tu veux.

Allah reconnaîtra les siens.

Aïcha, l’épouse favorite du prophète. La favorite du favori d’Allah. Calomniée par Abdu Allah Ibnu Ubbay Ibn Sallul et Allah l’a innocentée. La vie, la vivante. Elle survivra malgré l’ignorance des ignorants et la magouille des magouilleurs…Sa petite valise à la main. Elle attend, avec son père, la surveillante générale d’internat. Des filles de son âge, belles et élégantes, insouciantes et pétillantes. Rires et cris de joies. Embrassades et retrouvailles. Wili. Wili. Hachouma. Rire devant tout le monde ! Aïcha, dans sa longue robe de paysanne, repère ses sœurs, ses semblables, celles que les bouches mastiquent encore et encore, les cibles des fusils digitaux. Renfermées dans leur coquille. Timides. Peureuses. Peur de l’imprévu. Elles scrutent toutes cet horizon hostile et inconnu et pourtant tentant ! Le trou. La peur de se perdre dans les péchés d’être. Ce corps qui donne la vie. Mon Dieu, pardonne-moi, j’ai péché. Je suis une fille. Peur d’être avalée par la ville. Ogresse. Lieu de perdition. Sodome et Gomorrhe.

L’imam du village est devenu fou. Cherchons imam pur et dur. Ne sortons ni peu ni prou du droit chemin de notre ignorance. Sauvons nos âmes impures des tribulations impies de l’imam réfractaire. Colère. Colère des hommes. Colère imparable de Dieu, peste et cholera, sécheresse et déluge, rats et sauterelles, hordes de pillards et incendie, tremblement de terre et famine. Le châtiment d’Allah n’est pas loin. Il est plus proche que vous ne croyiez ô croyants croyant croire mais ne croyant rien. La distribution des billets vers la géhenne se fait plus rapidement que celle des billets vers Meknès. Billet comprenant, ablution rituelle, embaumement, costume tout blanc, transport et ensevelissement rapide. Les bienfaiteurs anonymes s’occupent toujours de l’expédition express vers le trou. Au trou. Sauvegarder le trou. Les gardes du tunnel de Zaabel. Puis rouler, rouler à n’en plus finir vers la montagne. Prendre le maquis. Fille libre, toujours tu chériras la montagne. Que personne ne prie plus derrière lui. Sa fille, notre honneur. Notre réputation, la réputation de notre ksar parmi les ksars, de notre tribu parmi les tribus. Nous, les hommes. Dignes de ce nom. Dignes. Notre dignité. Piétinée, bafouée. Par qui ? Par celui qui devait montrer le chemin aux ignorants, par celui qui devait donner l’exemple en enfermant sa fille derrière les remparts de murs épais, de portes épaisses, de vêtements épais, d’interdits irréversibles, de morale stricte, de conseils incontournables, d’obligations indiscutables. Si la fille de l’imam voyage seule, étudie, travaille, s’habille à la mode, montre son visage, découvre ses cheveux, monte sur ses chevaux, que vaut notre religion ?

Aïcha remplit les fiches d’admission à l’internat. Case sexe. F. Fille. Femme. Féminine. Féminité. Fais mine. Mine de rien. Mine explose. Saute. Sauter une ligne. Une ligne de conduite. Aïcha sort du bureau de la SG et suit une maîtresse d’internat vers le dortoir. Prend possession de son placard. Des clés. D’un lit. Des draps blancs. Un numéro. Faire le lit. Qui fait son lit. Déplier les draps. Le coin. En portefeuille. Au carré. Un lit. Un matelas. Un oreiller. Une taie d’oreiller. Juste pour elle. Elle, seule. Aïcha range ses petites affaires dans son placard. Ferme. Met les clés dans sa poche. Sort dire à son père. Au revoir. Retour. Quatre cents kilomètres. Les gens ont besoin d’un maître à penser, lui a quatre cents kilomètres à penser. Ne pas fléchir. Pas de larmes. Pas de sentiments. Dur. Dureté des temps. Un lit. Tout déballer lors du prêche du vendredi. Tout dire. Tout dévoiler. Et dire plus. Que celui qui n’a jamais péché. Toi qui accuses ma fille. Toi qui calomnies ma fille. Médisances. Diffamations. Toi et toi. Tous. Ta fille. Vos filles. Ta mère. Ta sœur. Turpitudes. Nos mères, nos épouses, nos sœurs. Noceuses. Noces noces ! Au nom de Dieu le Clément le Miséricordieux. De la médisance. Aïcha, ma fille a un lit. Un matelas. Elle, elle ne couche pas sous un pêcher. Elle ne couche pas dans un ruisseau.Elle a un lit.

Elle lit…

Moha Souag