Pour un séjour sans carte Déc13

Tags

Related Posts

Share This

Pour un séjour sans carte

Jamais je n’aurais pu imaginer que cela aurait pu être un problème, jamais je n’aurais soupçonné la difficulté d’être marocaine dans ce monde. Ce n’est pas une tragédie, ce n’est pas un problème en soi, c’est juste des difficultés supplémentaires dans un monde déjà difficile d’accès. Je vais vous raconter pourquoi.

Un jour heureux, il y a 30 ans, je naquis tranquillement dans un beau pays tranquille, où la langueur de vivre était agréable, les fruits délicieux, les ambitions modestes et des défauts humains pleins les caractères. Rien d’exceptionnel à vrai dire, juste une sublime terre marocaine où il faisait bon vivre sans trop de spasmes. Les années passèrent dans un pur confort psychologique, mon cerveau s’enrichissait de lectures diversifiées de par le monde, des images Incas, Grecques, Olmèques, Cherokees, Samouraïs, Gauloises, Massaïs, Celtes, Maoris peuplaient mon imagination. Un jour, j’irai voir leur terre me disais-je. Un jour, je mettrai mon sac sur le dos et je parcourrai humblement les traces de nos ancêtres les Hommes sur cette Terre. Ah ce que je pouvais être naïve. Je ne savais pas que je ne pourrais faire un pas sans justifier de ma bonne foi à chaque poste frontière, je ne savais pas que les séjours n’étaient possibles que sous réserve de la validité d’une carte et de ses nébuleuses infinies d’autorisations aussi absurdes les unes que les autres.

Pourquoi absurde ? Et ben, moi je suis une grande naïve comme je l’ai déjà dit. J’ai lu un jour le discours qu’aurait tenu le Grand Chef indien Cree, le Grand Seattle, face aux pressions violentes que subissait son peuple pour déguerpir et laisser la place aux blancs. Le sage homme soutenait face aux Yankees qu’il ne pouvait leur vendre sa terre puisqu’elle ne lui appartenait pas…que la Terre n’appartient à personne.  Bon, c’est vrai que les Américains en ont alors profité pour leur piquer leur sol gratis sans les rémunérer d’un sou, vu qu’aux dires du vieux gâteux, rien ne leur appartenait. Mais moi je suis quand même touchée par  son discours, et quand j’étais petite, j’y croyais. Et pour tout dire, j’y crois encore. La Terre n’appartient à personne. Tout le monde a le droit d’y circuler pour peu que chacun respecte la nature qui l’héberge. C’est à cause de cette histoire que depuis tout va mal dans ma tête. Depuis, je suis devenue une naïve militante, convaincue de la libre circulation dans cette Terre. Et depuis ce jour, ça va mal car je me sens à chaque fois victime de spoliation.

Par exemple, lorsque je voulais traverser l’Amérique du Sud, Chili, Brésil, Argentine, Pérou, Bolivie, Uruguay, Équateur, il m’aurait quasiment fallu deux passeports juste pour y apposer les visas que demandait chacun de ces pays – sauf pour le Brésil qui nous aime, eux.

À l’époque de mon innocente jeunesse, je ne connaissais pas encore le Dieu Administratif qui écrivait les lois de cette planète de papier. À cette époque, j’ignorais que je passerais ma vie à remplir des formulaires pour obtenir des cartes afin de signer des contrats pour envoyer des attestations me permettant d’obtenir d’autres cartes grâce au remplissage d’autres dossiers. Bref, j’ignorais qu’il était si important de savoir écrire.

Car avant, ma vie au Maroc c’était une vie faite d’oralité et de légèreté, totalement inconsciente de ma marocanité, de ma tête de Méditerranéenne, de mon sang d’huile d’olive et de miel, du 0+ pour transfusion universelle. Ma vie était calme, entourée de quelques papiers épars, pas trop. Jamais de papier officiellement signé, car c’est trop engageant et « imputabilitant ».

Non, non, pas de ça à l’époque. Je faisais mes devoirs sur du papier claire fontaine, mon seul luxe de scribe. Du beau papier.

Quand soudain, en Europe, le choc : la cartopathie.

Carte d’étudiant, carte d’identité, carte de séjour temporaire, carte d’autorisation provisoire, carte de sécurité sociale, carte de transport en commun, carte de téléphone, carte rechargeable, carte de crédit, carte de fidélité…les magasins, les seuls à me vouloir fidèle, quelle gentillesse, j’en étais émue aux larmes. Carte 12-25 ans, carte de photocopie, carte d’allocations familiales, carte de bibliothèque, carte de visite, carte d’adhérent à la gym et à différents clubs de cartes, cartopathie !

 

Des cartes et des hommes. Pas si simple non. Car toutes ces cartes ne sauraient exister sans leur Dieu, celui qui leur insuffle le souffle de vie, leur maître : le code. Code d’accès, code bancaire, code d’entrée, code pin, code client, code ordinateur, code secret et code pas secret… le numéro suprême qui vous autorise à vivre en société, un avatar global du code INSEE. L’Homme moderne : une micro-data dans une courbe statistique.

Admettons que la cartopathie sociale aiguë est une maladie nécessaire à la sécurité. Admettons aussi que la numérisation des caractères visibles de l’existence en ville est une inéluctable contrainte de vie en communauté à tendance marketisable. Soit. Mais il ne reste plus de place à mon cerveau pour penser à autre chose. J’aimerais retenir d’autres choses que des codes. La ville de naissance de Bob Marley, la date du Nouvel An juif, le gâteau préféré de Jules César, le bois utilisé pour fabriquer des arcs…tant de choses que j’ignore encore.

Après viennent les actes, acte de naissance, acte de mariage, acte de propriété, famille, livret … et les contrats, les relevés, les factures, les attestations, les certificats.

Non, là j’étouffe sous le poids de la cellulose que j’aurais préféré garder renfermée dans l’intimité des arbres. Je croule sous l’inquisition papetière de certifications qui me confère mon identité sociale. Comment l’Homme en est arrivé là, sans se révolter contre la comptabilité identitaire acharnée dont il fait l’objet ? Ce monde va finir par exploser, son injustice ne peut pas durer. Les frontières vont éclater, chacun aura sa liberté.

Le curseur entre liberté et sécurité a clairement déraillé.

Après le papier, les puces……le digital humain…..la numérisation du monde. La biométrie nous garantie l’exclusivité de notre identité paraît-il. C’est un droit de l’Homme paraît-il, celui de l’impossibilité d’usurpation de l’identité, bien précieux de l’homo numerus. Ah misère ! Non pas que je sois contre le progrès, mais je m’inquiète juste de l’usage des origines à des fins liberticides. Inquisition permanente, justification, auto-justification, traçabilité de l’étranger à qui on fait une faveur de le laisser passer sur le territoire béni.

Or si j’écoutais mes pulsions humanistes, d’autres ignorants diront anarchistes, je dirais que la Terre n’appartient à personne. Qui peut donc interdire à autrui de fouler le sol du patrimoine mondial de l’Humanité : la Terre ? Le Grand Chef Seattle l’a dit, et je l’ai cru. Si vous l’écoutiez il saura peut être vous convaincre.

Car je garde ce rêve. Un jour, peut être, lorsque le monde n’aura plus de frontières, je pourrais me baigner dans les eaux de la liberté. Ce jour sera celui où les êtres pourront traverser les rivières sans un collier pour les rattacher à leur rivage. Ce jour sera celui où les êtres pourront nager, nager, nager encore sans avoir à se retourner. Ce jour sera enfin celui où les êtres seront heureux de vivre entre deux eaux, naviguer sans limites, ni rivages, juste un océan bleu à perte de vue, un peuple de marins du monde entier, pour une aventure illimitée. Pour un séjour sans carte dans un océan de liberté. Je m’égare en poésie.

La carte est la plus grande spoliation, injustice, discrimination insupportable, révoltant pour le jeune.

Le jeune. Celui qui veut vivre à plein temps la socialisation internationale que tous les autres jeunes occidentaux peuvent vivre. Celui qui veut abolir l’arbitraire de la nationalité. Celui qui voudrait que cesse la mondialisation fragmentée. Sortir de la socialisation internationale à huis clos. Faire tomber les forteresses localisées. Le mouvement des sans-visas ! Je voudrais monter une armée des mondialisés d’à-côté. Une armée de jeunes qui sont socialisés intellectuellement, mais structurellement refoulés du monde. La frustration n’est jamais bon signe… terreau de toutes les dérives. Je m’égare en politique.

 

Un rêve encore : une carte du ciel

Et moi qui ne rêvais que de carte du monde, cartes des mondes ! Me voilà déçue. Je fréquente cartes de la route et de métro, carte électorale, carte des monuments, carte de la ville, carte des pistes de ski, cartes des points de vente Ikéa….Quelle cruelle banalité, quel manque de poésie et de grâce. Un peu de courage, allô ? Réveille-toi !

Demande à voir ta carte de vie, ton horoscope. Regarde le ciel et apprends les étoiles pour mieux comprendre ta Terre. Mieux te comprendre. Fabrique-toi un globe de tes ambitions. Une carte à suivre peuplée d’interrogations et d’impasses, mais plusieurs sens à suivre, guidé par ton intuition et tes rêveries. Une carte du ciel qui refléterait ton chemin sur terre. Ton horoscope.

D’ailleurs, l’étoile boomerang de ma vie m’a fait revenir sur la terre où je suis née. Je respire enfin. Plus de justifications pour justifier ma présence justifiable. Home, tu connais ? Ben, c’est là.

Je devrais m’estimer heureuse, paraît-il, parce que trouver Home, ce n’est pas toujours évident. Alors, en scène, soyons heureux, ce que je suis finalement. Heureuse avec mon prénom comme seule existence… et de nombreuses vies sur les réseaux sociaux, mais ça c’est un autre sujet.

 

Par Ilham Benbrahim