Blessure d’Arménie Déc22

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Blessure d’Arménie

Petite fille, j’ai rêvé un jour qu’ils se rencontraient tous les deux, mon ‘Ba-Sidi paternel, farouche Filali, venu de M’Hamid, le sabre battant son flanc, le teint sombre et les yeux en colère et mon Grand-père maternel Krikor Ian, arménien chrétien orthodoxe, échappé miraculeux du génocide perpétré par les Turcs en 1915 et dont les descendants, aujourd’hui, se défendent d’avoir jamais commis. Frappant à la porte de l’Europe, ils clament leur innocence et menacent aujourd’hui la France des pires représailles diplomatiques pour la promulgation de la loi punissant pénalement tout déni du massacre des Arméniens de 1915.

Krikor est né dans les dernières années de ce XIXe, qui couvait déjà les drames qui allaient s’abattre sur le monde un peu plus tard, et il vit à Samsoun, petite ville portuaire de la villayat de Trébizonde, partie intégrante du puissant empire Ottoman, dans une famille d’Arméniens enrichis dans le commerce des tabacs d’Orient et qui sont aux Turcs qui les entourent ce qu’étaient les Juifs au Maroc : Travailleurs, solidaires entre eux, bien intégrés mais cultivant jalousement leurs particularismes ethniques, culturels et religieux. On se marie bien sûr entre Arméniens et mon arrière grand-père Mourad a épousé une fille de riches propriétaires de manufactures de cigarettes, dont j’ai retrouvé la trace des comptoirs même ici à Hambourg, datant de 1894…

On vit paisiblement, en bonne intelligence avec les Turcs même si des remous secouent parfois la cohabitation, tels les massacres de 1894 à 1896, où déjà plus de 150 000 morts sont dénombrés parmi les Arméniens et qui leur montrent la précarité de leur état, liée à leur religion chrétienne et à leur réussite matérielle. Mourad, grand homme d’affaire en liaison permanente avec l’Europe, sent que la guerre est proche et que les Arméniens de Turquie vont devoir s’enrôler aux côtés de la Turquie et de l’Allemagne contre les autres Arméniens, ceux de l’Empire russe tsariste. Que va-t-il résulter de ce déchirement et les Turcs ne vont-il pas se méfier d’officiers arméniens au sein de leur armée? Il faut donc de toute urgence éloigner son fils Krikor, jeune homme brillant et joyeux de 18 ans, élevé chez les Pères Français de Samsoun, et ce le plus discrètement possible pour ne pas éveiller la méfiance des Turcs qui, prudemment, avaient retiré leurs passeports à tous les hommes en âge d’être mobilisés et surveillaient de près le trafic maritime…

Nous sommes au printemps 1914, le monde est au bord du précipice et les Turcs sont nerveux, le doigt sur la gâchette. Mais qui se méfie d’une troupe de jeunes fous, fussent-ils Arméniens, en train de faire la fête? Ils arrivent en folâtrant sur le port, déclarent être les invités du capitaine d’un navire terminant de charger sa livraison de tabacs en feuille et, bouteilles d’alcool à la main et Krikor au milieu d’eux, montent à la queue leu-leu sur le bateau en chantant à tue-tête. Ils ne veulent que saluer le capitaine, se faire montrer le bateau puis repartent encore plus bruyants qu’à l’arrivée, sous l’oeil impassible des sentinelles turques armées jusqu’aux dents qui les surveillent. Vigilantes, certes, mais qui ne noteront pas au retour l’absence d’un des joyeux lurons avinés, Krikor, resté tapi au fond de la cale… et qui, ainsi, échappera à la plus certaine des morts, celle qui frappera les siens quelques mois plus tard, sous l’oeil indifférent, voire même complice parfois, des puissances occidentales!

La 1ère guerre mondiale éclate; le 3 novembre la Turquie, alliée de l’Allemagne, entre dans le conflit et la 3ème armée envahit la Transcaucasie avec à sa tête Enver Pacha. En face : les Russes mais aussi des régiments de volontaires de l’Arménie russe qui sont de rudes montagnards aguerris et familiers du rude terrain: les Turcs se sont risqués à ce combat en plein hiver et ils sont battus à plate couture, laissant 80 000 morts derrière eux, victimes du froid et du typhus.

Il faut un exutoire à cette humiliation et le coupable sera trouvé: le peuple félon des Arméniens, accusés d’avoir saboté et collaboré avec l’ennemi de l’Empire. Ce qui est faux, la loyauté des officiers arméniens est évidente face aux désertions chez leurs homologues turcs.

Le ministre de l’Intérieur Talaat Pacha envoie un télégramme aux préfectures un texte d’une cruauté défiant l’imagination: « Le Gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l’âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n’ont pas leur place ici ».

Des bataillons entiers de soldats arméniens seront dès janvier 1915 rappelés, isolés et massacrés. Puis c’est le tour de l’intelligentsia intellectuelle et religieuse de Constantinople, arrêtée avant d’être éliminée dans la nuit du 24 avril qui restera à jamais la date commémorative du massacre par tous les Arméniens du monde jusqu’à maintenant. Les déportations massives ont commencé en mars mais s’intensifient en mai et des centaines de milliers d’Arméniens sont jetés sur les routes désertiques de Mésopotamie, voués ainsi à une mort quasi certaine. Quand ils ne périssent pas de froid, ils meurent de chaleur, de faim, de maladie, des mauvais traitements, ou assassinés froidement. Car on les a sciemment dirigés dans le traquenard des montagnes kurdes où des guerriers rebelles par tradition vont piller et exterminer des colonnes entières de rescapés arméniens. Ils iront jusqu’à découper les cadavres pour traquer les pièces d’or que certains avaient avalées!

1.500. 000 Arméniens ont péri et le monde l’apprend. Aux vagues protestations franco-anglaises le Sultan invoquera des raisons d’ordre sécuritaire. Quant à l’Allemagne, elle est au courant dans le détail, se taira soigneusement pour ne pas nuire à son allié et accueillera même les responsables du génocide qui arrivent après la guerre. Talaat Pacha sera assassiné par un jeune Arménien à Berlin en 1921 mais les autres responsables ne seront jamais trainés en justice, comme le prévoyait pourtant le Traité de Sèvres de 1920.

Pendant que mon jeune grand-père commence ses études en Europe, dans l’angoisse du sort subit par sa famille, l’étau se resserre autour de Samsoun et le signal des déportations est donné le 24 juillet… Mourad, sa femme et leurs 2 filles de 16 et 14 ans (mes grand-tantes) partent dans un convoi qui les mène vers le sud. Un sinistre matin, on sépare les hommes, un prêtre orthodoxe les assiste puis ils vont être exterminés. Les femmes, les vieillards et les enfants, dans l’horreur et le désespoir, continuent leur marche inexorable, quelques 11. 000 fantômes hallucinés à travers les plateaux arides d’Anatolie.

600 kilomètres, c’est la distance que vont franchir ces créatures abandonnées du monde et des hommes, laissant derrière eux d’innombrables cadavres. L’horreur est partout : les pillards, mais aussi les violeurs qui recherchent de la jolie chair fraiche. Mes deux grand-tantes sont ravissantes et Mayrig (Maman en arménien) leur frotte le visage tous les jours avec des plantes qui leur font enfler le visage et de la bouse qui dégage une odeur pestilentielle … peine perdue, les guerriers ne s’en laissent pas conter et l’une est enlevée par un Kurde qui la jette sur son cheval avant de disparaître et l’autre, la cadette, par Ali Bey, un Turc aux moeurs policées et à la culture très occidentale. Il va donc demander la main de la jeune fille en bonne et due forme en échange de la vie sauve et de sa protection pour tout le groupe de fuyards.

Mayrig a un sursaut d’horreur : quoi? Donner sa fille à un de ceux qui ont massacré son mari et les siens, non chrétien de surcroît … mais tous ces malheureux épuisés, désespérés, la supplient, la conjurent, qu’elle leur sauve ainsi la vie et celle de ses filles ! Elle accepte, la haine et la mort dans l’âme, à la condition toutefois, elle restera inflexible, qu’Ali Bey s’engage à user de son influence pour récupérer son autre fille des mains du ravisseur kurde !

Ali Bey, en gentleman, va tenir toutes ses promesses et sauver la vie de tous les réfugiés. Comme la jeune fille a tout juste 15 ans, il acceptera même de patienter encore jusqu’à l’été 1916 avant de s’unir à elle. Il profite de cet événement pour inviter le ravisseur kurde à ses noces qui y viendra avec empressement sans se douter qu’il assiste au mariage de la soeur de sa « proie » arménienne… Ali va le faire enfermer jusqu’à la libération de sa nouvelle belle-soeur!

Le temps passe, les événements se précipitent : 1918 avec la défaite pour l’Allemagne et la Turquie mais un regain d’espoir pour les survivants du génocide. Les puissances occidentales, restées sourdes et aveugles à leur sort auparavant, vont-elles les sortir de la souricière? La diaspora arménienne du monde entier se démène, des accords sont conclus, des filières de transferts se constituent pour faciliter le départ des femmes de cette terre ottomane désormais maudite. Les beaux-frères d’Alexandrie alertent l’ambassade de France et des contacts sont pris en cachette avec mon arrière-grand-mère dont l’idée fixe dès lors est de fuir avec ses 2 filles. La cadette a accouché en 1917 d’un petit garçon dont le père est Ali Bey! Va-t-elle accepter de partir sans lui? Ou alors va-t-on réussir à fuir avec le bébé? Mayrig part la première avec sa fille aînée et ordonne sa fille de tenir prête pour l’évasion du palais du Bey.

On mettra à profit une partie de chasse où il est convié pour la journée et la jeune mère se glisse avec son bébé dans la limousine du Consulat de France qui s’apprête à démarrer quand surgit un cavalier dans un galop d’enfer qui n’est autre que le Bey qui crie son désir d’embrasser une dernière fois son fils. Il se penche, le hisse sur son coursier, l’étreint et, faisant tourner son cheval, repart comme un fou avec l’enfant qu’on ne reverra plus jamais.

Un million et demi de morts, le premier génocide déclaré de l’Histoire de l’humanité…

Une famille comme tant d’autres qui a perdu ses hommes, sa terre, ses biens et qui se retrouvera en France pour recommencer à zéro. Mon grand-père et ses soeurs enterreront au plus profond de leur coeur l’horrible souffrance, les femmes ne parleront jamais ni des viols, ni des tortures, Grand-Père ira jusqu’à interdire qu’on parle arménien dans les réunions de famille… Brillant universitaire, économiste reconnu, il lui faudra pendant 20 ans garder son passeport d’apatride Nansen, la France refusant de lui accorder la nationalité française.

Sa soeur ainée sera fiancée un temps à l’anarchiste qui assassinera l’ex-ministre de l’Intérieur Talaat Pacha, responsable du génocide et qui sera acquitté à l’issue d’un procès retentissant par les démocrates de la République de Weimar. Sa jeune soeur ne reverra jamais son fils mais à la fin de sa vie, quand ses esprits la quitteront, il lui arrivera de parler toute seule en turc, langue qu’elle avait, au cours de sa longue vie, complètement occultée. Comme si elle parlait à ce petit garçon laissé là-bas, en Turquie, et qu’elle espérait revoir dans l’au-delà…

Par Malika Filali