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Nocturne

Peu à peu la nuit tombait  sur cette Sodome de carte postale.

Le soleil, strié par les palmes, rougissait, en s’inclinant, les vitrines ; et l’asphalte, chauffé à blanc, encore bouillant, menaçait d’exploser, de fuser comme l’encre ou le sang.

La fournaise expirait vers le couchant et crachait tout un peuple d’ombres, suintant une boue ocre, des tisons et de la cendre.

Sur une immense estrade montée par des tour-operators, une horde d’anges empruntés à La Bible et au Coran jouaient une apocalypse apocryphe, au milieu des nénuphars, des nymphéas, des cactus, des bougainvillées, dans un jardin on eût dit Le Majorelle. L’orage éclatait. Dieu déféquait la fulgurance. Une diarrhée foudroyante, fugace, lumineuse, diluvienne. L’alphabet, s’en maculant, s’en affûtant, explosait entre mes phalanges.

Plus tard, des êtres diaphanes affluaient vers le terminus des calèches. Ils avaient passé toute l’après-midi à se baigner dans des jacuzzis pétillant, comme des geysers, de champagne et du sang des chérubins qu’ils enculaient. Bientôt, on les transférait vers le bloc opératoire, à la périphérie de la ville. Ici, on bazardait désormais un sexe inouï.

A l’orée de la grande place, accroupi au seuil d’un bureau de change, un homme flanqué de deux filles enceintes, que je supposais être les siennes, demandait l’aumône. Barbe blanche, crâne dégarni, mains décharnées, lépreuses, tremblant, il était tout en haillons. Comme acculé à jamais dans sa détresse.

Son visage présentait bizarrement les mêmes traits que Loth dans le tableau de Goltzius. A cette nuance près que sa peau était parcheminée et très foncée, irradiée par le soleil. La main tendue avec négligence, il scrutait avec des yeux chassieux le ciel au cas où le soufre, qu’il implorait en geignant de toutes ses forces, se mettrait à pleuvoir sur la ville.

A l’intérieur, l’agent décontracté, chemise blanche à manches courtes, nœud de cravate défait, croyait opportun, sans doute pour se donner un genre, de paraphraser Hubert Félix Thiéfaine devant le jeune couple de touristes à l’allure rock’n’roll déjantée, électrique, rimbaldienne, galactique. En même temps qu’il passait une liasse sous le rayon ultraviolet du détecteur de faux billets, il leur gueulait à travers l’hygiaphone : « Avec la crise, la facture risque d’être salée ».

Dehors, Loth geignait toujours. De plus en plus fort. Mais rien ne semblait s’esquisser à l’horizon. Pas la moindre traînée poudreuse, jaunâtre et acérée, ne venait troubler le ciel.

Arrivant enfin à la grande place, je me mouvais de cercle en cercle. Une femme se travestissait en statue de sel et, plus loin, des saltimbanques simulaient les exécutions d’antan. Un homme de race blanche fut invité à jouer le rôle du bourreau. Il s’exécutait. Avec entrain. Avec façon. Avec beaucoup de différence. Et de vigueur. Sa main ne flanchait pas. A terre, la victime, yeux rouges exorbités, bouche béante écumant, exhibant des dents blanches comme l’ivoire, se contorsionnait sur une nappe écarlate, censée représenter une marre de sang. Un tonnerre d’applaudissements éclatait, les flashs crépitaient telles des étincelles dans  la pulvérulence soufreuse et des piécettes virevoltaient dans l’air avant de percuter le sol. Béatitude. Rires niais.

Minuit sonnant, les deux Anges exterminateurs exhibaient furtivement leurs sexes à la voyante qui me tirait les cartes et quand ils disparurent, j’aperçus, au tournant de la rue débouchant sur les “limbes”, trois hommes traîner au poste des “gardiens de la paix”, les deux séraphines déchues de la veille…

 

Texte inédit de l’écrivain et poète Mohamed Hmoudane pour Qandisha