Tags

Related Posts

Share This

Souffrez monsieur !

Monsieur est souffrant, monsieur se meurt, monsieur s’étrangle de nous voir nous offusquer, nous indigner, geindre, râler, pester – dit-il, contre la présence d’une seule femme au sein du nouveau gouvernement de l’akh Benkirane ! Et bien cher monsieur, souffrez notre indignation, souffrez notre rage et nos écrits ;  souffrez que les choses ne soient pas si simples et que nous ne soyons pas ces petites sottes écervelées, geignardes et nombrilistes à souhaits que, dans votre papier, vous avez brossé !

Souffrez cher monsieur, ou investissez dans une bonne paire de boules-quiès car je peux vous assurer, que nous ne cesserons ni de geindre, ni de crier ! Nous ne cesserons jamais de nos droits réclamer et pour notre dignité, parité, égalité nous enflammer !

Souffrez cher monsieur, qu’aucun gouvernement, qu’aucun fait accompli ou mâle faussement zélé, ne soit à même de nous museler ou de nos yeux voiler !

Si vous étiez né femme dans le pays du soleil couchant monsieur, si vous deviez vous battre et travailler plus pour gagner moins, représenter plus de la moitié de la population de votre pays et  n’être représenté que par une seule femme au gouvernement, hériter d’office deux fois moins ; peut-être alors auriez vous été moins tenté de nous traiter de nombrilistes, d’arrogantes, de pleurnichardes ! Peut-être alors auriez vous mesuré vos palabres et nuancé vos propos, que je me permets de démonter tout de go :

Qui a dit que Bassima Hakaoui avait le tort de défendre une vision conservatrice de la cause féminine ou d’accepter d’être soumise à la domination masculin ? Libre à elle de se soumettre à tout va, libre à elle de se sentir inférieure à l’homme, d’accepter l’idée que sa fille de treize ans puisse convoler en juste noce car sa poitrine aurait subitement doublé de volume et ses formes auraient soudainement eut le malheur d’être marquées ; libre à elle d’accepter que son cher époux soit polygame ; libre à elle de vouloir lyncher sa voisine qui aurait décidé de se faire avorter ; mais qu’ elle soit garante de nos libertés, de nos familles et de nos droits, avec de telles idées, nous ne pouvons tolérer ceci !

Oui cher monsieur, ne vous en déplaise, un ministre qui gère les affaires sociales en 2012 est en effet censé prêcher et promouvoir des idées égalitaristes et respectant les critères minimums du développement humain et social tels que reconnus dans le monde entier ! Protéger l’enfance, défendre les droits des femmes, protéger les filles-mères refuser qu’un enfant soit étiqueté « fils du péché » et j’en passe et des bien pires !

Oui, il n’existe pas mille formes ou modèles de conception de la question féminine ! On est soumise ou on ne l’est pas ! On est juste ou on ne l’est pas ! Et tout homme que vous êtes cher monsieur, vous avez une mère, une sœur, une fille et si toutefois vous n’êtes pas par votre testostérone aveuglé, vous savez que des règles établies au temps de la jahiliya, ne peuvent décemment pas nous être appliquées à l’heure où nous travaillons autant sinon plus que vous, à l’heure où nous n’avons plus la même sécurité, les mêmes privilèges de ces dames d’antan !

Nous, que vous qualifiez tantôt de féministes, militantes, arrogantes, ou révoltées, nous ne sommes « que » des femmes, fières d’être femmes, ni soumises, ni effrontées, ni putes ni grenouilles du bénitier ! Nous sommes des femmes de notre temps, qui ne voulons pas voir nos droits reculer, nos acquis reconsidérés et pour lesquelles Al ijtihad, ne consiste pas à jouer les renégates mais simplement à clamer justice et égalité.

Contrairement à ce que vous affirmez, nous n’avons pas oublié qu’en 2000, Bassima Hakaoui et ses frères ont fait descendre des centaines de milliers de marocains dans les rues de Casablanca, pour défendre des valeurs plus que conservatrices, rétrogrades, castratrices, et crier haro sur la mouddawana qui bien qu’en deça de nos attentes a sauvé des milliers de femmes et d’enfants délaissés ! Non nous n’avons pas oublié et c’est justement cela qui fait hérisser nos poils!

« Un peu d’humilité et de lucidité seraient plus que nécessaires », mais je ne vous le fais pas dire fils d’Eve, je ne vous le fais pas dire !

En quoi est-il si absurde de se battre pour la parité, l’égalité, de crier au machisme ou de craindre régression et menace islamiste ? Voudriez vous que nous nous félicitions de la nomination de cette chère Bassima, qui sans mépris sans jugement de valeur mais simplement dans les faits, prône le mariage des mineurs, pense que les chanteuses telles Shakira ou les autres sont des trainées, des pornographes, demande aux femmes mariées d’accepter que leur mari soit polygame sous prétexte que cela soulagerait les vieilles filles et autres femmes esseulées ? Enfin monsieur vous entendez vous penser ?

Par quel effet de passe-passe reliez-vous notre indignation et nos craintes à notre faible représentativité politique ?

Nous sommes en effet sous-représentées mais pouvez vous affirmer sans rougir, sans frémir, que cela est juste de notre fait ?  Que le vieux mythe poussiéreux dont vous parlez et qui fait que lorsque les partis désignent des femmes au gouvernement, ils les destinent aux ministères de la famille, de la condition féminine ou de la santé est également l’un de nos faits d’armes et que nous l’avons voulu, entériné et voté ?

Sachez cher monsieur qu’il n’est point d’opportunisme , de résignation, de manque de volonté ou de panache, dans le fait de s’indigner et que le militantisme, l’engagement politique ou citoyen commence par un constat puis évolue pas à pas.

Sachez que nous ne vivrions pas notre féminité, notre féminisme comme une infirmité comme vous dites, si nous n’étions pas considérées comme infirmes par nos concitoyens, par nos législateurs, par nos politiciens ; Les quotas, les pourcentages dont vous nous accusez, nous les subissons monsieur, nous ne les avons pas votés ! Mais nous nous en contentons et les réclamons à défaut de pouvoir, faire évoluer vos mentalités, à défaut de corriger votre machisme.

Dieu que nous aimerions ne pas avoir besoin d’être féministes monsieur ! Dieu comme nous aurions été les premières à vous défendre, si vos droits étaient bafoués, vos acquis menacés !

Alors souffrez monsieur, souffrez non seulement que l’on vous bassine avec l’affaire Bassima – nommons la puisque vous réduisez nos inquiétudes à cela ; Oui souffrez, souffrez, monsieur car non seulement nous allons parler, crier, rager, râler, écrire et décrier, mais nous allons aussi investir les rues, les partis, les entreprises, les nurseries, les mosquées,  les associations et les bars de quartier pour qu’enfin nos voix portent et que la raison l’emporte !

 

Par Yasmina Rhoulami