Ma Kahina Jan11

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Ma Kahina

Je l’imaginais belle et fière, le regard charbonneux et défiant, véhémente dans sa tunique rouge et chevauchant à la tête de ses troupes. Figure de résistance, je l’imaginais tenace, intrépide et irrévocablement libre. Mais ça, ce ne sont que les élucubrations d’une jeune maghrébine en mal d’idéal à sa mesure.

La Kahina, de son véritable nom Dihya, était une reine guerrière amazighe qui résista farouchement à l’occupation des Omeyyades au VII siècle. Elle tenta d’unifier les amazighs de par Afriqa Umalu. Aussi fine politicienne soit-elle, son intransigeance et quelques fautes stratégiques désagrégeront cette unité si durement conquise. Son histoire se termine sur le champ de bataille où l’ennemi la condamne à mort, sous couvert d’accusations de sorcellerie selon certains.

Ce qui retient le plus mon attention dans cette histoire, c’est que sous le règne de Dihya proliférait un syncrétisme tout particulier, mêlant judaïsme, christianisme et paganisme. Ceci offrait des possibilités inouïes de diversité et de liberté des mœurs.

C’est une symbolique qui me semble très actuelle, à l’heure où les débats flambent sur la question des identités nationales, notamment au Maroc avec la montée du conservatisme. Il ne s’agit pas ici de déplorer l’influence de la culture arabo-musulmane, qui est une partie intégrante de la culture marocaine. Il ne s’agit pas non plus de s’adonner à l’uchronie, cela relèverait d’un donquichottisme risible.

Il s’agirait tout d’abord de considérer la question différemment. Michel Serres nous apporte un éclairage original qui remet en cause la notion même d’identité nationale. Oui, car peux-t-on vraiment parler d’une « identité nationale » ? Pour le philosophe français, il s’agit là d’une erreur logique. L’identité renvoie au “je”, à l’individu. Cet individu a certes un certain nombre d’appartenances, il appartient à une nation, il appartient à une communauté culturelle ou religieuse, il appartient à une certaine tranche d’âge… Mais aucune de ces appartenances ne constitue son essence. Ainsi, on ne devrait pas parler d’identités, au sens de nombreux politiciens, mais d’appartenances diverses qui se rejoignent d’une manière inédite en chaque individu.

Une notion singulière qu’a enfantée ce débat, est celle des “droits des cultures” ou des “droits des religions”, par une récupération malencontreuse d’un article de la déclaration des droits humains. Or, c’est là une aberration sémantique des plus criantes, et rien n’est moins innocent que la syntaxe (dixit Nothomb). C’est aux individus, encore une fois, que reviennent les droits, non aux cultures ou aux religions. Et cela relèverait du crime de faire prévaloir ces dernières au détriment des droits fondamentaux de l’Homme, crime bien souvent passé sous silence.

Il s’agit enfin, pour moi et pour ceux qui pourraient partager ce rêve éveillé -donquichottesque ou non- de l’idée d’une réelle diversité, où tous les affluents de la culture marocaine seraient conviés, et ils ne sont que trop nombreux entre africanité, amazighité, judéité, arabité et qu’en sais-je encore! Loin de toute hégémonie, loin de toute forme de dictature de la foi, qu’elle que soit sa source. Une diversité qui se composerait à l’infini, au grès des individus. C’est un modèle qui n’est aucunement figé, qui s’échafaude sans cesse, car au final la seule constante c’est bien le changement.

 

Par Fedwa Ghanima Bouzit