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j’avorte…

Il est 8h30, le ciel vient de me tomber sur la tête. Assise dans ce café à côté du laboratoire d’analyses où je viens de confirmer ma grossesse, mon cerveau carbure à 200 à l’heure.

Moi, qui pendant 3 ans de mariage, j’ai tout essayé pour tomber enceinte, voilà que ce fœtus dont j’ai rêvé, que j’ai imaginé, est bien installé au fond de mon utérus au moment où je ne peux pas l’accueillir.

Que faire ? A qui le dire ? Comment m’en débarrasser ? Le simple fait de penser à cette dernière éventualité me fait monter les larmes aux yeux…  Mais c’est la seule option possible. Sinon comment annoncer à ma famille que j’ai un petit être innocent dans mon ventre qui ne demande qu’à vivre. Vivre, sans être traité de bâtard, sans que sa maman ne soit la pestiférée du quartier.

Impensable, inimaginable, c’est tout simplement impossible.

Toujours devant mon café froid, j’ai commencé à envisager toutes les possibilités pour enlever ce bébé. Tout d’abord, qui appeler ? Le père ? Pour risquer de me faire jeter comme une malpropre voulant le piéger? Non. Ma mère ? même pas dans les rêves. J’ai donc décidé d’appeler, ma meilleure amie, celle qui s’est toujours trouvée à mes côtés et qui partage tous mes secrets.

A deux, entre deux crises de larmes, festival des hormones oblige, nous avons élaboré, puis écarté, puis repassé plusieurs plans d’action pour cette mission délicate et surtout très douloureuse.

Option 1, la moins coûteuse : Ingurgiter des tisanes à base de clou de girofle, menthe, thym et cannelle pour déclencher les contractions de l’utérus ou préparer des décoctions d’herbes sèches (lhantita, essalmia) ou de grains de Harmel.

Option 2 : Se laver le vagin en introduisant du savon ou du vinaigre ou autres produits chimiques .

Option 3 : Introduire des aiguilles à tricoter ou des branches de coriandre pour essayer d’atteindre l’utérus pour rompre la poche des eaux.

Option 4 : Consulter une qabla qui donnera des coups sur mon ventre jusqu’à la mort du bébé ou qui pratiquera un avortement à domicile.

Option 5 : Se procurer la pilule abortive exclusivement utilisée en milieu hospitalier et prendre le risque de la prendre sans avis médical.

Après avoir passée en revue l’option six, sept, huit… Toutes aussi dangereuses les unes que les autres, j’ai décidé d’aller voir un médecin qui exerce en milieu privé et qui pratique l’acte maudit, clandestinement.

Après consultation et négociation des honoraires qui représentent deux fois mon salaire, je suis sortie avec un rendez-vous pour le lendemain à 6H du matin.

La pire journée de ma vie. Le regard du personnel de cette clinique me poursuivra longtemps. Un regard culpabilisant, un regard méprisant sans aucune pitié.

L’acte a duré 30 min et avant même que l’effet de l’anesthésie ne s’estompe complètement, j’étais déjà à la porte de la clinique.

De retour à la maison, où la vie suivait son cours normalement… rien n’était plus comme avant. Comment faire mon deuil ? Comment ne pas culpabiliser ? Comment ne pas regretter ni être dégoûtée ? Pendant que je gérais toutes ces émotions et cette douleur, une colère incontrôlable naissait en moi…

Hormis le fait que j’ai le coeur en lambeaux d’avoir tué en moi, l’espoir du bonheur… Cet enfant que j’ai longtemps espéré… j’ai dû risquer ma vie pour éviter de la gâcher. Je sais que personne n’aura de compassion pour moi… on pensera peut-être même que je l’ai bien méritée cette mort.

Mais suis-je la seule à vivre cette situation ? Comment peut-on mettre en danger la vie des centaines de femmes qui avortent tous les jours ? Pourquoi continuer à fermer les yeux délibérément ? Est-ce une espèce de délégation du châtiment à la justice divine ? Est-ce une sorte de purgatoire terrestre…?

J’ai beau essayer de chercher les réponses dans la rubrique moralité, dans la rubrique religion, dans la rubrique société… rien ne justifie le sacrifice…

 

Par Ghalya Lataoui