Lettre ouverte à mon muezzin Jan17

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Lettre ouverte à mon muezzin

Cher muezzin,

Je voudrais t’annoncer officiellement, au cas où tu aurais encore un doute, que cela va faire bientôt une année que je ne dors plus. Ou presque. En effet, depuis que je me suis établi dans cette rue funeste au prolongement de ta mosquée, chaque nuit, alors que je viens d’accéder paisiblement à la phase la plus réparatrice de mon bien mérité repos quotidien, te voilà qui pousses tes cantillations au plus juste de mon tympan.

N’as-tu pas honte de faire ainsi voler en éclat, jour après jour, la quiétude d’un homme honnête, ton voisin de surcroît, qui ne t’a jamais fait de mal ni de près ni de loin ? Nous sommes en vérité plusieurs dans mon cas, autant dire la majorité des habitants du quartier et un jour, tôt ou tard, tu devras répondre de tes actes.

Autre fait fâcheux : J’ignore sur la base de quel critère tu as été recruté à ton poste, mais une chose est sûre : ce ne peut pas être ta voix. Ah, ta voix! Ta voix, elle est, comment dire, oppressante ! Ce dont tu es loin apparemment de te douter. Il n’est que de voir la jubilation qui sourd (si j’ose écrire – en fait, sourd, tu m’as appris à aspirer à le devenir) de ta façon de lever ton adhan si fabuleusement dépourvu d’harmoniques, de ton contentement insensé devant l’air impie comprimé dans tes poumons et transformé bientôt en nuisance sonore.

C’est quelque chose quand même si tu te prends pour Bilal l’Abyssin !

« Enseigne l’Adan à Bilal, car il a une voix plus douce que la tienne », avait recommandé le Prophète à Ibn Zayd, avant de confier le minaret (enfin, le toit de la mosquée, à l’époque…) à Bilal Al Habachi.

Or, quel rapport avec tes hurlements stridents ? Tu es à Bilal ce que ma grand-mère édentée est à Madame Fayrouz ! Ce que mon grand-oncle, fumeur octogénaire, est à Mohammed Abdel Wahab ! Et sais-tu seulement comment elle s’appelait sa maman, à Bilal ? Hamama, mon vieux, Hamama ! Colombe ! C’est comme ça, dis-moi comment s’appelle ta mère, je te dirai qui tu es. La mère d’Ibn Arabi s’appelait Nour, Lumière. Je veux être pendu si ta mère ne s’appelle pas Chouette !

Non conscient du danger public que représente ta voix à l’état de nature, tu la fais passer dans un haut-parleur digne des fêtes foraines les plus terribles. Sais-tu que chaque nuit, tu fais usage d’autant d’effort de communication que des sirènes d’alerte aux populations en temps de catastrophe ? Mais y a-t-il, aux yeux de mon sommeil, pire catastrophe que toi ? Te rends-tu compte de l’ampleur des dégâts que ton geste calamiteux, de surcroît complètement inutile, inflige à des milliers d’innocents, pour la plupart des pères et des mères de famille qui ne demandaient légitimement qu’à sommeiller quelques heures après une dure journée de labeur ? Personne dans ton entourage ne t’a jamais parlé des bienfaits d’un sommeil continu ?

Si je dis : complètement inutile, c’est parce que j’en détiens la preuve tangible. Une fois, je me suis mis en tête d’aller découvrir en quel honneur tu renverses chaque nuit l’ordre sonore du quartier avec autant d’acharnement.

Arrivé dans ta mosquée, qu’est-ce que je trouve, cinq bonshommes, dix, une quinzaine tout au plus, en comptant l’imam, le sous-imam et toi-même ! Tout ça pour ça ! J’ai soupçonné au début l’exception, et j’ai continué toute la semaine à m’y rendre.

(Je dois avouer à ce propos, paradoxalement, que ces virées m’ont fait d’une certaine manière le plus grand bien ; je veux dire en comparaison avec mes longs combats habituels pour retrouver mon doux sommeil, dont tu t’es fait une spécialité d’assassiner en pleine phase médiane chaque nuit le cours. Au moins, cette semaine-là, je me suis employé à quelque chose, au lieu de végéter une heure, deux heures, trois selon les jours, avant de renouer avec un court sommeil, sitôt à son tour tué dans l’œuf par le radio-réveil, ton compère et ton complice, qui se met soudain à braire dans le voisinage immédiat de mes oreilles. Deux heures, durant lesquelles j’essaie désespérément de compter des moutons, qui au fil des mois semblaient ne plus vouloir se laisser compter, ou même paraissaient tout simplement absents, évadés au diable vauvert.)

J’ai continué, donc, à m’y rendre, et toute la semaine, j’ai trouvé rigoureusement les mêmes bonshommes !

Mon cher muezzin, entre nous, penses-tu qu’il faille déployer autant de décibels, mobiliser autant d’ondes acoustiques, déclencher autant de violence sonore pour rappeler leur rendez-vous de prière à si peu de fidèles, lesquels étaient de toute façon déjà debout, grâce qui à son réveil, qui à sa montre digitale, qui à son portable, qui à sa pieuse horloge interne et qui à sa vieille tante insomniaque ?

Un jour pourtant, ton cœur se réveillera – si au demeurant tu en as un-, et tu nous auras sur la conscience, moi autant que toutes tes autres victimes du quartier, et ce jusqu’à la fin des temps. Je te vois déjà au plus bas de ta force, tes cordes vocales ayant lâché comme tout le reste, tourmenté de remords, incapable de fermer l’œil de jour comme de nuit. A partir d’un certain soir, et pour le restant de tes jours, tu auras en permanence dans l’oreille une fréquence continue démoniaque et aigüe au possible, un bourdonnement éternel qui te poussera au crépuscule de ta vie vers les horizons désertiques de la perte et de la folie.

Amen !

Un texte du poète et écrivain Abdelhadi Saïd