Pr Chafik Chraïbi : l’avortement peut sauver la mère du suicide social Jan25

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Pr Chafik Chraïbi : l’avortement peut sauver la mère du suicide social

New York Times a consacré un article, il y a plus d’une semaine, à la question de l’avortement et à la position favorable du leader du Parti islamique marocain à la légalisation de cet acte, dans les cas extrêmes. Pour ceux qui suivent de près les activités de l’AMLAC (Association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin), ce n’est pas un scoop. Le site de l’association* en parlait depuis des mois. 

Curieuse d’en savoir plus, Qandisha interviewe Dr Chafik Chraïbi, Professeur de gynécologie à la faculté de médecine de Rabat, Chef de service à la maternité des Orangers au CHU de Rabat et Président de l’AMLAC.

 

  •  L’avortement, un sujet jusque-là tabou au Maroc, sort de l’ombre et bénéficie de l’attention du gouvernement et des médias. Vous, qui militez depuis plusieurs années pour ce sujet, que pensez-vous de cette avancée?

Nous militons depuis plusieurs années pour la libéralisation de l’avortement sous « conditions » et plusieurs débats ont été entamés autour de ce sujet mais les choses n’avançaient pas vraiment sur le plan politique. Mais depuis octobre dernier, je peux dire que nous sommes sur la bonne voie : d’abord, Mme Nouzha Skalli, ex-ministre de Développement social, de la famille et de la solidarité s’était prononcée en faveur d’une légalisation « partielle » de l’avortement et avait exprimé officiellement son souhait de faire de cette loi une priorité du gouvernement.

Comme vous avez pu le constater, M. Mustapha El Khalfi, ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, a confirmé aux médias que le Premier ministre souhaitait autoriser l’avortement en cas de viol et d’inceste, fait qui a été largement repris par la presse nationale et même la presse internationale puisque le New York Times y a consacré un article la semaine dernière. Aujourd’hui, on ne peut plus faire la sourde oreille et heureusement on ne peut plus faire marche arrière.

 

  • Racontez-nous vos entretiens avec les différents partis politiques, surtout le PJD avec qui les négociations ont été très poussées…

Au départ de ma bataille, tout le monde autour de moi me disait : c’est bien beau de faire du tapage et monter au créneau pour défendre ce dossier et lutter contre l’avortement clandestin, mais comment composer avec le PJD ? Je les ai donc approchés en premier !

J’ai contacté Dr Othmani en 2009, à l’époque président du parti, qui m’a rapidement reçu avec tout son staff et m’a alors proposé d’organiser une journée d’études au sein du Parlement, où j’ai eu l’occasion de leur présenter la situation et de débattre de ses différents aspects. La majorité des membres du parti étaient relativement pour l’avortement sous « certaines conditions », à savoir (selon Zemzmi) tolérer l’avortement jusqu’à 40 jours de grossesse en cas de besoin et jusqu’à 4 mois en cas de nécessité et surtout tolérer l’avortement en cas de souffrance physique ou « sociale ». À ma grande surprise, la seule personne qui était catégorique et complètement contre l’avortement était Mme Bassima Hakkaoui, ministre actuelle de Développement social, de la famille et de la solidarité. Elle est même allée jusqu’à m’accuser dans la presse de vouloir m’enrichir et enrichir mes collègues en légalisant cet acte médical, et à me faire dire des déclarations que je n’ai pas faites.

Profitant de cet entretien, je voudrais répondre à Mme Hakkaoui : Je milite pour un avortement légal et gratuit au sein de l’hôpital public d’une part et je ne possède pas de cabinet privé pour y pratiquer des avortements moyennant de l’argent.

Un autre deputé du PJD, Mr Ibrahimi, a declaré lors d’un plateau sur une radio que le droit à l’avortement est anticonstitutionnel puisque la constitution stipule clairement le droit à la vie. Certes, on peut considérer qu’il s’agit du droit à la vie d’un embryon, mais moi je vois le droit à la vie de la mère. Cette mère qui avortera dans des conditions non-médicales risque sa vie effectivement. Cette mère qui gardera ce bébé risque le suicide par rejet social si elle n’est pas déjà tuée par un membre de sa famille. Cet enfant qui naîtra sera soit jeté dans les poubelles ou dans le meilleur des cas sera abandonné et donc en grand danger…

Pour ce qui est des autres partis, l’USFP est celui qui m’a toujours déçu, ce parti de gauche normalement très impliqué ne s’est jamais prononcé sur le sujet et a affiché une indifférence totale.

Le PI est toujours resté discret, les membres de ce parti se prononcent favorablement dans les coulisses mais sans prise de position officielle, même si tout le monde sait que l’ex-ministre de la santé Mme Yasmina Baddou était pour. Malheureusement, le jour où la question lui a été posée au Parlement par une députée du PAM, elle était restée vague dans sa déclaration.

Le RNI et le PAM sont pour la légalisation de l’avortement, mais sans aucune déclaration officielle non plus.

Le PPS est le seul parti qui s’est officiellement déclaré pour la légalisation de l’avortement. Position qui conforte d’autant plus que le nouveau ministre de la santé, Professeur Ouardi, est issu de ce parti.

 

  • Justement, quel est votre sentiment à la suite de la nomination du Professeur Ouardi comme ministre de la santé? Pensez-vous que les choses iraient plus vite avec lui?

C’est une excellente chose. C’est un médecin, un homme du domaine qui connaît très bien les problématiques de ce secteur. Il devrait etre donc pour la légalisation de l’avortement dans ces cas extrêmes. Donc ce débat avancera j’en suis persuadé. Même si Mme Hakkaoui est responsable des affaires sociales et que ce sujet relève, entre autres,  du social comme l’avait démontré Mme Nouzha Skalli en s’impliquant pour cette cause, je pense que le ministre de la santé pourra contrecarrer sa position, vu que c’est le ministère le plus concerné. Cela sera d’autant plus justifié quand on sait que le ministère de la santé, dans sa stratégie 2008-2012, a fait de la lutte contre la mortalité maternelle son cheval de bataille, ce fléau pompe une grande partie du budget de ce ministère. Aujourd’hui, 13% de la mortalité maternelle est attribué à l’avortement . Si cet acte se déroule dans de bonnes conditions, on aura atteint une partie des objectifs de cette stratégie.

 

  • En adoptant la définition de la santé selon l’OMS, peut-on décrire le mal-être social engendré par la grossesse indésirable comme préjudiciable pour la santé maternelle?

Excellente question ! Quand on lit l’article 453 du code pénal, qui est le seul article qui ne punit pas l’avortement, il stipule : « L’avortement n’est pas puni lorsqu’il constitue une mesure nécessaire pour sauvegarder la vie ou  la santé de la mère et qu’il est ouvertement pratiqué par un médecin ou un chirurgien avec l’autorisation du conjoint ». Or, l’OMS définit la santé comme : « un état de complet bien-être physique, MENTAL ET SOCIAL, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. ». Donc, effectivement, vu les conséquences qu’une grossesse indésirable peut engendrer, je suis entièrement d’accord pour dire que la santé de la femme peut être atteinte.

 

  • Il s’agit d’un problème sanitaire et social de grande ampleur, mais sur lequel on ferme souvent les yeux. Pensez-vous que c’est suffisant de voter la loi de l’avortement dans certains cas spécifiques ? Ne pensez vous pas que la femme doit disposer du droit d’avorter ?

L’avortement médicalisé devrait être un droit à toute femme qui se trouve dans l’incapacité d’assumer sa grossesse et sa maternité. Mais on en n’est pas là, malheureusement. Si le décret de loi pour la légalisation de l’avortement sous conditions est voté au Parlement, ce sera déjà une très grande avancée. Si des cas graves comme les viols, l’inceste et les malformations congénitales sont traités dans de bonnes conditions et sous surveillance médicale, on aura gagné une partie du combat.

Maintenant, si on devait parler de l’avortement en général, je trouve que les interprétations des hommes sont totalement divergentes selon les courants. J’ai fait des conférences dans toutes les villes du Maroc, avec à chaque fois la présence du Président de « Majliss Al Aala » de la ville. Selon que l’on soit d’un courant ou d’un autre,les uns tolèrent l’avortement à 40 jours ,d’autres vont jusqu’à 4 mois dans certains cas… et pour d’autres encore, il est illicite quel que soit  l’âge.

Le coran, lui, ne cite « Al Ijhad »  (l’avortement) comme « haram » dans aucun de ses versets. Plusieurs versets parlent des enfants (aouladakoum) que nous n’avons pas le droit de tuer par peur de pauvreté (khichyata imlak), mais ne parle  pas d’embryons, ou encore il parle  de « Anafss », mais comment la définir ? est-ce que c’est l’âme ? est-ce que ce sont les premiers battements du cœur ? est-ce que c’est la première bouffée d’oxygène qui rentre dans les poumons à la naissance ?

Je pense que c’est encore plus « haram » et injuste de jeter une femme en pâtures, de la pousser vers la prostitution pour récolter l’argent pour aller se faire avorter , de la laisser avoir recours à des charlatans, de voir des bébés abandonnées ou tués , plutôt  que de faire un avortement médicalisé, en administrant tout simplement deux comprimés abortifs en tout début de grossesse au stade embryonnaire.

Mais c’est un sujet prématuré pour le moment. Sauvons les vies des femmes en danger d’abord !!!

Pour clôre ce chapitre, je veux juste préciser qu’il y a tout un débat autour de l’avortement, je ne pense pas que ceux qui empêchent l’avancement de ce projet le fassent par principe. Ce sont des politiciens avant tout, ils le font uniquement dans un seul but : se démarquer des autres dans le cadre du jeu politique.

Ce dossier mijote depuis des années, alors qu’il suffit de bien interpréter les articles de loi pour légaliser cet acte. Si on le laisse traîner c’est pour créer la polémique et faire parler des uns et des autres.

 

  • Mais alors quel est le véritable obstacle à la généralisation de l’usage de la pilule du lendemain?

Avant d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché de la pilule du lendemain, le laboratoire qui l’a commercialisée ainsi que le gouvernement,  avaient des appréhensions et redoutaient les réactions des conservateurs. Ce dossier est pourtant passé comme une lettre à la poste et personne n’a crié au scandale à sa mise en vente. Malheureusement, cette pilule ne se vend qu’en pharmacie et n’est pas disponible dans les hôpitaux et les centres de planification familiale ce qui fait qu’une grande partie de la population n’en bénéficie pas. Si elle n’est pas encore connue aujourd’hui, c’est uniquement parce que le laboratoire pharmaceutique n’a pas mis les moyens nécessaires pour sa promotion. C’est une grande avancée symbolique au Maroc puisqu’elle permet, même pour une minorité, de ne pas avoir recours à l’avortement dans les conditions que nous connaissons car c’est une simple pilule anticonceptionnelle.

  • Vous dites souvent qu’il faut briser ce tabou. Ne faudrait-il pas penser à commencer par l’éducation et la sensibilisation des

             jeunes ? 

L’AMLAC travaille dans ce sens depuis des années. Nous approchons les écoles pour animer des conférences autour de l’éducation sexuelle et pour expliquer aux mineurs l’importance de dénoncer les viols, l’inceste et pour promouvoir les différents moyens de contraception. L’AMLAC fait d’abord un travail de prévention, c’est l’objectif principal de notre association. On ne veut justement pas arriver à être confronté aux avortements.

Maintenant, c’est clair que cette éducation sexuelle devrait s’inscrire dans un projet national orchestré par le ministère de l’éducation nationale. Lors de mes débats avec les responsables à l’éducation nationale, j’ai proposé des cours d’éducation sexuelle au même titre que les cours d’éducation islamique. Il s’agissait d’un débat stérile puisque les responsables affirment que ces cours existent et font partie du programme de l’éducation nationale, alors que nous savons tous qu’il n’en est rien.

Il faut en parler, il faut faire un tapage, il ne faut plus que ce soit un tabou, c’est une obligation. Nous devons faire de nos enfants des enfants avertis !

 

  • Si demain, je vous ramène une jeune fille de 15 ans, élève au lycée, qui a toute sa vie devant elle mais qui risque de perdre soutien et foyer familial, enceinte de quelques semaines, que feriez-vous personnellement ?

Je ne pratiquerai pas d’avortement, malheureusement. Je serais très touché et très affecté pourtant, mais je ne serais pas en mesure de le faire. Je suis très exposé et au-devant de la scène pour risquer d’enfreindre la loi. Je veux qu’au sein de l’hôpital, chaque cas d’avortement soit un cas légal et autorisé par la loi, cette loi que nous attendons et pour laquelle nous militons.

Je voudrais rajouter que quand j’apprends que 200 femmes seraient concernées chaque jour par l’avortement non médicalisé et que 600 à 800 femmes subiraient une interruption volontaire de grossesse (IVG) en clinique ou en cabinet privé, quand je reçois des femmes désespérées qui auraient préféré être atteintes de maladies graves pour avoir le droit d’avorter, quand pas plus tard que ce matin, une fillette de 14 ans  accouche à la maternité, après avoir été violée par son oncle de 57 ans et rejetée par sa famille, je me dis qu’il faut continuer ce combat et qu’il faut tout mettre en œuvre pour le droit d’avorter soit accordé un jour.

 

www.amlac.org.ma

 

Par Ghalya Lataoui