Tags

Related Posts

Share This

Qui suis-je? hommage à Zaydoune

Qui suis-je ?
Un bébé , je viens à peine de naître. je regarde autour de moi ,c’est le flou total, une odeur nauséabonde me monte dans les narines, un décors macabre s’étale devant moi, une vision que je ne trouve pas rassurante de ce nouveau monde….je saurais plus tard que ce coin si dérangeant s’appelle « hôpital marocain ».

Qui suis-je ?

Je suis un ado, plein de rêves et d’espérance, je scrute le ciel en songeant à un avenir glorieux.
Des fois, je me vois chercheur connu dans le monde entier recevant un prix… et d’autres, je me vois peintre de renommé expliquant son art aux grands de ce monde.
Entre mes flirts et mes rêveries , je me pose beaucoup de questions : pourquoi mon collège ne ressemble pas à celui que je vois dans les sit-com américains ? pourquoi dois-je me précipiter en classe pour ne pas me retrouver sans place ? pourquoi n’ai-je que « rass derb » comme activités extra-scolaire ? J’introduis mon dirham dans le jeu de voiture qui se trouve dans notre club qu’on appelle « moul billard » , et je m’évade avec ma Ferrari imaginaire dans les rues de Los Angeles.

Qui suis-je ?

Un étudiant, assis sur les bancs de la faculté… Pour être arrivé jusqu’aux études supérieures, je fais partie des veinards. J’ai perdu beaucoup de camarades sur la route, obligés de subvenir aux besoins de leur familles ou perdus dans les ténèbres ruelles de Casanegra et ses soucis.

Mon amie et moi, nous asseyons sur le banc du jardin public, main dans la main, nous bâtissons notre nid, nous songeons à notre petite famille, nous rêvons notre futur vie.

Un coup de frein du bus retentit pour freiner notre imagination, nous allons devoir une fois encore endurer le périple des transports en commun… « vivement notre futur vie, où nous aurons une voiture », me dit mon amie.
Je souris inquiet et songeur… Mon voisin Rachid a fini ses études depuis 5 ans et il n’est question ni de voiture ni de nid… je balaie cette pensée de mon esprit… Rachid doit être un fainéant et tant pis pour lui!

Qui suis-je ?

Un homme de 35 ans, il est 11h je me lève tout doucement ,sans hâte, comme un vrai patron ? non, juste une peur au ventre de ne pas pouvoir tuer le temps. Je me rappelle mes années fac et je me dis et non!!Rachid n’était pas un fainéant… Je scrute le visage de ma mère qui me regarde avec compassion, me glisse discrètement mes 20 dhs quotidiens sur le plateau de mon petit déjeuner. Je mets l’argent avec l’amertume de celui qui n’a pas tenu ses promesses envers sa maman.
Elle en est où de la Mecque à laquelle je devais l’envoyer ? Où sont les bijoux et la takchita en fil d’or que je devais lui confectionner ?
Je me dirige vers le café du coin… Rachid est devenu un ami et un camarade de lutte. Je l’écoute attentivement, on prépare un énième sit-in devant la Wilaya.
D’un coup j’aperçois mon amie , enfin mon ex amie .Elle est mariée et a 2 enfants, elle me regarde dans les yeux avec une tristesse inouïe, et là je me dis de quel droit a t on osé tuer nos rêveries dans l’oeuf?

Qui suis-je ?

Toujours l’homme de 35 ans , je me lève ce jour à la hâte. Je déjeune rapidement glisse l’argent de ma mère dans ma poche , je n’ai pas le temps pour l’amertume aujourd’hui. J’ai un rendez-vous important et la journée risque d’être compliquée. Un sit-in est prévu devant la Wilaya comme d’habitude, à la différence que cette fois-ci les camarades sont fatigués et rongés de désespoir , j’ai peur que le pire puisse arriver.

Tracts ,banderoles et gilets… ah oui j’ai oublié cette fois-ci on a ramené des bidons d’essence. Rien de méchant, c’est juste pour faire de la figuration histoire de faire pression sur les autorités.

Comme une grande famille, les embrassades fusent sur le lieu du rendez-vous. Le dispositif de sécurité est juste impressionnant!

Le ton monte et les coups contre nous fusent… le désespoir est à son comble : tant de « hogra » pas d’avenir, pas de dignité, une vie d’échecs et en plus une répression qui s’abat sur nous parce que nous réclamons une justice sociale.
Je réfléchis ou peut être pas, mon cerveau fonctionne à mille à l’heure qu’ai-je fait pour mériter tout cela ? Le bidon d’essence est toujours là et le briquet dans ma poche est titillé par le cri de mon cœur…

Je prends le bidon et je m’asperge , j’allume le feu et ferme les yeux…

Me voilà projeté dans une salle d’accouchement , je vois ma mère : elle est si jeune ,elle tient un bébé dans ses bras. Il a l’air perdu, il scrute l’horizon avec inquiétude.Ma mère l’appelle par mon prénom et je comprends que c’est moi. Je me vois et je vois la peur dans mes yeux , j’ai l’air de ne pas aimer cet endroit macabre…

j’ouvre mes yeux , une douleur pénible me saisit… je n’arrive pas à distinguer l’endroit mais l’odeur ne m’est pas inconnue, j’entends des bribes de conversations autour de moi, je vois des ombres habillés tout en blanc, je comprends que je suis à l’hôpital… retour à la case de départ, cette fois ci au service des grands brûlés.

Je me rends compte 35 ans après que l’image de l’hôpital à ma naissance, n’était qu’un échantillon de ce que sera pour moi mon pays le Maroc : un enchaînement d’échecs, de désespoir, et de détresse… un périple douloureux et pénible plein de déceptions.

J’ai du mal à respirer , je sens la vie se détacher tout lentement de mon corps, avec elle brûle mon espoir d’un avenir heureux dans le plus beau pays du monde, je pense à ma mère, mon père , mon ex amie, Rachid , mes camarades de lutte .

je ferme mes yeux……et je m’en vais

 

Jugez-moi si vous voulez ….Sachez juste que je ne suis plus à cela près…

 

Par Soumia El Marbouh