L’amour du troisième œil Jan29

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L’amour du troisième œil

Aux sceptiques qui s’apprêtent à lire ce qui suit avec demi-sourire goguenard, je leur dis sans ambages de passer leur chemin. Ou alors d’accepter d’ouvrir leur esprit à quelque chose de pas cartésien, de pas tridimensionnel. Certes, cela peut leur demander un effort démesuré, mais qu’ils se rassurent : ce n’est pas impossible. Alors oui, Sabine est médium. Oui, elle tire les cartes. Sa réputation est bien établie, et dans son petit pavillon, elle reçoit le tout-Rabat, ce que la capitale compte comme âmes en peine, âmes en questionnement, âmes curieuses.

Avec elle, pas de cérémonial, pas de regard perçant ni pénétrant. Elle vous ouvre la porte, souvent de noir vêtue. Vous entrez alors dans son monde, un univers pastel fait de fleurs séchées, d’adorables petits bibelots, d’une table et d’une banquette où vous vous asseyez. Un sourire, une parole gentille, des nouvelles de la famille si vous êtes une habituée, et elle sort son jeu de cartes, vous demande de les battre. Face à elle, vous les étalez. L’échange peut commencer : c’est parti pour une séance d’introspection avec cette accoucheuse de conscience. Si c’est le hasard qui vous fait désigner cette carte et pas une autre, elle, elle y voit votre âme. Ce qui se passe aujourd’hui. Ce qui a eu lieu hier. Et, parfois, ce qui risque d’advenir. Des détails, parfois futiles. Des révélations étonnantes, qui vous laissent bouche bée. Et des prédictions bien souvent d’une incroyable justesse.

Sabine déborde d’amour. Elle en a fait sa profession de foi. Profondément croyante, musulmane, elle cite la sagesse soufie, Ibn Arabi, et fait régulièrement référence à Dieu. Elle vous serre dans ses bras, avec dans le regard une infinie tendresse. Elle se réclame de la lignée de Amma, cette sage bouddhiste qui parcourt le monde en répandant un message d’amour, en étreignant et aimant inconditionnellement les êtres humains, quelle que soit leur race ou leur religion.

C’est toute petite qu’elle a pris conscience de son don. Elle avait quatre ans, dans son Tarn natal, quand « on » lui a fait ses premières « communications ». Elle était à peine plus âgée, quand, un jour, assise aux toilettes (ça ne s’invente pas !), elle s’est aperçue que ses cheveux collaient à sa main, aimantés par un courant énergétique que l’humanité ne sait pas encore expliquer. Car Sabine est également magnétiseuse. Il lui arrive souvent, au cours d’une consultation, de prendre dans ses mains celles de son « patient ». Et c’est alors un chaud contact qui s’établit, fait de réconfort et d’énergie positive.

Elle reconnaît toutefois qu’il lui arrive de se retrouver face à des personnes avec lesquelles « le courant ne passe pas », avec lesquelles « il n’y a pas de sympathie ». Face à elles, les cartes ne lui disent rien. Elle renonce à la consultation. Elle parle « d’âmes troublées ». Parfois encore, l’échange devient tumultueux. Elle n’hésite pas à dire leurs quatre vérités aux personnes qui, selon elle, se trompent, errent, font du mal. Quitte à les faire pleurer. Mais elle les serre dans ses bras, toujours, à la fin de la séance. Parce que l’amour est inconditionnel, et ça, elle y croit dur comme fer. Il lui arrive aussi de ne pas utiliser ses cartes. C’est le cas pour un « monsieur très religieux » que ce support de médiumnité dérange. Dans ce cas-là, elle doit un peu plus se concentrer, mais l’échange est « de haute volée ».

Sabine le reconnaît, elle a évolué. Au début de son parcours, elle était heureuse d’impressionner. Et son génie médiumnique lui a permis d’attirer de plus en plus de monde autour d’elle. Mais aujourd’hui, elle ne cherche plus autant à faire des étincelles. Elle pratique beaucoup plus l’empathie, veut se rapprocher, tout en douceur, d’abord en tâtonnant, puis de plus en plus précise au fur et à mesure que les cartes défilent, des inconnus désemparés qui viennent la voir. Dotée d’un sens du contact certain, Sabine est une férue de Facebook : elle y est tous les jours, elle y diffuse des statuts aimants ou inspirants. Pour elle, c’est une toile d’amour que nous sommes en train de tisser, tous ensemble. L’ère de l’information dans laquelle nous sommes entrés la fascine, elle estime même que Mark Zuckerberg devrait recevoir le Nobel de la Paix.

Je reviens à vous, chers sceptiques. Je n’espère pas vous avoir convaincu, pour cela, il faudrait plus qu’une page Internet, il faudrait que je vous prenne par la main et que je vous emmène jusque devant la porte du petit pavillon coquet. A défaut, laissez-moi vous conter cette anecdote, moi qui suis une fidèle de Sabine. Rassurez-vous, je ne vais rien vous révéler de ma vie privée … Un jour que j’étais face à elle, elle contempla la carte que je venais de tirer, fronça les sourcils et me demanda : « mais qu’est-ce qu’elle a, ta fille, avec ses cheveux ? Ils éclaircissent avec l’été ? » Un peu étonnée, je lui répondis par la négative. Rien de tout cela. Deux jours plus tard, branle-bas de combat à la maison : une épidémie de poux fut déclarée à l’école, la crinière rebelle de mon enfant devait être serrée dans une queue de cheval. Alors que je m’acquittais de l’opération, ma fille me dit, d’un ton enjoué : « t’as vu mes cheveux, maman, ils éclaircissent avec l’été. » Je ne l’avais pas remarqué. Sceptiques, je ne prétends pas vous avoir convaincus.

 

Par Mouna Lahrech