Racisme ordinaire Jan30

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Racisme ordinaire

Ça s’était passé en juin dernier.

Bourg-la-Reine est une commune de la banlieue sud de Paris, dans le département cossu des Hauts de Seine (92). C’est une ville que je ne connaissais pas, mais tout laissait croire que c’était une ville plutôt bourgeoise. Le bâti était ancien. Le centre était animé d’une foule qui me parut aisée. La présence de ce grand Monoprix, où je devais accompagner mon amie à un entretien, semblait confirmer mes assertions.

Ne trouvant pas de place aux alentours, je laissais celle-ci devant le grand établissement commercial, et me mit en double file un peu plus loin. La présence de policiers municipaux qui verbalisaient à tour de bras me fit changer de place, pour m’éloigner dans une partie un peu plus vide et calme de l’avenue.
Par la faveur d’une voiture qui venait d’en sortir, je trouvais vite une place et traversai toute la largeur des 3 voies de la route pour m’y accoler.

J’attendrais ici l’amie, n’ayant plus de monnaie pour prendre un ticket à l’horodateur, et craignant, si je sortais la rejoindre, un autre passage des municipaux.

Dans la Renault 21, j’en étais tout à la lecture du Parisien, en écoutant une cassette de Chabba Zahouania, quand je vis ce vieux couple passer.
Le vieil homme portait un béret beige et une veste de velours de la même couleur. Sa femme ressemblait à toutes les vieilles bonnes femmes qui se promènent dans les rues de banlieue. Elle promenait un caniche blanc qui frétillait sur ses pattes comme s’il marchait à pile.

Ils me regardaient bizarrement, avec une insistance gênante… J’essayais de ne pas faire attention. Je baissais même la musique que j’avais mise peut-être un peu forte. Sans doute n’étaient-ils pas des familiers de ma Zahaouaniyette, et que les gutturales et arabisantes plaintes de ma chanteuse préférée les gênaient.

Mais ils continuaient encore à me regarder. Tout en marchant sur le trottoir, ils ne cessaient de se tourner vers moi, en se disant des choses.
Putain, me disais-je… Les gens n’avaient plus peur de rien ma parole… Je les fixais également, sourire narquois aux lèvres, en ajustant le grand fanion de la Sourate Ya Sin, protecteur des voyageurs, qui pendouillait sur le rétroviseur intérieur… Je fulminais intérieurement:
« Ben ouais mes bons cons, où va la France, hein? Des arabes qui se gênent même plus pour se montrer au grand jour, qui ne respectent rien, qui viennent vous polluer le paysage et ne vous laissent même pas promener votre chien tranquille!… »

Ma colère continuait ses volutes.

« C’est quoi cette ville de racistes, dis-je, presque ahuris, en rajoutant nerveusement 5 points de volume aux joutes éreintées de la cassette. « Voilà! Vous voulez de la musique arabe? Je vais faire le Dj de Bourg la Reine, je vais vous mettre pleins de raï et de musique arabe, bandes de connards! »

Je continuais ma lecture du journal, déçu de tels comportements… Ce qui me peinait le plus, c’était le caractère presque ostentatoire de ce mépris. Des fois, on regrette l’hypocrisie policée des racistes silencieux.

Je repensais à Ali, qui me disait qu’aux marchés où il travaillait comme primeur, les gens ne se gênaient même plus pour le traiter de sale arabe, ou l’affubler du classique, « toi au moins, t’es un travailleurs, t’es pas comme les autres, etc ». J’en étais triste pour la France. Je me disais que le climat dans ce pays se délitait dangereusement à force d’intolérance. Qu’à force de mépris, l’ambiance devenait de plus en plus irrespirable…

Quelques minutes plus tard, je revis passer le couple des vieux en sens inverse. Chabba Zahouania criaient encore sa litanie et c’est avec un malin plaisir que j’augmentais le volume de deux autres points. Ils semblaient hésitants, comme s’ils voulaient me dire quelque chose. Ils me regardaient encore avec insistance… Puis je vis le vieil homme s’approcher vers moi:

-Bonjour Monsieur… Vous avez un ticket de stationnement?… Vous allez rester ici longtemps?

Je fus presque estomaqué. Carrément! Ils voulaient me virer maintenant! Ils se prenaient pour la police des frontières!

Je réprimais une régurgitation d’insultes, puis répondis, froidement:

-Et bien oui, pas de chance, je suis encore là pour quelques temps…

Il me tendit alors un morceau de papier:

-Non parce que ma femme et moi on va partir, et il reste dans notre ticket encore une heure de stationnement, jusqu’à 14h30, donc on peut vous le donner si vous voulez…

-Je… heu… Oui, bien sûr… Ben… Je… C’est très gentil à vous…

-Ben y a pas de quoi… Vous savez, si on peut éviter les PVs, on va pas se gêner hein!… On pensait tout à l’heure que vous ne pouviez pas sortir parce que vous n’aviez pas de monnaie et que vous attendiez que les policiers partent… On sait ce que c’est vous savez!

Mon hontomètre frisait des sommets… je ne pus que balbutier:

-Ben je vous remercie beaucoup, Monsieur… C’est vraiment gentil à vous…

-De rien, de rien… Allez, bonne journée, Monsieur.

Je regardais le vieux couple s’éloigner doucement vers leur voiture, stationnée plus haut dans la rue. Je restai encore là, paralysé d’étonnement, honteux de cette terrible erreur de jugement… Terrible, vraiment…

Texte de l’écrivain et blogueur Mohamed SaïdMida