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“Paris Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux » : les bonnes feuilles

“Paris Marrakech : luxe, pouvoir et réseaux » a de fortes chances de déranger l’Oncle Censeur au Maroc. Le dernier livre de Jean-Pierre Tuquoi et Ali Amar, sorti en France chez les éditions Calmann-lévy, revient sur les amours malsaines du Royaume avec son ex… colonisateur.

Dans ce qui suit, les « bonne feuilles » offertes par l’éditeur.

 

 

LA NOUVELLE SODOME

À Marrakech la paisible, quel que soit le lieu de sortie, le sexe tarifé est omniprésent et les prix aussi variés que les prestations. Tarif de la soirée pour une « ambianceuse » croisée dans un endroit à la mode dans le quartier huppé de l’Hivernage : environ 200 euros, soit à peine moins que le smic local. Certes, les hôtels ont pour consigne d’interdire à une femme seule, qu’elle soit mariée ou célibataire, d’entrer dans une chambre occupée par un tiers. « La police est très stricte là-dessus et la consigne est respectée », assure le responsable d’un palace du centre-ville. Mais rien de plus simple que de contourner la législation, précise-t-il.

« Il suffit au client de louer deux chambres, ajoute l’homme. C’est dans la seconde qu’il ira rejoindre la prostituée. L’hôtel y trouve son compte et la loi est respectée. Tous les hôtels font ça, même les plus huppés. » Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à tirer profit du commerce du sexe. Depuis qu’une crise immobilière sévit à Marrakech, des centaines de meublés sont disponibles pour des durées très brèves, parfois une seule nuit, et des rencontres éphémères et tarifées.

Au total, elles seraient à Kech plus de 20 000, âgées de 16 à 30 ans, à offrir leurs services avec l’espoir de gagner jusqu’à 15 000 euros par mois pour les plus sollicitées. La passe furtive, elle, se négocie aux alentours de 10 euros dans les bosquets attenants au minaret de la Koutoubia, la vénérable mosquée du XIIe siècle, symbole de la cité au même titre que la tour Eiffel pour Paris. Tarifs identiques dans les jardins du centre-ville et sur la fameuse place Djema’a el-Fna, lieu de drague improbable entre joueurs de tambour, charmeurs de serpents, cartomanciennes et vendeurs de jus d’orange, rebaptisée « le souk des pédés » par les Marrakchis. […]

Partout à Marrakech, il suffit d’un regard de clients étrangers en quête de sexe facile pour que des jeunes proposent leurs services. Sauf qu’ils ont pour la plupart entre 15 et 18 ans. Pire, une partie d’entre eux, selon une étude consacrée à la prostitution infantile, se retrouveraient sur le trottoir dès le plus jeune âge, en moyenne à 9 ans ! Tous viennent du mellah, l’ancien quartier juif de la ville. À deux pas de la médina, c’est un réservoir de chair fraîche. Là, sept habitants sur dix ont moins de 20 ans.

La journée, les touristes leur offrent quelques menues pièces de monnaie pour qu’ils les conduisent aux antiques synagogues. Les familles qui y habitent vivent d’expédients, achètent tout au détail – cigarettes, huile, sucre… – et s’approvisionnent en fonction de leurs rentrées d’argent quotidiennes. Les hommes s’emploient à de petits boulots dans les souks. Des femmes seules se prostituent dans les ruelles étroites. Dès que la nuit tombe, les visiteurs disparaissent de ce dédale de rues sales qui se transforme en Cour des miracles.

Si la prostitution impliquant des étrangers existait au Maroc bien avant le raz-de-marée asiatique, il n’en demeure pas moins que le tsunami de 2004 a constitué un catalyseur pour le tourisme sexuel, faisant déferler sur le royaume les pédocriminels occidentaux, clients habituels des bordels thaïlandais. Au Maroc, comme dans d’autres pays touristiques en voie de développement, la prostitution – notamment celle des enfants – est fille de la misère et de l’exclusion sociale. Dans la seule ville de Marrakech, 28 000 familles vivent sans eau ni électricité à deux pas des hôtels de luxe, de l’aveu même de Mme le maire, Fatima Zahra Mansouri. Le niveau de vie de la majorité de la population marocaine est si bas, la justice si corrompue, qu’un Européen peut abuser d’un mineur en toute impunité ou presque. […]

Il faut l’admettre : une frange de touristes se rendent au Maroc pour le sexe, pour la drogue, pour une gamme de plaisirs qu’ils ne peuvent se permettre aussi facilementdans leur pays d’origine. Les autorités en sont conscientes mais laissent faire, tandis que la société ferme les yeux, se cachant derrière les préceptes de l’islam. La chaîne de télévision espagnole Antena 3 a diffusé en 2006 un reportage explosif sur le tourisme sexuel. Le film a été réalisé par quatre reporters déguisés en touristes et équipés d’une caméra cachée. On les voyait passer devant un collège de jeunes filles à Marrakech et s’entendre dire par leur guide : « Allez-y, choisissez celles que vous voulez ! » On les voyait solliciter une femme qui leur offrait sa propre fille, encore pré-pubère. La même année, la chaîne française M6 a réalisé un documentaire similaire où l’on suivait des rabatteurs de la place Djema’a el-Fna, qui proposaient des gamins pour une poignée d’euros. Sur un registre identique, France 24 mena aussi l’enquête en caméra cachée après l’affaire Luc Ferry, prouvant que cinq ans après le premier reportage espagnol la situation est demeurée inchangée. […]

Les autorités ont certes démantelé des réseaux de pédophilie qui impliquaient des Occidentaux ou des vacanciers en provenance du Moyen-Orient mais, à l’image de la lutte contre la culture et le trafic du haschich, cette traque tient davantage de l’opération « coup de poing » que d’une politique conçue dans la durée. La société civile est plus combative. Avec le scandale d’Agadir en 2004, dans laquelle Philippe Servaty, un journaliste belge du quotidien Le Soir, avait été arrêté puis relâché sans suites judiciaires, elle a entamé un combat pour que le tourisme sexuel ne soit plus un tabou occulté dans le royaume. Le journaliste, qui était soupçonné d’avoir filmé ses ébats avec de jeunes femmes avant d’en diffuser les images sur des sites pornographiques, n’a jamais été interpellé. En revanche, des procès ont été intentés contre les jeunes femmes abusées qui, elles, ont été condamnées à de lourdes peines au motif de prostitution. Leur crime est d’avoir fait confiance à cet homme, et d’avoir gobé ses promesses de mariage et d’une vie meilleure en Europe. […]

L’étroitesse des liens politiques entre la France, dont les ressortissants fournissent une bonne part des visiteurs, et le Maroc ne facilite pas le travail des personnes chargées de lutter contre le tourisme sexuel. Les récits de soirées pimentées mettant en cause des personnalités – comme l’a suggéré Luc Ferry – foisonnent à Kech. Ragots, racontars, propos diffamatoires à peine voilés circulent à tout-va, mettant en scène de mystérieuses parties fines dans les riads de la médina ou les villas de la palmeraie.[…]

Mais tous ces cancans, reflets déformés du Paris-Marrakech, cachent aussi des secrets d’alcôve bien réels enterrés à jamais dans les archives de la police locale. « Tomber sur une histoire de sexe et plus précisément de pédophilie dans la “haute”, c’est ce qui peut arriver de pire, témoignait récemment un policier anonyme dans un numéro du magazine marocain Actuel. Au mieux, on avise la hiérarchie et on se fait sermonner pour relâcher les personnes avant leur mise en examen. Au pire, on se retrouve affecté dans un patelin perdu par mutation disciplinaire.» Pas question d’importuner les hôtes du royaume, surtout s’il s’agit de célébrités. .[…]

Le cas le plus emblématique est sans conteste celui de Jack-Henri Soumère, l’ancien directeur du théâtre Mogador, à Paris, 60 ans au moment des faits, arrêté au printemps 2006 à Marrakech en compagnie d’un adolescent de 16 ans et d’un jeune majeur, identifié comme son rabatteur. […] Le Français était un habitué de Marrakech où il possédait une villa splendide, maison d’hôtes à l’occasion, dans le quartier chic du Guéliz. Il avait postulé quelques années auparavant pour prendre la direction du Théâtre royal de Marrakech. Soumère est un « homosexuel passif depuis son jeune âge […] avec une préférence marquée pour les jeunes garçons », selon le rapport d’audition de la police qui accompagne le procès-verbal de ses déclarations.

Au terme du procès, Soumère fut condamné à quatre mois de prison avec sursis pour « homosexualité », une orientation sexuelle criminalisée au Maroc, et « détention de cannabis », le tout assorti d’une amende de 5 000 dirhams (l’équivalent de 450 euros). Le tribunal n’avait pas retenu, « faute de preuves », l’accusation d’« incitation de mineur à la prostitution ». Gageons qu’en dépit des témoignages recueillis, les jeunes impliqués dans l’affaire ayant reconnu les faits, la pétition de soutien signée par des artistes du show-biz français assortie d’interventions en haut lieu aura pesé. Le gotha des nuits parisiennes et de la culture s’était en effet mobilisé pour défendre Soumère, le roi du divertissement de qualité, pour clamer l’innocence du découvreur de talents et exiger une libération immédiate. Ses avocats, nombreux et influents, réunissaient des producteurs de spectacle, des comédiens et des chanteurs, un directeur de radio, un metteur en scène et un futur ministre.[…]

Relaxé par la justice, Soumère allait quitter le tribunal avec un geste de défi et de bravade qui en disait long : face aux journalistes, il brandissait le passeport qui venait de lui être restitué avec une hâte inhabituelle, comme pour signifier qu’être Français et de surcroît connu constituait un sésame permettant d’échapper à la sanction pénale. À en croire une source diplomatique citée par le magazine marocain Tel Quel, Soumère avait récupéré ses papiers à la suite d’une intervention de l’ambassade de France au Maroc.

Un Espagnol a eu moins de chance. Au mois de mai 2011, ce résident de Kenitra, une petite ville industrieuse au nord de la capitale, a écopé de la peine maximale de trente ans de prison pour pédophilie. Son cas a été largement médiatisé par le gouvernement qui, à l’évidence, souhaitait en faire un exemple. Pendant cinq ans, moyennant friandises et jouets pour les garçonnets et les fillettes, et promesses de mariage pour les adolescentes, ce retraité, Irakien d’origine, a abusé ou violé sous la menace des dizaines de mineurs. Les autorités marocaines font ainsi preuve d’opportunisme politique. Elles frappent un grand coup de temps à autre pour montrer qu’elles agissent mais, dans la majorité des cas, les arrangements s’imposent.

L’opinion publique n’est pas dupe. « Vous me faites rire avec votre affaire Ferry, s’est exclamé un jeune prostitué de Marrakech interrogé par un journal français. Vous pensez vraiment qu’ils vont mettre un ministre en prison pour des gens comme nous ? » Même type de réaction à l’égard de l’impunité des délits dans l’affaire DSK. L’opinion publique marocaine a tout de suite tranché et condamné l’ancien directeur général du FMI. Bien sûr, dans le royaume comme ailleurs, les supputations sont allées bon train sur un possible piège tendu par la droite et Nicolas Sarkozy pour éliminer son plus sérieux adversaire dans la course à l’Élysée. Mais, malgré les théories d’un complot ourdi par la droite, c’est surtout une certaine image de la classe politique française, du petit monde du show-biz et des médias, de leurs accointances et de leurs mœurs délétères qui a été condamnée.

Là-bas, le parallèle a été vite fait avec le Rubygate italien, du nom de la jeune escort girl marocaine au « charme mauresque » dont les frasques sexuelles avec l’ancien président du Conseil italien, Silvio Berlusconi, ont fait les choux gras de la presse people. Les journaux n’ont pas manqué de rapprocher le Rubygate et le cas de Zahia D., une autre Maghrébine qui a fait tourner la tête de stars du football français. Ces faits divers crapoteux rappellent que des femmes « d’extraction sociale basse » peuvent faire vaciller les puissants de ce monde. Une satisfaction paradoxale pour l’opinion marocaine qui y voit une revanche de classe, voire une vengeance contre un Occident condescendant et immoral. Ainsi, même blanchi aux États-Unis sur le plan pénal, DSK est-il vu au Maroc comme un satyre compromis dans un scandale sexuel de portée internationale, à qui sa position sociale assure pourtant une impunité quasi absolue.

Alors que le harcèlement sexuel et même le viol ne sont pas pris en compte au Maroc tant la femme, forcément aguicheuse, est toujours considérée comme provocante et fautive, les affaires de mœurs impliquant des Français sont source d’exaspération, comme d’ailleurs l’est le comportement de ces riches touristes sexuels du Moyen-Orient pour qui le Maroc et Marrakech en particulier sont synonymes de Sodome et Gomorrhe. Mais l’omerta demeure, et les autorités marocaines la respectent. Alex Hirt, un riche septuagénaire suisse aujourd’hui désargenté et malade, en sait quelque chose. Cet ancien dandy homosexuel, à qui une petite frappe a ravi le splendide riad et un terrain de plusieurs hectares dans la palmeraie, raconte au journaliste de passage les folles histoires qu’il a vécues durant des années à Marrakech. Comme celle de ce dîner privé offert par un styliste parisien dans l’un des restaurants les plus courus de la médina où un adolescent nu, porté sur un palanquin, a été offert aux convives en guise de dessert. « C’était comme dans un film de Pasolini », se rappelle-t-il. Et d’ajouter : « J’ai des amis, des connaissances qui vivent ici et qui sont pédophiles. Des célébrités françaises de passage aussi que j’ai souvent croisées en soirée. » Il n’en dira pas plus, préférant égrener ses souvenirs de fêtes somptueuses dans les maisons patriciennes, à la villa Taylor, construite dans les années 20 par un milliardaire américain qui y passait l’hiver, arrivant de New York à Casablanca en yacht, puis à Marrakech à dos de mulet, et faisant venir de Paris femmes de chambre, maîtres d’hôtel et cuisiniers. Alex Hirt y a connu l’ancienne propriétaire des lieux, la comtesse Boul de Breteuil, qui l’invitait à dîner autour de la table sur laquelle Churchill et Roosevelt ont scellé le sort de l’Afrique du Nord en pleine Seconde Guerre mondiale.

Pour lui, ce sont ces années folles marquées par une quête vertigineuse des jouissances les plus incroyables qui livrent la clé des origines sulfureuses de Marrakech. L’écrivain américain Truman Capote avait témoigné que les jeunes garçons de Marrakech surnommaient l’écrivain André Gide « la menace de cinq heures ». Aujourd’hui, les mêmes tirent les touristes par la manche pour « faire le sexe ». La seule différence est que la cité-jardin célébrée par Matisse, Majorelle ou Anatole France s’est transformée au fil du temps en ville moderne chic et toc.