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« Le Liban ; Pays Hors Sujet ? »

« Le Liban ;  Pays Hors Sujet ? » de Jamil Berry : un livre patiemment fait , foisonnant de sujets , de méditations, de paysages et de personnages… Une sobriété stylistique. Un minimalisme. Une grande grâce. Un souffle haletant et perceptible . Un côté léger … Un côté grave… Une obsession à la beauté… Des raccourcis élégamment tournés qui émerveillent . Des phrases qui dansent et qui glissent en diagonale. Des rayons volatils qui s’évadent du chaos pour chuter délicieusement sur la page. Des sons et des éclats qui hérissent et qui ricochent . Des mots affublés d’épithètes inattendus .L’amour de la langue se faufile partout dans les coins des pages et le couperet tombe toujours de façon subtile !

On emboite le pas à l’auteur et on bascule en contre champ avec lui dans ses souvenirs d’enfance et ses méditations d’homme .Une effervescence créatrice et des allers retours frénétiques entre sa vie et celle de son pays . Les parallèles et les projections ne manquent pas d’élan . Le Liban est à la fois sujet et toile de fond. Il donne substance et nervures au livre. L’auteur a réussi une subtile fresque de la société libanaise qui fait oublier plein d’écrits divers et qui renvoie plein de fadaises habituelles. Il révèle avec lucidité les dessous d’un conflit Israélo-libanais éternel et écœurant. On se fige sur certaines scènes et on est rapidement saisi par cette urgence et emporté dans une action et une réflexion fiévreuse. Des passages tout frais, tout saignants. Des villes bombardées et dévastées. Des moments où le ciel et la terre se confondent. Des hommes et des femmes dignes qui défient l’horreur. Il  parvient aussi à garder parfois cette horreur hors champ et à l’apaiser miraculeusement, tantôt par une muette rivalité, tantôt par des sourires et des éclats de rires, offrant ainsi au lecteur une foi de rechange et un refuge pour ne pas se pâmer.Des flèches acérées sur les rapports sociaux. Des systèmes sanitaires défaillants. Des affairistes véreux et des cliniques qui font saigner à blanc l’état et le peuple. La corruption, le népotisme et les trafics d’influences qui prennent tout dans leurs entrelacs. Des petites vies ordinaires et des situations vécues illustrent aussi plusieurs facettes de ce pays écartelé qui se cherche.

Un voyage étonnant tout au long des pages .Un passage encalminé, puis  une chaleur mordicante .L’âme palpite , puis la canopée et l’exaucement… Les patients au bord de la margelle. Le creux de la nuit. La frondaison du pays. Le chemin de l’âge. Le printemps du cœur. Les fleurs du verbe. Les ciels peints. Les vagues de la mer… Le texte frôle et creuse délicatement par des caresses vives des choses ordinaires et des mots habituels. Il dévore l’espace et le temps en expansion et les contracte  entre les lignes. Il restitue à la langue ses courbures et ses graphiques et la fait briller par des métaphores clinquantes et la beauté inépuisable de ses images. On respire aussi les phrases retenues et le souffle de son silence. On s’imbibe de son humour décapant et aussi de sa mélancolie gracieuse. L’auteur décrit tout ce qu’il voit et le retranscrit en texte dense, ressent tout ce qu’il touche et le peint en toile fraiche… C’est  lui qui en racontant l’histoire, tire les fils. Il est le chirurgien, le voyageur, le penseur, le rêveur, le tout puissant de ce récit et aussi le scribe lucide qui transcrit cette tranche de vie de tout un peuple. Il est à la fois au centre et en retrait. Il anticipe , fixe et renouvelle constamment sa quête. Il écrit et donne à voir, à entendre, à respirer, à humer et à méditer. Un ravissement de tous les sens au toucher de ses mots. Il pratique savamment l’art de la nouvelle et affine tout aussi bien, en plus du style allègre et elliptique, toutes ses composantes picturales, cinématographique et plastiques. Il est définitivement original et on garde tout au long de la lecture cet  implacable étonnement frais et naïf .

Une dissection obstinée au scalpel, nerfs et veines à vif.Une algie qui s’affranchit du macabre et du glauque. Une fantaisie de musiciens et de poètes. Une prière qui erre dans le ciel cendreux. Un bonheur sans fin qui se gondole sur la surface des pages. Une manie de s’installer chez le lecteur  et de le ravir sans éventualité d’échappement de l’emprise… Du temps qu’on existait, on se réfugie dans un autre temps, l’espace de cette lecture. Une inviolable complicité qui se tisse tout au  long de ce chemin scabreux de la vie avec l’auteur et qui se ravive par ces clins d’œil et ces jeux de mots… Un livre lu et vécu ; bouleversant en chair et en sang, en souffle et en émotions. Je l’ai lu de bout à bout et quand j’ai fini,  j’ai recommencé.

Un moment de lecture semblable à nul autre.Un livre de plein de sujets… Enfin… Juste un livre à soi !

 

Par Latifa El Kihal Belmejdoub