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Je veux marcher dans la rue !

Je veux marcher dans la rue !

Posté par Fayrouz Lamani le 2 mar 2012 dans Etats dames | 60 commentaires

En tant que marocaine, ayant en plus grandi à Casablanca, les remarques dans la rue ont toujours fait partie intégrante des bruits de fond qui ont accompagné mes promenades ou trajets à pieds. Mots doux, mots crûs, regards concupiscents et insultes, quand ce n’est pas une main baladeuse, venaient troubler toute distance parcourue. J’ai subi le harcèlement dans la rue comme une fatalité avec laquelle il fallait composer. Pourtant, révoltée au fond, il m’est souvent arrivé a posteriori d’avoir des conversations imaginaires avec ces hommes ou je leur clouais le bec, je les recadrais façon super woman mêlant parole bien inspirée à baffe bien stridente pour les plus récalcitrants, avant de repartir le buste bombé et le sourire aux lèvres.

Puis, à 17 ans, je suis partie dans une petite ville française poursuivre mes études. J’ai alors découvert le bonheur de l’indifférence masculine dans la rue. Ça a littéralement changé mes perspectives sur la vie (j’exagère à peine !). Comment ça je peux marcher dans la rue sans faire gare à mes fesses, sans avoir à esquiver celui là, puis traverser la route pour ne plus avoir à l’entendre lui, essayer de rester digne et imperturbable alors que l’autre me décrit tout ce qu’il rêvait de me faire (Eurk) ? La vie dans l’espace public redevenait belle !!

Pour d’autres copines restées au Maroc, il a fallu s’épanouir au milieu du sexisme ambiant. En discutant hier autour d’un café avec certains amies sur le sujet, une de mes meilleures copines m’a livré sa propre expérience : « J’ai pas mal souffert de harcèlement. C’est devenu plus dur à accepter quand j’ai commencé à travailler. Après avoir passé une journée dans un petit monde ou tout le monde te fais croire que tu es indispensable… tu quittes le boulot sur un petit nuage. Toute la journée, tu as parlé de stock option et Key Performance Indicator, on t’a vouvoyée, on t’a appelée Madame….tu as bien sûr envie de rester au même niveau. Mais à la fin de la journée, en quittant le bureau, tu sais déjà ce qui t’attend dans la rue… Des « mche3eka », des « 3andak tss7abi rassek f bariz », et des « mchicha.. … madessrich » (restons light), j’ai tout entendu et tout subi ! Je n’avais pas encore les moyens de m’acheter une voiture, alors je suis passé par différentes étapes face à mon « Walk of Shame » quotidien.

Etape 1 : Presser le pas, raser les murs.

Etape 2 : tu crois que c’est de ta faute, donc tu fais tout pour éviter ces phrases, ces regards, ces mains… Tu ne prends plus que les ruelles peu fréquentées, quitte à te faire agresser… ce n’est pas grave, les agresseurs eux, te dépouillent de quelque chose de matériel et non de ta dignité. Tu oublies robes, jupes et décolletés… tu vois pourtant que ça ne marche pas !

Etape 3 :Tat9et3i lwra9, tu sors, les yeux rouges de rage, la démarche agressive, t’as envie de cracher sur tous les mâles, même ce bébé mignon qui te sourit (qu’est ce qu’il me veut, lui aussi? Surement un futur enfoiré d’harceleur!!)

Etape 4 : L’étape de la mort qui tue, tu te retrouves un jour au Maarif, tu sors d’un rendez vous à 12H15, tu cherches un taxi devant les Twin. Après un certain nombre de voitures qui se seront arrêtées juste pour le plaisir sadique de te rappeler ta condition de femme à pieds à coup de « psssst », « fss fsss » et « ksss ksss », viendra cet homme qui te dira « lay khelik …» ? Et là, sans trop t’en rendre compte, tu diras « malay khelik ma ta weeeezza (restons light !)», tu vas crier, jeter ton sac en plein Maarif sur les voitures, pleurer, faire un scandale… et personne ne comprendra… »

J’ai alors voulu avoir l’avis de mon ami mâle sur la question de harcèlement dans la rue, pourquoi ses compères persistent et signent dans ce comportement archaïque alors qu’ils montent au créneau dès qu’il s’agit de leurs sœurs ou mères?

Mon ami pense que les marocains se sentent dépassés par l’émancipation de la femme, et via leur comportement veulent lui rappeler qu’elle reste un corps, un objet de fantasme, rien de plus. Et lui essaie au moins de me répondre, de réfléchir à la question… La plupart des hommes ne comprennent pas l’enfer que c’est, pour une femme, de juste marcher dans la rue. Certains penseront que je fais un caprice et qu’il n’y a pas de quoi écrire un billet, je les entends me dire : « Tu exagères, moi j’aimerais bien me faire draguer par des nanas, et puis tu verras le jour ou personne ne fera attention à toi, ça te fera bizarre ».

Alors je me suis posée la question, qu’est ce qui fait de l’homme marocain en particulier puis de l’homme arabe en général un prédateur dans la rue ? Cet homme a du mal à regarder la femme comme son égale. Pourquoi le ferait-il, on ne le lui a jamais appris, les modèles qu’il a eu devant les yeux ont toujours été soumission ou compromis. Et pour ceux qui sont allés à l’école, on leur a enseigné le sexisme. D’ailleurs, ce sont aussi des femmes institutrices qui en leur apprenant à lire, les ont aidé à déchiffrer les leçons de leurs premiers manuels scolaires : Souad est à la cuisine avec sa maman et Farid est à la pêche avec son père. Puis le soir devant leur télévision, ce sont bien des femmes qui chantonnent dans cette publicité en lavant gaiement les chemises de leurs maris. Et bien sur tout au long de leur vie, leurs mamans ont nourri leur sentiment de supériorité en les enveloppant d’un amour fusionnel, inconditionnel et permissif, leurs mamans qui mettaient fin à tout accès de rébellion de leurs sœurs par cette phrase magique : »Oui, mais ton frère c’est un homme, tu ne vas pas t3andi m3ah!! »

D’ailleurs, pourquoi ne puisent-elles pas dans leurs souvenirs d’enfance, d’adolescence, dans les brimades et interdits qu’elles ont vécus et qu’elles continuent de vivre, pour éviter à leurs filles ce même sentiment de frustration, au moins dans le cadre familial. Ou bien, est-ce la certitude d’une cause perdue d’avance et donc la volonté de ne pas faire de leurs filles des marginales en leur apprenant à rejeter toute forme de sexisme ?

Quand elle n’est pas soumise aux dogmes patriarcaux, l’homme a l’image d’une femme lascive et sexy. Autant de stimuli machistes qui me rappellent l’expérience de Pavlov sur le conditionnement et qui explique peut être qu’aujourd’hui l’homme persécute dans la rue et la femme accepte sa condition de persécutée… Je pense à mon passage au collège…Deux heures par semaine dès 12 ans en instruction féminine à apprendre à coudre et à de venir une future fée du logis alors que dans le collège de garçons voisin, ils avaient 2 heures par semaine de cours de technologie (mais bien sur !). J’aurais quand même préféré un cours généralisé à tous sur l’égalité des sexes et le respect de l’autre !

Il y a deux ans, quand l’envie de rentrer au Maroc a commencé à refaire surface, je savais que je devrais oublier beaucoup de mes libertés individuelles et me fondre dans la masse, j’étais aussi consciente que sitôt rentrée, mon premier investissement serait une voiture, car à nouveau la rue ne m’appartiendrait plus.

J’ai été contente de voir que le mouvement « Slut Walk » a été importé au Maroc via « Women Shoufouch » (il faut rester light). Mais la démarche est très timide, à peine plus de 6000 followers sur facebook et aucune action concrète jusque là. D’ailleurs, ce serait quoi une action concrète pour faire cesser ce genre de comportement ? Une copine assez fataliste me dit qu’il n’y a rien à faire, c’est une question de génétique et que même en Europe, elle se fait emmerder par ses compatriotes, qui dit elle, « sont nés en Europe, ont eu droit à un système d’éducation d’un niveau plus que acceptable et ne vivent pas entourés de tabou et de frustration, ils sont contaminés par ce fléau à cause des quelques mois par an qu’ils passent au Maroc ! ».

Moi, dans mon incapacité décourageante à changer cet état de chose, je suis parfois tentée de sortir dans la rue avec une pancarte « Ni putes, ni saintes, juste des femmes, merde ! »