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Adoption

Posté par Qandisha le 7 mar 2012 dans Texticules | 7 commentaires

J’ai perdu mes parents il y a cinq ans environ.

Mon père d’abord . Ma mère suivit même pas deux ans après . Elle me disait , le plus dur lorsque j’ai perdu ton père c’était tout ce vide et mon moi qui ne pouvait se faire à sa disparition , alors je m’éprenais souvent à dire » il faut que je lui raconte ceci ou cela quand il rentrera »…

Je reconnais que c’était dur pour cette femme de vivre ce vide malgré sa sagesse qui m’a toujours interpellé depuis mon plus jeune âge . Deux brefs exemples pour étayer sa personnalité aux dimensions qui m’échappaient : Je devais être dans ma 6è année de vie lorsqu’un jour elle est venue vers moi , me prit mon sac de billes dont j’étais fier ( j’en gagnais beaucoup à la récré ) et le balança par la fenêtre . J’avais beaucoup pleuré ce jour là surtout qu’elle n’avait pas de raison apparente de le faire . Plus tard lorsque je lui ai demandé :

– Mère , pourquoi avais tu fais cela ce jour là ?

– Tu vois , tu n’as pas encore oublié !

– Et je n’oublierai jamais , car ça a fait beaucoup mal à l’enfant que j’étais.

– Alors saches qu’ il fallait que tu découvres l’existence de la méchanceté gratuite . Autant l’avoir déjà rencontrée . Ainsi tu la reconnaîtras au premier coup de griffe , une fois en société .

Un autre aspect de sa dimension c’est une attitude qu’elle eût un jour où de retour de France pour mes vacances d’été ( je devais être en sixième année de médecine ), je lui annonçais triomphalement mon « succès » auprès des nanas . Là aussi sa réaction fut un hochement de tête , tout en désapprobation , pour me dire : « Quel égoïste tu fais à te dépenser ainsi sans compter . Quand tu auras trouvé la femme de ta vie , c’est en homme épuisé que tu vas te donner à elle . En ce sens tu la trompes déjà » …

Mon père lui , ( beaucoup d’ humour et bonne humeur à toute épreuve) avait une confiance infaillible en moi et savait me lancer des défis pour me booster . Je me rappelle que lorsque j’ai échoué à ma première année de médecine , ma mère ne voulant plus réitérer » l’exploit « , c’est mon père qui me vint à la rescousse et « imposa » sa confiance en moi …

Voiçi un bref croquis de mes parents…
Un cadeau de la vie que j’ai perdu il y a cinq ans…

Eux enterrés au Liban…

Moi en France…

Or je les aimais beaucoup. Mes soeurs vivant au Liban, avaient la chance de temps à autre de pouvoir leur rendre visite , fleurir leur tombe , leur parler… Je ne pouvais leur rendre visite et cela me révoltait.

Je ne compte pas en rester là me dis -je . Il n’y a pas de raison de subir la vie , la mort , jusqu’aux moindres de leurs détails ou de leurs règles . J’ai mon mot à dire . Naître et mourir ,on nous l’inflige sans préavis . Soit . Je n’irai pas jusqu’à dire que je regrette d’être né. Non. Je ne cracherai pas dans la soupe car j’avoue bien en profiter . J’avoue aussi que la vie m’a gâté , m’a promu à mon tour au grade de parent , mais ne pas pouvoir rendre visite aux tombes des miens me révoltait .

L’idée m’est venue un jour de la Toussaint. Fête des morts par excellence en France. Les familles visitaient leurs morts. Des allers et venues incessants de et vers les cimetières. Ce jour de la Toussaint a une odeur qui s’adresse au fin fond de vos narines subjectives, et au fin fond de vos regards. Tous ces gens qui accomplissent le même rituel et qui font la même chose mais qui sont si différents. Des vapeurs d’encens vous secouent les oreilles et vous vous écoutez enfant en train de jouer, les parents pas loin, bavardant ensemble dans une quiétude sans faille.

En fin de cette journée je pris un beau bouquet de roses rouges et blanches avec quelques Lys, le tout symbole d’amour et de pureté ( les symboles comptent beaucoup pour moi. On vit sous leur obédiance sans le savoir ) , et je me suis dirigé vers ce cimetière chrétien . Un véritable jardin de croix !

D’un pas ferme j’avançais car j’avais décidé d’adopter des parents sur place ! Une foule de parents remplissait ce cimetière. Attendaient-ils une adoption? j’avais l’embarras du choix. En tout cas j’étais personnellement décidé de remédier un tant soit peu à ma nostalgie. ( Il y a beaucoup d’algie dans « nostalgie « )

Le calme et la sérénité de l’endroit vous imposent de tenir en laisse tout le bruit que vous êtes amené à faire en tant que vivant .

Je devais choisir parmi toutes ces tombes. J’avançais en lisant sur le marbre » Ci-gît Antoine notre bien aimé père »… En dessous gravé une petite prière. « Notre père qui êtes aux cieux … ».

Deux pères sur la même plaque ça en fait trop. J’avançais …

Je suis soudain tombé ( tomber du coup n’est pas un verbe si anodin ) sur deux tombes jumelles faites pour Moi ! Tout concordait ! Les âges , les années de disparition et qui plus est avaient les initiales de mes propres parents ! Ci-gît Bordenave Hubert 86 ans… Bordenave Françoise 78 ans… je ne pouvais mieux espérer. Je les adoptai de suite ! Me voiçi déjà en position entre les deux tombes, faisant les présentations et je me surpris à serrer dans ma main la pierre de granit pur qui reflétait le soleil couchant Une prière fusait… en arabe ! Allah transmettra à Dieu.

Cela fait deux ans que j’accomplis avec beaucoup de satisfaction ce rituel. Deux à trois visites dans l’année .L’autre jour je venais à peine de m’asseoir entre les deux tombes et déposé deux petits bouquets de roses blanches, d’orchidées, d’anthuriums toutes symbole de peine d’un proche traduit en deuil fleuri tout en blanc que j’entendis des pas se presser vers moi et je compris que j’en étais la destination.

Cela devait arriver un jour. Je le savais sans m’y attendre. Un couple se tenait face à moi et me lancèrent un » Bonjour Monsieur » avec la hâte de ceux qui voulaient déjà passer à la suite .

Je suis Mr Bordenave Henri et voiçi ma soeur Sixteen . Vous êtes ?…

Je suis ?

Je priais Dieu à cet instant pour qu’il engage un mini tremblement de terre, ou un tsunami de baignoire, ou une tornade pour personne seule non accompagnée. Pfffff … Jamais la terre ne m’a semblé à ce point à l’abri des catastrophes naturelles.

La Bourgeoisie locale attendait ma réponse.

C’était bizarre comme situation . Cette prise en flagrant délit d’affectionner un inconnu qui plus est .. n’est plus !
Je me suis surpris à leur répondre et à écouter en même temps la réponse du fils adoptif que j’étais !

Je pris ma voix la plus pardonnable et leur dis tout simplement, je suis un citoyen libanais résident en France , très attaché à mes parents qui ont disparu à l’âge des vôtres mais qui malheureusement sont enterrés au Liban. Alors voilà j’ai décidé d’adopter des parents sur place… Là je surpris le regard quiescent de Sixteen vers les deux bouquets . Elle semblait approuver le goût ou le choix ou je ne sais. Cela ma donna de l’entrain et vite je rajoutais qu’il est certain que si je savais qui vous étiez et où vous pouviez être je n’aurai jamais pris cette initiative sans vous en avertir…

C’est Henri qui rompit les silences. Celui du cimetière , et le sien :

– Nous avons été intrigués par vos bouquets. Depuis le départ. Nous avons cherché à en savoir plus sur vous. Nous avons interrogé le gardien. Il nous a dit ne pas vous connaître mais il vous a décrit, et bien décrit. Calme, discret, affectueux, grisonnant, grand, etc …

Mon regard se baladait entre ces deux personnes , et les tombes de leurs ? nos ? mes ? parents et je leur demandai que s’ils ne voyaient dans mon comportement que non conformisme et atypie, je veux bien disparaître et ne plus jamais revenir.

C’est Sixteen qui prit la parole. Elle qui jusque là ne brillait que par le regard ! Elle prononça la sentence.

– Non ; Non … Vous n’avez pas besoin de disparaître . Nos parents étaient très ouverts . Ils aimaient la vie , les gens . Ils étaient très sociables . Regardant Henri , elle rajouta : » Nous sommes sûrs que cela ne les dérange en aucun cas . Vous pourrez continuer à venir … ».

j’ai affronté tour à tour leurs regards car les mots me manquaient et je prenais déjà congé.

– Je vous remercie Madame. Merci Monsieur. Je vais partir à présent et vous laisser avec vos parents.

Nous nous sommes serrés les mains , et me voici me dirigeant vers la sortie . Le bruit du macadam sous mes pas rendait inaudible leur chuchotement. Je ne sais ce qu’ils pouvaient bien se dire. Je n’étais pas sûr qu’ils parlaient de moi. Pour eux le » fait divers » est passé . Ils voulaient savoir. Ils ont su. et voilà…

Le bruit de mes pas sur le macadam se dédoubla d’un bruit de pas féminins essayant de me rattraper.

Monsieur ; Monsieur dirent les pas… Je fis un tour sur moi et me retrouvai face à face avec Sixteen qui me captiva de son regard et me dit sans hésitation aucune « Henri et Moi , voulons vous demander si vous accepteriez de devenir notre frère »…

Jamil Berry

Écrivain

Liban