Entretien avec le Ministre de la culture : Pour un plan stratégique Maroc culturel Mar10

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Entretien avec le Ministre de la culture : Pour un plan stratégique Maroc culturel

Entretien avec le Ministre de la culture : Pour un plan stratégique Maroc culturel

Posté par Kenza Sefrioui le 10 mar 2012 dans Polytics | 0 commentaires

Le ciment de la société. Telle est la définition de la culture que défend Mohamed Amine Sbihi. Le ministre de la Culture plaide pour la création d’une synergie d’acteurs pour rapprocher la culture des Marocains et en faire un levier de développement. Et il mesure l’ampleur de la tâche qui l’attend…

Comment définissez-vous votre mission et quelle action souhaitez-vous mener pour la culture dans notre pays ?

En un mot, mettre notre culture en mouvement. Il faut dépasser la vision qu’a un large public de la culture comme action de mémoire et de conservation, pour lui la montrer comme un aspect de la vie de tous les jours, qui concerne toutes les couches sociales. La culture permet plus de sérénité au sein de la société, et a un aspect unificateur.

Comment se décline votre projet de politique culturelle ?

J’ai quatre axes. Nous sommes en train de réfléchir à un plan stratégique, exactement comme le Plan Maroc Vert ou le plan Halieutis. Le plan Maroc culturel sera un plan stratégique sur 5 ans, et déclinera ces quatre points en objectifs précis et en plan d’action à mettre en œuvre.

Dans le programme du PPS, il était évoqué la possibilité d’attribuer 2% du budget de l’Etat à la Culture. Allez-vous pouvoir maintenir ce chiffre pour financer ce projet ?

Honnêtement, non. En 1992, Hassan II avait dit qu’il y avait une possibilité d’un financement de la culture à travers les collectivités locales, et avait décidé que 1% du budget de toutes les collectivités territoriales serait affecté à la culture. Ça n’a jamais été mis en place. Je reprendrai cette idée qui me semble extrêmement intéressante. Le 1% budgétaire étatique, on peut y arriver à moyen terme, plus le 1% des collectivités territoriales, c’est un objectif pour lequel je me battrai.

Quels sont ces axes ?

Je plaide d’abord pour une politique culturelle de proximité. La culture ne peut en effet, aujourd’hui, au Maroc, être élitiste, mais doit irriguer l’ensemble de la société, parce qu’elle y joue un rôle essentiel d’unification, de pacification et de sérénité. Nous n’avons pas de richesses extravagantes, donc tout projet de développement ne peut se fonder que sur la mobilisation des ressources humaines. Et pour mobiliser les gens, il faut qu’ils se sentent appartenir à un pays, avoir une certaine fierté d’y être et avoir l’ambition de le faire avancer et l’espoir d’en partager les bénéfices. La culture, c’est ce qui permet aux uns et aux autres de se sentir réellement partenaires d’un projet de développement, en tant qu’acteurs et en tant que bénéficiaires. Elle est essentielle à ce niveau-là.

Comment comptez-vous agir dans ce sens ?

Cela dépasse, et de loin, le champ d’action du ministère de la Culture, et suppose une action transversale. Volontariste et interventionniste que je suis, je ferai en sorte, avec les ministères de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, et l’ensemble du gouvernement, que cette politique de proximité ait tout le soutien qu’il faut, car elle est au cœur de tout projet de développement. Il y a par exemple un aspect qui me tient à cœur et avec lequel je vais travailler avec le ministre de la Communication. Cette production télévisée est la vitrine pour un très grand public, de la production culturelle et artistique nationale. Malheureusement, c’est une vitrine déformante, car elle passe, pour l’essentiel, ce qu’il y a de pire. Cela tue toute volonté d’aller au théâtre, de voir une exposition, ou de lire un livre, puisque si ce qu’on voit à la télé est représentatif de notre production, ce n’est pas la peine d’aller plus loin que sa télé. Il faut en finir. Nous refusons cette création artistique et culturelle au rabais. Le moment fort de la télévision dans l’année, c’est Ramadan, où tout le monde regarde la télé. Et chaque année, tout le monde se plaint de la niaiserie et de la pauvreté de la production artistique, alors que dès que vous sortez dans la rue, vous avez les meilleurs talents pour vous raconter des histoires à vous tordre de rire. Ce décalage entre les programmes et l’effervescence artistique doit cesser.

Quel est le second axe de votre projet ?

Deuxième élément de cette politique : les créateurs, les artistes, les écrivains, les hommes de lettres, les intellectuels, ont beaucoup trop souffert dans ce pays d’une position marginale. Or il est impossible pour une société en paix avec elle-même de ne pas reconnaître un rôle particulier à ses créateurs et ses intellectuels. Il faut donc organiser avec eux de grandes manifestations pour les mettre en avant, faire en sorte que la société leur soit reconnaissante, que les officiels ne les mettent pas au dernier rang, même protocolairement. La société doit honorer ses hommes de lettres, ses artistes, ses intellectuels.

Comment comptez-vous faire pour valoriser les créateurs et en faire des modèles auxquels la jeunesse puisse s’identifier?

Il y a, sur l’ensemble du monde des arts et de la culture, des temps forts que l’on doit organiser tout au long de l’année pour que les uns et les autres de se fassent connaître, se développent et prospèrent. Par exemple, le Salon international de l’édition et du livre, auquel il faut donner une autre orientation, qui ne mette pas en avant l’édition seulement, mais aussi l’auteur. Le salon doit permettre aux auteurs, jeunes et moins jeunes, de se faire connaître et de s’y retrouver, économiquement parlant. On est aussi en train de penser à l’organisation d’un salon d’art contemporain. A côté de nos grands peintres, on doit mettre en avant les jeunes. Il y a aujourd’hui un marché de la peinture qui se développe, de manière assez inflationniste même. C’est très bien si ça peut donner à nos jeunes artistes l’ambition d’être également parmi les grands de demain et de vivre de leur art. Il est certes difficile de vivre de son art au Maroc, mais on doit créer une économie de la culture.

Sur ce point, il y a la question des droits d’auteurs. Le Bureau marocain du droit d’auteur, qui dépend du ministère de la Communication, s’est illustré depuis longtemps par son inaction. Tous les artistes sont unanimes et se plaignent du fait que le BMDA ne remplit pas ses missions. Une pétition a recueilli plus de 650 signatures pour demander un audit de cette instance. Quel serait votre rôle ?

Nous avons convenu, avec Mustafa El Khalfi, le ministre de la Communication, de travailler ensemble, sur cette question des droits d’auteurs. Je n’ai pas de solution miracle, lui non plus. Il s’agit de réfléchir avec les auteurs, les créateurs, en tenant compte de la situation actuelle au Maroc, du piratage et des dégâts énormes qu’il occasionne sur tous les plans. C’est une catastrophe. Par exemple, le piratage a tué le cinéma, qui n’existe aujourd’hui que grâce à la subvention étatique. Des compagnies de théâtre aujourd’hui n’existent que parce qu’il y a un soutien de l’Etat ou de fondations culturelles. Mais économiquement, le piratage a tué le marché de la culture. Plus personne ne va acheter un CD, tout est piraté. Il n’y a plus de demande. Nous envisageons d’organiser une rencontre avec les créateurs et voir comment refondre cette structure qui s’occupe de la défense des droits des créateurs. C’est un aspect essentiel sur lequel nous avons convenu de nous voir très rapidement pour de trouver des solutions.

Le piratage existe, mais de l’avis des artistes, c’est une question qui a aussi été gonflée pour masquer les problèmes vis-à-vis des radios et télévisions. Le BMDA n’a absolument pas joué son rôle de représentation des artistes dans les négociations des pourcentages à redistribuer. Que comptez-vous faire ?

J’en conviens. Les instruments auprès des moyens audiovisuels publics et privés ne sont pas adéquats pour défendre les droits d’auteurs d’abord sur cet aspect-là.

En cas de refonte de la structure, est-ce qu’on s’acheminerait vers des sociétés de gestion comme c’est le cas comme en France ou au Sénégal ?

Il n’y a aucune idée toute prête aujourd’hui concernant la refonte de cette structure. Nous verrons quelles sont les évolutions internationales, et tiendrons compte de la spécificité nationale pour voir comment changer les choses rapidement.

La protection sociale n’est-elle pas aussi une forme de reconnaissance de la société vis-à-vis de ses auteurs ? Comment comptez-vous améliorer ce qui existe déjà ?

En ce qui concerne la couverture sociale, aujourd’hui on a la mutuelle nationale des artistes, sur la base de la carte d’artiste. Mais il faut revoir le mode d’attribution de cette carte. Il s’agit aussi de créer une caisse de retraite pour nos artistes, qui n’existe pas. Il y a sur le côté social un chantier énorme. Et lorsqu’on parlait de la nécessaire reconnaissance de la société et de la nation à l’égard des artistes, ça passe d’abord et avant tout par la défense des aspects sociaux de leurs vie d’artistes. Il n’est pas possible aujourd’hui que des noms connus mondialement, hommes de théâtre, etc., finissent leur vie dans le besoin le plus absolu. J’en ai parlé à Abdelouahed Souhail qui est ministre de l’Emploi et qui est en charge des caisses de retraites et lui ai dit que j’aurai besoin de son soutien pour nous éclairer sur la possibilité d’élargir le champ d’action de cette mutuelle nationale des artistes, et on va y travailler rapidement.

Quels sont les axes suivants de votre politique culturelle ?

Le troisième axe, c’est le patrimoine matériel et immatériel. Beaucoup d’efforts et d’argent y ont été mis, mais uniquement dans un sens de conservation. Or le patrimoine n’a pas seulement un rôle de conservation de la mémoire, il n’a de rôle qu’en tant que patrimoine vivant, dont la communauté tire profit. On doit faire en sorte que ce patrimoine ait un public, que les lycéens et les enfants le visitent, le connaissent, se l’approprient, que ces espaces soient des lieux d’exposition, des lieux pour des troupes folkloriques, des groupes de musique, de hip-hop… Faire vivre ces lieux par des activités intenses de visites, de culture, etc., qui leur donnent une nouvelle vie est essentiel. On aurait un tourisme qui aurait plus de sens. Il s’agit de mettre le patrimoine dans le circuit de la vie sociale, économique, et non plus mettre des milliards pour restaurer, puis fermer les portes et attendre quelques décennies pour re-restaurer, sans que ce patrimoine ne serve à grand chose si ce n’est à une mémoire et à quelques photos qu’on met dans des beaux livres.

En plein cœur de Casablanca, les anciens Abattoirs pourraient être une friche culturelle de 5 hectares, et ainsi devenir une vitrine exceptionnelle pour le Maroc. Or le collectif d’une quinzaine d’associations piloté par Casamémoire qui le gère attend toujours le renouvellement de la convention avec la Ville. Que pouvez-vous faire ?

Je connais très bien les Abattoirs. J’avais visité ces lieux magnifiques, extraordinaires. Je vais prendre attache avec Casamémoire, on va voir ce qu’on peut faire, car c’est un espace magnifique, qui peut être une belle vitrine de toute cette palette de l’action artistique et culturelle de Casablanca. Il y a suffisamment d’espace pour que tous les talents puissent s’exprimer. On trouvera un terrain d’entente.

Et le quatrième axe ?

La diplomatie culturelle permet des choses que la diplomatie tout court ne permet pas. Faire connaître notre patrimoine, notre culture, nos artistes, nos hommes et femmes de culture est essentiel pour changer le regard de l’autre sur nous, qui est parfois biaisé par des a priori. La culture permet une meilleure ouverture d’esprit, et permet aussi à nos artistes qui vont ailleurs de se mettre en symbiose et d’interagir avec les cultures du monde, ce qui les enrichit et enrichit notre culture nationale.

Que comptez-vous faire pour rendre ce ministère plus vivant ?

Pour valoriser la culture, en faire quelque chose dont on a besoin, il faut qu’il y ait une image largement améliorée, dépoussiérée. Et cette image de marque commence par les lieux où se gère cette culture, et qui doit être à l’image d’une culture vivante. J’ai sorti immédiatement le budget pour améliorer l’image de marque des départements du ministère. Il faut qu’on rentre dans un lieu qui soit une vitrine de la culture et des arts : qu’il y ait des tableaux, des sculptures, des photos de notre patrimoine immatériel, qu’on sente notre identité nationale dès qu’on rentre dans ce ministère. C’est comme ça qu’on communique. Une partie de la politique culturelle, c’est de la communication pour attirer, sensibiliser le plus de monde à notre culture.

Envisagez-vous aussi une formation continue du personnel du ministère ?

Je parlerai d’abord des centres de formation dont on dispose, comme l’ISADAC, qui forme aux métiers du théâtre et de l’animation culturelle. J’y ai rencontré des jeunes filles et garçons talentueux, pleins d’idées, et de très bons enseignants. Mais le cadre ressemble à tout sauf à un institut artistique. Il faut le revoir rapidement, pour les mettre dans un espace plus propice à la création. Par ailleurs, on forme 20 jeunes par an et on n’arrive pas à les placer… Il y a déjà 90 à 95 jeunes lauréats qui sont au chômage, ou qui travaillent partiellement ici et là avec quelques compagnies théâtrales. Leur trouver une solution dans les plus brefs délais est pour moi une priorité. Je vais voir avec les partenaires privés ou publics, comme le ministère de la Jeunesse et des Sports qui a les maisons de la jeunesse, les communes, pour que ces jeunes talents en animation culturelle puissent trouver le terrain où exprimer tout leur talent et leur savoir faire. Il faut faire en sorte que toutes les promotions soient immédiatement casées dans nos maisons de la culture, dans nos médiathèques, auprès des troupes de théâtre que l’on subventionne, etc., et également leur trouver des places au sein de nos structures centrales et déconcentrées du ministère de la Culture. C’est ainsi que l’on pourra faire évoluer les compétences au sein de ce ministère de la Culture. La formation continue, je ne vous cache pas que je n’y avais pas pensé. Je vais essayer de voir comment on peut réfléchir à cette amélioration des compétences du ministère.

Votre mission implique en grande partie de faire des lois pour encadrer le secteur des arts et de la culture. Que pensez-vous de l’arsenal juridique existant ?

Je me suis documenté en premier sur l’arsenal juridique et réglementaire en relation avec ce département, sur les différentes lois : sur le patrimoine, sur les artistes ; sur les différents décrets qui organisent le financement et le soutien au théâtre, à la musique, aux arts plastiques etc. Et je ne vous cache pas que j’en ai fait une lecture critique. Il y a beaucoup de remarques : concernant le théâtre, on peut soutenir la création, mais ceux qui ont bénéficié d’une aide à la création ne peuvent pas obtenir un soutien à la promotion. Bizarre : vous subventionnez une compagnie qui fait une belle production, mais elle ne peut pas avoir de subvention pour la diffusion. C’est débile. Il y a un tas de choses comme ça. La loi sur les artistes est extrêmement avancée : on se croirait en Suède. Mais les différents décrets et arrêtés n’ont pas été mis en place, donc elle n’a pas d’effet. Les contrats de travail entre l’artiste et le producteur doivent être systématisés. C’est une loi qui défend de manière extrêmement rigoureuse les droits des artistes. Mais aucune mesure réelle n’a été prise pour que ça soit dans les faits.