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Majdouline Lyazidi, de Woman Choufouch, s’apprête à marcher

Majdouline Lyazidi, de Woman Choufouch, s’apprête à marcher

Posté par Fedwa Ghanima Bouzit le 13 mar 2012 dans Focus | 2 commentaires

Vous avez lancé, le 13 août 2011, le mouvement »Woman Choufouch » qui fait écho aux marches dites « Slut walk », qui ont débuté au Canada pour s’étendre à plusieurs pays. Quelles ont été vos principales motivations? Et qu’est ce qui vous a encouragé à les concrétiser ?

Après avoir suivi l’actualité des SlutWalk pour un bon moment, ce fut comme un déclic. Si je ne menais pas une action contre le phénomène « pss pss a zine » maintenant, peut-être que je ne le ferai jamais ! J’avais toujours eu envie de faire quelque chose sans jamais vraiment passer à l’action, mais cette fois-ci, j’avais contacté les fondatrices de SlutWalk Toronto (les premières à avoir lancé le mouvement). Après avoir eu leur bénédiction, j’ai lancé la page de la cause. Celle-ci est adaptée à la société marocaine, il ne s’agissait pas de s’habiller en petite tenue et sortir manifester ni encore de se proclamer « salopes et fières de l’être », il ne s’agissait pas de transposer un modèle occidental à la société marocaine, loin de là. Quoique j’avoue avoir adoré l’appellation provocatrice de SlutWalk, parce qu’elle choque mais surtout parce que les fondatrices de SlutWalk ont repris le terme qu’avait utilisé l’officier de police contre elles pour le dénuer de son sens premier. Mais il nous fallait bien un nom qui puisse parler à l’ensemble de la société marocaine, parce qu’il s’agit d’une cause qui nous concerne toutes, quel que soit notre âge, notre profession ou notre milieu social. Le nom « Woman Choufouch » nous a été proposée par Layla Belmahi et nous sommes actifs depuis août 2011.

Pourquoi avoir autant tardé à organiser la marche et avez-vous fixé une date ?

Au début, lorsque j’ai créé l’initiative, je m’étais fixée une sorte de « deadline » pour le mois d’octobre, mais me rendant compte peu après avec le reste des membres que pour organiser une marche, il nous fallait un statut juridique et d’autres démarches administratives, il nous a fallu reporter la marche le temps de trouver une
association qui veuille parrainer notre mouvement, ce qui a pris un certain temps. Il nous a fallu aussi mobiliser énormément de personnes et c’est une chose qui
ne se fait pas du jour au lendemain. Alors, au lieu de nous précipiter au risque de nous brûler, nous avons préféré nous organiser doucement mais sûrement.

Maintenant que vous avez plus de soutien et un véritable statut juridique, pensez vous pouvoir vous ériger en un mouvement structuré et durable ? Pensez-vous que vous pourrez pérenniser votre mouvement par-delà ce début retentissant et quelque peu polémique ?

Oui, si nous voulons donner une chance aux générations futures de ne pas avoir à subir le « kss kss zine », il va falloir travailler dans la continuité. De toute façon, la marche n’a jamais été une fin en soi, loin de là. Marche ou pas, nous sommes toujours présents et comptons le rester, il y a plusieurs autres moyens pour sensibiliser les individus à notre cause, notamment par le biais de l’art. Le but de la marche est -je l’espère- de créer une « zone libre » pour une fois, pour toutes femmes, pour qu’elles puissent marcher et revendiquer ce droit à la liberté de circulation qui est bafoué tous les jours pour une raison ou pour une autre.

C’est très ambitieux et vous voulez certainement que votre mouvement rassemble toutes les citoyennes marocaines. Mais comment les sensibiliser qu’elles soient cultivées ou analphabètes, qu’elle que soient leur tranche d’âge ou leur classe sociale?

Notre plus grand défi est celui de sensibiliser l’ensemble de la société marocaine, c’est-à-dire femmes ET hommes. Mais pour en revenir à votre question, nous ne venons pas leur parler de quelque chose qui relève de l’abstrait, ceci est du vécu. Nous connaissons toutes ça, nous avons à subir ça au quotidien, c’est une cause qui nous unit toutes. Le contact humain est à mon avis le meilleur moyen de sensibiliser et de mobiliser.

Par quels moyens tentez-vous d’établir ce contact ? Et quel discours comptez-vous tenir vis-à-vis des tranches de la société les moins aptes à vous rejoindre dans votre cause?

Mon discours émane de mon vécu, du vécu de ma voisine, de celui de ma camarade de classe, de la fille qui prend le bus avec moi tous les jours à la même heure et que je ne connais pas, mais que je vois pourtant tous les jours se faire harceler par un ou plusieurs hommes. Mon discours émane de ce que nous pensons toutes tout bas et que nous n’arrivons pas à crier haut et fort, parce que nous sommes dans une société où le mâle domine, où le mâle est roi et règne aussi sur l’espace public. Mon discours émane du vécu de cette fille, qui finit les cours tard le soir et qui sur son chemin du retour, doit retenir son souffle à chaque fois qu’une voiture passe près d’elle, parce que c’est peut être quelqu’un qui va se faire collant et extrêmement vulgaire pour qu’elle monte dans sa voiture, quand tout ce qu’elle veut elle c’est rentrer saine et sauve. Les exemples sont très nombreux, tous aussi concrets les uns que les autres. Ainsi, nous irons vers toutes les tranches de la société et communiquerons avec elles. Nous voulons mobiliser toutes les femmes, sans exception, ceci nous concerne toutes. Nous sommes toutes des jeunes filles, puis des femmes, des sœurs, des cousines, des épouses, des mères… Nous sommes toutes concernées et nous devons toutes prendre conscience du fait que nous avons le pouvoir de changer les choses par le biais de l’éducation et de la sensibilisation, par le dialogue afin de briser ce silence dans lequel nous nous sommes confinées au nom de la morale.

Vous me parlez ici du contenu de votre discours qui touche certainement l’ensemble des marocaines, mais qu’en est-il de la forme? Est-elle susceptible d’attirer l’ensemble de ces tranches ?

Je pense que la Darija est la langue la plus expressive qui soit, avec toutes ses onomatopées. C’est la langue qui peut parler à tous et à toutes sans exception. Seul hic, les termes génériques tels que « harcèlement sexuel » ou « agression verbale/physique » existent surtout en arabe classique, il faut donc expliciter et exemplifier pour bien faire parvenir le message. Prenons “Woman choufouch” par exemple, tout le monde connaît l’expression et l’a déjà entendu maintes fois.

Vous savez très bien que plusieurs lieux communs subsistent dans notre société, par exemple ceux qui affirment que c’est la faute aux femmes qui par leur manière de s’habiller “suscitent” le harcèlement, ou encore d’autres personnes, y compris des femmes, qui voient dans le harcèlement une flatterie plus qu’autre chose et qui en tendance à minimiser l’ampleur du phénomène… Comment comptez-vous leur répondre?

C’est justement ces confusions qui sont dangereuses et constituent le risque de perpétuer cette pratique. L’habit est le faux débat qu’engage le sujet du harcèlement sexuel et de l’agression verbale et physique, c’est l’excuse facile servie sur un plat d’argent. Alors non, non et non, l’aspect vestimentaire d’une femme n’est pas une excuse pour l’aborder dans la rue. D’ailleurs, aucune d’entre nous n’est épargnée. Tout le monde sait bien qu’une fille quoi qu’elle puisse porter, peut être sujette à ce genre de comportements, tout est prétexte pour l’aborder dans la rue, juste parce qu’elle est une « femme ». Certaines d’entre nous ont du mal à admettre qu’elles ont été victimes de harcèlement ou d’agressions parce que cela pourrait donner une « mauvaise » image d’elle et on pourrait lui prêter la réputation de fille de peu de « vertu ». Compte tenu du fait que c’est toujours « elle qui l’a cherché », que c’est toujours »elle qui a provoqué le désir du mâle », comme si le mâle était une créature incapable de contrôler ses pulsions. Et ce blâme de la victime qui ne cesse pas.

il est évident que l’éducation st une cause principale de l’existence de ce genre de comportements. Quelle est votre avis sur l’éducation marocaine actuelle et que proposez-vous comme alternative?

Nous subissons les séquelles du patriarcat, cela ne fait aucun doute. Les manuels scolaires ne nous aident pas avec des illustrations représentant la petite fille qui aide sa mère à faire la cuisine tandis que le père emmène son fils au parc, c’est certain. Il y a des petites choses dans la vie de tous les jours, en société, qui ancrent des messages forts dans les esprits, comme le port du tablier obligatoire uniquement pour les filles au collège et au lycée, comme l’image de la femme dans les publicités, comme la réponse qu’on a toutes entendues « حيت هو دري ». L’alternative à tout cela? Une prise de conscience est nécessaire, briser le silence et abolir le tabou, engager un dialogue dans le respect et réduire les stéréotypes petit à petit. L’éducation est la clé du changement et le moyen par lequel nous pouvons mettre fin à ce fléau, combattre ces discriminations qui nous rendent mal dans notre peau.

Photo Majdouline : Eduardo Marin, journaliste sur la radio espagnole Cadena SER