« Démocratie » ou « dictature de la majorité » ? Avr16

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« Démocratie » ou « dictature de la majorité » ?

 

Parler de « printemps» pour décrire les soulèvements dans les pays arabes est, pour le moins qu’on puisse dire, trop optimiste. L’euphorie de la victoire contre des régimes dictatoriaux est en train de céder la place au cafouillage politique, au désenchantement social et à la montée déferlante des forces les plus conservatrices et les plus rétrogrades dans ces pays. Les grandes révolutions dans le monde (telles que la révolution française, la révolution bolchévique, la révolution chinoise, la révolution en Afrique du Sud, etc….) ont été souvent adossées à un référentiel idéologique, à une philosophie avant-gardiste et à une vision claire de ce qu’on voulait construire (abstraction faite de la justesse ou de l’opportunité de ces idéologies). Ces révolutions étaient aussi menées par des guides et des personnalités qui bénéficiaient d’un large soutien populaire et d’une aura – méritée ou usurpée – ce qui leur donnait en tout cas une marge de manœuvre pour sortir leurs pays du chao qui suit inévitablement les révolutions violentes.

Les révoltes arabes de 2011 quant à elles, avaient (et ont encore) pour but de faire tomber des régimes, mais sans avoir aucun projet fédérateur alternatif, et sans avoir une vision unanime relativement à la suite des événements. Chaque groupe, chaque organisation, chaque individu, avait et a toujours sa propre conception plus ou moins précise de ce que l’avenir devrait être. Une situation similaire a été vécue lors de la révolution Iranienne de 1979, à laquelle avaient contribué les communistes, les libéraux et les défenseurs des droits de l’Homme, avant de se faire tous massacrer ou museler par le pouvoir théocratique des Mollah.

Le même scénario peut se répéter dans les pays arabes car nous sommes en présence d’ingrédients semblables :

1) la grande majorité de la population vit une pauvreté économique et intellectuelle conjuguée à un ressentiment d’injustice, de désespoir et de corruption généralisée.

2) La grande majorité de la population est composée de croyants profondément conservateurs, qui pensent en toute sincérité que l’Islam constitue le meilleur référentiel pour l’organisation de la société et la meilleure source pour le droit et la législation.

3) Seule une petite minorité milite en faveur des droits de l’Homme et des libertés individuelles et collectives, et se bat comme elle peut sur un terrain particulièrement hostile.

L’organisation d’élections libres dans ce contexte ne peut conduire par la force des choses qu’à la prise du pouvoir par des islamistes plus ou moins radicaux. Pour peu qu’on élise aussi une assemblée constituante dans laquelle les décisions sont prises à la majorité, il est évident qu’il en sortira une constitution qui ne reconnaît de la « démocratie » que les mécanismes électoraux, et qui ne reconnaît de liberté qu’à l’intérieur du périmètre défini par les théologiens, exactement comme dans le modèle iranien. Le comble de l’absurdité est que ce modèle est considéré par de nombreux prêcheurs comme l’exemple à suivre pour les pays arabes, en dépit d’une expérience de plus de trente années de dictature et des résultats très peu enviables, tant sur le plan des libertés que sur celui des performances économiques.

En Iran, comme dans les pays arabes, on confond « démocratie » et « dictature de la majorité ».

La démocratie ne se réduit pas à la simple organisation d’élections par lesquelles on remet le pouvoir à la majorité. La démocratie se mesure aussi à l’aune des droits et des libertés que la constitution garantit aux minorités. Autrement dit, il existe des préalables universels qui transcendent les courants de pensées, les religions et les croyances, et qui constituent le socle fondamental sur lequel on construit la démocratie. Ces préalables sont aujourd’hui résumés dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans les valeurs morales universelles qui constituent un dénominateur commun appartenant à toute l’humanité. Ces valeurs ne peuvent pas être l’apanage d’une seule ethnie, d’une seule race, ou d’une seule religion, elles sont le fruit de l’intelligence humaine à travers les âges et à travers les régions. Les conservateurs salafistes, et les traditionnalistes de manière générale, rejettent toute référence aux valeurs universelles en tant que référentiel indivisible. Ils considèrent qu’il s’agit là d’importation de valeurs étrangères à notre culture, de principes propres à l’Occident et de modèles en contradiction avec notre religion. Ils n’acceptent la tolérance que dans le sens de « la tolérance répressive » au sens que lui donne Herbert Marcuse.

Or, les valeurs dont on parle ne sont pas exclusivement occidentales, elles sont totalement partagées aujourd’hui par des pays asiatiques tels que le Japon, la Corée du Sud, l’Inde… par des pays d’Amérique latine tels que le Chili, l’Argentine, le Mexique, le Brésil… par des pays d’Afrique tel que l’Afrique du Sud, et par des pays d’Océanie tel que l’Australie et la Nouvelle Zélande. Les valeurs dont on parle ne sont pas non plus propres à une religion ou à une culture, elles sont partagées par des musulmans, des juifs, des chrétiens, des bouddhistes ainsi que par des athées et des agnostiques. Il faut savoir en plus que les valeurs dont on parle sont aussi combattues en Occident par les forces rétrogrades des évangélistes chrétiens, des juifs extrémistes et des ultraconservateurs de touts bords !

Ceci dit, les droits de l’homme et les valeurs morales universelles, telles qu’elles sont mondialement définies, constituent pour l’instant l’aboutissement de ce qu’il y a de mieux dans toutes les religions et dans toutes les morales. Alors que les religions inculquent à leurs acolytes qu’ils sont meilleurs que toutes les autres créatures, les valeurs universelles ont la particularité de considérer que tous les êtres humains sont égaux en droits et en obligations, abstraction faite de leurs races, de leur sexe, de leurs croyances religieuses et de leurs pays d’origine. C’est pourquoi des révoltes populaires qui aboutissent au remplacement des dictatures de la minorité par des dictatures de la majorité ne constituent pas des printemps mais plutôt des automnes qui annoncent un hiver glacial d’hibernation des idées et d’enterrement des libertés.

L’effondrement d’un régime dictatorial ne signifie pas nécessairement la mise en place d’un régime démocratique.

La tendance lourde des populations arabes aujourd’hui est de vouloir confier leur destin aux islamistes qui tiennent un langage liberticide, antioccidental et anti-modernité. On dirait que les peuples arabes ont aujourd’hui besoin qu’on les caresse dans le sens du poil, qu’on leur miroite des solutions divines extraordinaires pour résoudre leurs problèmes terrestres et quotidiens, qu’on leur raconte des histoires pour enfants ; on dirait qu’ils sont prêts à absorber les discours basés sur un nombrilisme infantile et sur des valeurs du moyen-âge. Tôt ou tard, le réveil de cette utopie aliénante sera dur, mais d’ici là beaucoup d’eau aura coulé sous les ponts et beaucoup de temps sera perdu.

Le monde arabe est encore loin, peut-être même très loin de la révolution qui va le propulser vers la modernité, vers le développement économique et social, vers la liberté et l’épanouissement des citoyens. La majorité des peuples arabes se positionne dans une situation qu’on qualifierait en psychologie de schizophrénie : en tant que personnes, les individus utilisent massivement les produits de consommation et la technologie de la civilisation moderne, mais en tant que communauté, ils rejettent toutes les valeurs humaines et morales que cette modernité véhicule. Ils sont individuellement attirés et subjugués par les pays développés (immigration en masse), et en même temps ils se positionnent collectivement en confrontation systématique avec ces pays.

Désolé de contredire les optimistes, mais il y a de fortes chances pour que le printemps et le jasmin espérés n’aboutissent qu’au changement des dictatures militaires par des dictatures de théologiens. Au bout du compte, on aura remplacé un totalitarisme par un autre, et on aura donné raison à ce jeune qui a scandé en reprenant la phrase du vieux tunisien « Harimna harimna, pour rien ».

Au lendemain de l’effondrement des régimes dictatoriaux arabes, et à la lumière des données sociopolitiques dans ces pays, le mieux qu’on puisse attendre pour les décennies à venir c’est une forme d’équilibre instable dans lequel les régimes continuent de jongler entre les idéologies et les référentiels. Ils seront tiraillés entre le pouvoir des militaires, les guerres des milices, les lobbies financiers et les aspirations des groupes ethniques ou religieux. Le pire c’est l’instauration de régimes islamistes de type iranien. Dans un cas comme dans l’autre, la démocratie, le progrès, le développement et la liberté seront reportés aux calendes grecques. Mais en fin de compte, comme l’avait dit Montesquieu au dix-huitième siècle : les peuples ont les gouvernements qu’ils méritent.

Abdelilah Kamal