Ne me jugez pas ! Avr27

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Ne me jugez pas !

 

Très souvent, on me pose des questions à propos de mon expérience : « Pourquoi l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a inspiré ? Est-ce une écriture engagée ? Féministe ou seulement féminine ? Et puis, pourquoi ce titre ?»

J’écris parce qu’il y a des choses que je veux dénoncer, réclamer, rappeler. J’écris pour être sûre que ces choses ne deviennent pas banales. Je veux toujours m’indigner, me poser des questions. Écrire, c’est ma manière de réagir. Je fustige les comportements qui nous font régresser. Et puis, je ris, j’ironise, j’exagère, parce que beaucoup de choses passent mieux quand on en rit.

Je crie, à ma manière, pour faire changer des choses dans l’esprit des gens. Je ne suis pas QUE féministe. Pour moi, il n’y a pas une seule bataille à mener, mais plusieurs. Mes personnages sont des femmes, des hommes, des enfants, des jeunes, des vieux. Ce qui les relie, c’est qu’ils veulent vivre leurs vies, sans qu’on les juge. Alors oui, je suis engagée ! Je suis engagée à ce que les gens se battent pour leurs idées, pour leurs styles de vie, même si ceux-ci sont différents et qu’ils sortent de la norme.

Le titre de mon livre « Ne me jugez pas ! », c’est le cri de mes personnages qui veulent vivre selon leur propre conception.

C’est notre grain de folie qu’il faut cultiver. Ce sont nos artistes qui doivent être célébrés, nos femmes protégées, nos hommes radoucis, nos réflexions réformées.

J’appelle à la tolérance, à l’amour, à l’entraide, à housn al jiwar*, à l’amitié, au pardon. Je suis romantique et positive, et je pense qu’il y a suffisamment de générosité, de verve et de courage pour faire évoluer notre pays.

Alors, à bon entendeur, salut !

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Extrait :

Le fou

Je suis le plus jeune d’une fratrie ou, devrais-je dire une « sœurerie », je m’appelle Bachir, j’exerce le plus beau et le plus noble métier du monde.

Je suis instituteur. Et je déteste ça.

Tous les jours, je me farcis ces morveux mômes de riches. Je prends le bus, je fais trente-cinq minutes de trajet, à sentir la boue de la banlieue casablancaise, les alcooliques, qui ne sont plus anonymes, les chemkara40 avec leur colle à sniffer. J’aperçois des femmes voilées qui pourraient me sauver de mon calvaire olfactif, mais elles ont oublié leurs voiles et leurs cols trop roulés huit jours sur elles, créant une sorte de mélange douteux, une odeur de sueur moite, chargée de phéromones, qui fait fuir les mâles.

Quand j’arrive haletant à mon école à la façade colorée, j’arrange mon pull ordinaire, dont je ferme tous les boutons, pour que ce monde-là ne pénètre pas mon âme intérieure. Les directrices coincées me toisent du haut de leurs talons.

J’entre en classe, tous les enfants sont bien habillés, ils sont beaux, ces gosses de riches, tirés à 4 épingles, des épingles en or, serties de diamants, mais bien pointues au bout. Ils me transpercent les oreilles, m’agacent avec leur mine rose. Même quand ils sont malades, ils sont agréables à voir, pas de morve qui dépasse, pas de cheveux ébouriffés. Ils ont des paquets de mouchoirs colorés dans leurs poches, des barrettes de toutes les formes dans une trousse.

Je me demande qui s’occupe d’eux, pas leurs mères. Indisponibles. Sûrement une de ces sénégalaises ou philippines tout droit venues de leur pays. Ça, c’est la nouvelle mode, le comble de la bourgeoisie marocaine, impressionner la galerie en parlant français ou anglais avec sa bonne à tout faire. Ces femmes venues d’ailleurs touchent presque le même salaire que moi. Elles n’ont pas de licence, parlent en mime ou en onomatopée, sont aussi élégantes que leurs petits voyous de maîtres.

Une fois par trimestre, je les vois défiler, ces mamans, à coup de gloss, d’yeux de Betty Boop, de sacs vernis dont je ne connais même pas le logo, dessiné bien en évidence.

J’enseigne l’arabe. Je parle arabe, du matin jusqu’au soir. Je les fais plier à mon univers, elles n’arrivent pas à aligner trois mots, j’essaie de leur montrer à quel point je suis bon. J’utilise des tournures de phrases qu’elles n’ont jamais entendues, des mots magnifiquement tordus. J’adore voir leurs visages se triturer pour déchiffrer. Elles me supplient d’être gentil avec leurs enfants, elles essaient de comprendre pourquoi leur rejeton est nul. J’aime leur dire de faire des choses qu’elles ne feront jamais, car trop has been : je leur propose de parler arabe à la maison. Quelle blague ! Si seulement elles savaient elles-mêmes, bandes de pimbêches !

« Le programme de cette année est chargé, je suis obligé de leur donner quinze poésies par mois ». Elles prennent des mines déconfites.

Je jouis de ce bonheur trois fois par an, en début d’année, en décembre puis en mars. Alors, je le fais durer un peu, en glissant des mots aux enfants dont les parents sont les plus atteints de phobie arabe et de crise d’identité marocaine. Je leur demande de venir me voir en dehors de ces périodes-là.

J’exerce mes talents d’acteur. Le soir, je me regarde parler devant mon miroir. J’arrange mon costume, je croise les doigts puis les décroise. Je sors le dictionnaire des grands jours de fête, celui que personne ne saisit.

Il n’y a que ça qui me fait accepter ce métier.

Je suis tellement content en fin de journée, que je donne des punitions aux enfants. Des punitions collectives, pour que je n’aie pas à me justifier. Pas de favoritisme. Tout le monde recopiera cinq fois le texte de lecture de quatre-vingts lignes. Je rentre chez moi, extenué, mais réjoui à l’idée que vingt-cinq enfants dans la nature, avec leurs mères, leurs pères, leurs tantes et leurs grands-mères, soient en train de maudire ce texte.

Je voulais être coiffeur, moi. J’avais déjà tout appris avec mes sœurs, les brushings bouffants, les rattrapages de mèches ratées, le dentifrice sur les brûlures de fers à lisser. J’adorais les cheveux. J’aimais les longs qui puaient l’huile. Les courts qui se voulaient modernes. Les cramés à force d’essayer. Les noirs profonds qui faisaient mauvais genre. Les blonds sur un teint noirâtre. Les roux au henné. Les blancs qui voulaient tout effacer après leur passage.

Mon père a failli tordre le cou à ma mère, le jour où il l’a su. Il a méchamment répondu au rêve du jeune homme de dix-neuf ans que j’étais, que ma mère avait déjà eu du mal à avoir un fils, il ne fallait pas que celui-ci soit une tantouse ! Etre coiffeur est un métier pour filles. Pour homosexuels maudits ou pour enfants ratés. Pas pour mon fils. C’est ça qu’il avait dit. Je veux qu’il soit instituteur, qu’il aille à la faculté, qu’il soit instruit. Il est mort quelques temps après. Ma mère et mes sœurs, trop sentimentales et bêtes, m’ont obligé à en faire mon métier. Pour le respect de l’âme de ton père, ont-elles répété en chœur.

Je continue chaque jour depuis maintenant huit ans à enseigner des choses inutiles à des enfants qui ne veulent pas apprendre. C’est triste, ce n’est pas la vie que j’attendais, ce n’est pas la vie que je voulais.

Tous les dimanches, je vais en ville, après un long trajet, je contem-ple ces petites échoppes de coiffeurs. Je les regarde couper, s’affairer autour de ces femmes, je m’imagine tâtant la chevelure de celle-ci, colorant les mèches de l’autre.

Puis je change de quartier. Je scrute tous les détails, j’aime voir les différences entre les coiffeurs.

Ceux-ci sont plus fashion, on le reconnait tout de suite, parce qu’ils n’ont pas devant leurs portes des étendoirs à linge sur lesquels sèchent des serviettes sales. Les coiffeurs sont plus efféminés, mieux habillés aussi, ils portent tous le même tablier avec le sigle de l’institut auquel ils appartiennent. Ce ne sont plus Khadija et Karima qui vous coiffent, mais Dija et Kary, c’est moins populaire, et plus joli. A force d’observation, j’ai vu aussi des filles qui commencent par être femme de ménage, deviennent shampooineuse, puis terminent au maquillage. Leur physique, comme leur prénom connaissent aussi quelques liftings, elles sont d’abord moches, petites et grosses, s’appellent Fatna, puis telles des papillons quittant enfin leur chrysalide, deviennent fines, grandes, intelligentes, et se nomment Yasmine, Chaymae.

Je maudis le jour où j’ai été à la fac .

Je rentre chez moi, retrouver mes « femmes », celles qui m’ont livrées à cette vie morose. Elles s’occupent de moi sans relâche, savent que c’est de leur faute. Je ne m’encombre pas de liaisons amoureuses. J’ai huit femmes, qui m’aiment sans compter, et à qui je peux presque tout demander. Elles vont sûrement me préparer mon plat préféré, un bon tajine aux cardons. Je mange en pensant au lendemain.

C’est décidé. Demain, ce sera Inès et Kamil, qui auront à écrire cent fois, « je n’embêterai pas mon bien-aimé instituteur ». Ça leur apprendra à avoir de beaux cheveux blonds.

*Respect des voisins