Les quatre saisons Mai04

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Les quatre saisons

Les quatre saisons

Posté par Un homme le 4 mai 2012 dans Texticules | 11 commentaires

Le printemps

J’ai écrit mon premier poème quand j’avais douze ans. C’était un poème d’amour en arabe. Eh oui ! Déjà à cet âge, les filles me tournaient la tête. Pas n’importe lesquelles, pas les petites morveuses de mon âge, non ; j’étais fou des grandes filles qui faisaient trois fois mon âge et dont les rondeurs étaient déjà parfaites, les courbes biens dessinées et la sensualité provocante. Mais c’était en secret, c’était mon secret à moi. Si maman l’avait su, elle m’aurait cassé la tête ! Et si papa l’apprenait, il allait me la fracasser ma tête ! C’est pourquoi je me contentais de raconter mes histoires secrètes sur des bouts de papier. Je leur dévoilais ma flamme et mes désirs, mes envies et mes soupirs, les meilleurs comme les pires. Les petits bouts de papier étaient discrets, ils n’allaient pas divulguer mon intimité et ils n’allaient jamais me trahir. Ils étaient mes confidents.

Si je me souviens aujourd’hui de ces missives jamais postées, auxquelles j’avais livré des choses que je n’oserais pas répéter, c’est qu’en fait un jour j’en avais oublié une dans la poche de mon pantalon. Maman avait l’habitude de vider les poches de tous les habits avant de les plonger dans la bassine pleine d’eau mousseuse et savonneuse. C’était un ange ma mère, mais elle était analphabète. Maman était un ange analphabète ! Ne sachant pas ce que contenait le petit papier sur lequel j’avais griffonné mon premier poème, elle le tendit à mon père pour en évaluer l’intérêt. Au premier coup d’œil, son visage, déjà brun, brunit encore davantage. « Oh le petit voyou ! » cria-t-il, « Oh le salaud ! ». Maman regretta de lui avoir remis le papier, mais c’était déjà trop tard.

Dès que je suis rentré de l’école – j’étais en classe de CM2 – Le processus de correction allait démarrer inévitablement. Mon père alla chercher une corde, m’attacha les pieds, prit un bâton d’olivier qui servait à battre la laine, et m’administra une de ces inoubliables raclées malgré les cris de ma mère qui implorait son pardon et malgré mes pleurs ; provoqués davantage par l’injustice que je ressentais que par la douleur des coups. Pour moi, je n’avais fait qu’exprimer une envie, un désir que j’éprouvais au fond de moi, et dont je n’étais pas responsable ! Il est vrai que les mots étaient non seulement grivois, mais franchement crus, tels que je les avais appris dans la rue, sauf que la sincérité y était, et la rime aussi.

Maman me prit dans ses bras, consola mes blessures physiques et surtout psychologiques. « Tu es encore trop jeune pour parler de ces choses là ! » me disait-elle, « désolé mon poussin, je ne savais pas ce qu’il y avait sur ce papier ! ». Elle ne savait pas non plus que j’étais un garçon précoce, et que je passais une partie de la nuit à rêver de mes amoureuses.

L’été

Personne ne m’a jamais aimé et personne ne m’aimera jamais comme maman m’avait aimé. Cela est une certitude, mais cela n’avait pas duré plus de quatorze années ; dommage ! Les six premières années de mon enfance n’avaient laissé dans ma mémoire que de vagues souvenirs d’une mère nourrice et protectrice. Celle contre laquelle je courais me blottir à chaque fois qu’un danger réel ou virtuel me hantait. Elle me protégeait des coups de bâtons et des fessées à répétition que m’administrait mon père. C’était elle qui se précipitait à mon secours lorsque la colère de mon géniteur allait se transformer en une pluie diluvienne de jurons, d’insultes et de gifles, ou encore lorsque les doigts de papa s’activaient à défaire la ceinture de son pantalon, et que celle-ci allait changer de rôle et de fonction. Je frémis encore aujourd’hui au tintement du fermoir en acier qui annonçait une séance de châtiment, de souffrance et de larmes.

Ma mère était aussi ma protectrice contre les méchants lambins de la rue, et contre les méchants loups de mes cauchemars. Je n’ai jamais appelé mon père au secours. C’était toujours elle. Je ne dormais comme un ange qu’entre ses bras et je ne savourais la douceur de la vie qu’en déposant ma petite tête sur ses seins en l’enlaçant comme le ferait un petit singe chétif.

Mon soleil à moi, c’était maman. Elle me réchauffait, me consolait, éclairait mes jours et me nourrissait. Elle était pour moi plus qu’un soleil d’été. Le soleil, celui du ciel, disparaissait chaque soir, alors que maman était disponible pour moi le jour comme la nuit. Je dormais entre ses bras et sous ses caresses, puis quand je me réveillais, elle était déjà debout à s’activer pour me préparer à manger, m’habiller pour l’école et s’assurer que je n’ai pas oublié un cahier, la gomme ou le crayon. Maman était mon soleil qui ne se couchait jamais.

J’ai encore aujourd’hui le souvenir de cette maladie qui allait m’emporter à l’âge de six ans, la typhoïde. La fièvre dévorait mon petit corps d’enfant et j’avais commencé à halluciner en confondant les personnes réelles et les personnages de mon imagination. Ma mère ne me quittait que pour me préparer une infusion, ou pour ramener les compresses imbibées d’eau de rose qu’elle plaçait tendrement sur mon front brulant. C’est surtout sa tendresse et son amour qui m’ont aidé à guérir, beaucoup plus que les médicaments qu’on m’administrait par voie orale, par voie rectale, par voie intramusculaire et par voie intraveineuse. J’en avais vu de toutes les couleurs au sens propre comme au sens figuré. Mais ma mère était là. Ma guérison, je la lui devais à elle ; ma vie, je la lui devais aussi.

A cet âge, je n’étais pas encore conscient de la chance que j’avais d’avoir une maman ; de la chance que j’avais d’avoir cette maman en particulier. Elle était belle et gracieuse, intelligente et cultivée même si elle n’avait jamais fréquenté l’école. Elle compensait son analphabétisme par une grande capacité d’écoute, une grande curiosité et une mémoire d’éléphant. Mon père, qu’elle vénérait, lui assurait l’encadrement intellectuel qui lui faisait défaut, et il lui ouvrait les portes du savoir en partageant avec elle ses lectures, ses commentaires sur les informations et ses réflexions sur ce qui se passait dans le monde.

L’automne

C’était après avoir soufflé ma treizième bougie, et démarré mon adolescence que les relations avec ma mère allaient devenir plus compliquées. J’avais certainement du mal à gérer mon complexe d’Œdipe, j’avais de plus en plus de mal à témoigner mon amour et mon attachement à ma mère. J’avais encore besoin d’elle, mais je voulais aussi me débarrasser de sa protection, sortir de ma coquille, voler de mes propres ailes. Je constatais la tristesse de son regard, et je devinais la douleur qui la déchirait à chaque fois que je lui manquais de respect mais je restais insensible à sa détresse. Même aujourd’hui j’ai du mal à m’expliquer cette ingratitude et cette attitude de violence froide contre celle qui m’avait tout donné.

La peur et la lâcheté qui me paralysaient lorsque j’étais en face de mon père, se transformaient en agressivité et en arrogance lorsque j’étais en face de ma mère !

Un jour que je rentrais de l’école, j’ai jeté mon cartable devant la porte de la cuisine et je suis allé chercher à manger. Maman, m’interpela : « Tu ne dis pas bonsoir ? Tu ne viens pas m’embrasser ? ». Je lui tournai le dos, et je haussai mes épaules dans un geste irrespectueux et chargé de mépris. Je n’avais pas remarqué l’arrivée de mon père. Ce n’est que lorsque j’ai pris mon envol à un mètre au dessus du sol, sous l’effet du coup de pied dans le derrière, bien visé et parfaitement administré par mon père, que j’ai compris qu’il était là. « Lhmar Lakhor ! » me dit-il « tu oses manquer de respect à ta mère ! ». Il s’en suivit une séance classique de bastonnade dans les règles de l’art, mes pleurs et mes cris ; et puis les demandes de pardon de ma mère qui le suppliait de ne pas me faire mal, et qui tentait de me protéger tout en courant le risque de recevoir elle-même un coup par inadvertance. Que d’injustice : mon père me punissait et moi je punissais ma mère !

Je reconnais aujourd’hui que je n’étais pas un enfant docile en ce début d’adolescence. Pas très discipliné non plus. Vas savoir quelle mouche m’avait piqué le jour où j’avais décidé « d’emprunter » des sous dans la poche du pantalon de mon père qui faisait tranquillement sa sieste. Mon père n’était pas avare, mais il était très regardant sur les dépenses. On ne manquait de rien sauf que le gaspillage n’était pas tolérable. Or, le cinéma était considéré par lui comme une grosse perte de temps et d’argent. Je ne partageais pas ce point de vue, et je ne comprenais pas comment une personne qui avait de l’argent dans sa poche ne passerait pas tout son temps au cinéma ! D’autant plus qu’on projetait en ce temps là le western « Et pour quelques dollars de plus », un chef-d’œuvre que j’aurais pu revoir cent fois sans m’en lasser. Je tendais ma main subtilement dans la poche du pantalon suspendu et j’en sortais une grosse pièce de cinq dirhams. C’était suffisant à l’époque pour payer deux billets de cinéma pour moi et mon ami, et deux sandwichs de saucisses, dont la grillade sur feu de bois dégageait une odeur, que dis-je, un parfum tellement excitant pour les narines que nos bouches d’enfants salivaient d’envie et nos estomacs criaient : « On en veut ! On en veut !». Je m’étais régalé, et mon ami aussi.

En rentrant à la maison vers sept heures du soir, je fus soumis immédiatement à un interrogatoire très serré, à l’issu duquel j’étais acculé à tout reconnaître ! Et là mon père me dit « Tu as fait tout ça pour voir le film Et pour quelques dollars de plus ! Maintenant tu va voir le nouveau film Et pour les quelques dirhams de trop que tu as volé ! ». J’avais passé un bel après-midi, Je l’ai payé très cher le soir même.

C’était une année difficile, celle de ma quatorzième année. Une année jonchée d’ingratitudes multiples de ma part envers celle qui m’avait donné la vie et qui continuait à me pardonner et à me protéger à mon insu. Mes relations avec maman ne s’amélioraient pas, elle faisait tout pour me satisfaire, je faisais tout pour lui déplaire et lui envenimer la vie !

L’hiver

Mon père venait d’obtenir son permis de conduire et il a acheté sa première voiture. Une fierté pour lui et pour toute la famille. Deux semaines plus tard, nous prîmes la route pour assister au mariage de l’une de mes cousines. Je me rappelle encore aujourd’hui du dernier regard que j’avais jeté sur le cadran indiquant « 160km/h ». Nous étions sur la route qui reliait la ville de Midelt à la ville de Boulmane. Mon père dépassait une deux-chevaux conduite par un étranger, et au moment où il essayait de se rabattre sur la droite, il perdit le contrôle du véhicule qui fit une série de tonneaux avant de s’immobiliser au sol. Je ne me rappelle plus de tous les détails. La deux-chevaux était arrêtée sur le bas-côté, un couple de français, probablement des coopérants, tentaient de nous aider ; des nomades avaient accouru depuis leur tente pour nous prêter secours, et nous aider moi et mon père à nous extirper de la voiture. Un vent glacial soufflait et des flocons de neige avaient commencé à tomber. J’ai vu mon père saigner de la tête, agenouillé à côté du corps inerte de maman qui était éjectée de la voiture.

La mort de ma mère ne m’avait pas affecté sur place. C’est au fil du temps qu’un sentiment d’entrailles broyées, et qu’une sensation de cœur déchiré commençaient à me saisir et à provoquer la douleur la plus atroce que j’ai jamais ressentie de toute ma vie. Mes larmes coulaient le jour et coulaient la nuit ; elles séchaient un moment puis coulaient à nouveau. Mes larmes devenaient une délivrance que je suppliais. Jour après jour je me rendais compte des injustices que j’avais fait subir à ma mère et des crimes que j’avais commis par mon arrogance et mon ignorance. Trop tard, je n’avais plus de maman.

Ce jour là, le monde avait définitivement changé pour moi. Petit à petit je me rendais compte que je n’avais plus de protection, que j’étais dorénavant vulnérable, et qu’il n’y avait plus de rempart entre moi et mon père, entre moi et les autres, entre moi et la peur.

Lorsqu’aujourd’hui je me souviens de quelques unes de mes méchancetés envers elle, non seulement je le regrette amèrement, mais en plus je souffre de ne plus avoir l’occasion de lui présenter mes excuses, de ne plus avoir l’occasion de lui témoigner ma reconnaissance pour tout ce qu’elle a fait pour moi, de ne plus avoir la possibilité de lui embrasser la main, la tête et les pieds, de ne plus pouvoir m’agenouiller devant elle pour lui demander pardon. C’est trop tard. Oh mon Dieu ! Comment ai-je pu la décevoir ?! Comment ai-je pu la faire pleurer ?!

Aucun garçon ne peut comprendre et apprécier la vraie valeur d’une maman que lorsqu’il la perd, lorsqu’il devient orphelin. J’attendais la tombée de la nuit pour espérer la voir dans mes rêves, je fermais les yeux et me concentrais pour pouvoir retrouver l’odeur de sa peau, je souhaitais retrouver un cheveu d’elle ! Seul le foulard qu’elle portait le jour de l’accident me tenait compagnie. Je l’avais récupéré, entaché de son sang, et je l’avais gardé, serré contre moi.

Depuis ce temps, je m’étais juré de ne jamais décevoir l’esprit de maman qui ne me quittait plus. J’étais certain qu’elle m’observait de là haut, du milieu du ciel divin, et je la priais de pardonner mes méchancetés et mon ignorance. Chaque soir dans mon lit, je me mettais sous les couvertures et je criais de toutes mes forces pour qu’elle m’entende :

Maman, pardonnes moi !

Maman, excuses moi !

Maman, reviens !

Maman, je t’aime !

Mais elle était très loin, trop loin, et je ne savais pas si elle m’entendait vraiment. Depuis, je m’étais juré d’être à la hauteur de son amour et de ses espoirs, de suivre les conseils qu’elle me donnait lorsqu’elle était à mes côtés, et de ne jamais tomber dans les pièges du tabac, de la cigarette et des drogues, de ne jamais devenir ivrogne ou alcoolique. Je m’étais juré de tout faire pour que maman soit fière de moi lorsqu’elle discuterait avec les autres mamans qu’elle va rencontrer au paradis. Peut-être qu’en réussissant mes études et ma vie, comme elle l’aurait souhaité, je réaliserais un jour mon unique rêve : celui de la voir me sourire et me dire « je suis heureuse, je suis fière de toi mon fils ».

Kamal Abdelillah