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Le viol disiez-vous?

Dernièrement, avec le cas Filali, on parle de plus en plus du “viol”, ce mot est scandé sans cesse. Un tabou jusque-là scellé, entre culpabilisation et honneur, s’est montré au grand jour. Mais les Marocains comprennent-ils vraiment la signification du mot ? En regardant un micro-trottoir sur une chaine marocaine, j’ai commencé à en douter sérieusement.

“Le viol est inacceptable, même lorsqu’il est voulu…”, “Le violeur et la fille doivent tous deux être punis »… et j’en passe de phrases contradictoires entendues auprès du Marocain lambda. Alors c’est ainsi que conçoivent les Marocains le viol? Sans vouloir insulter l’intelligence de qui que ce soit, c’est bel et bien le cas d’une tranche encore très large de la société marocaine. Ce problème de compréhension n’est pas une déficience, c’est un produit culturel complexe. Reste que ce genre d’incompréhension est le plus souvent criminel.

Grande confusion : le viol et le rapport sexuel

Ce qui ressort dans la plupart des témoignages est une confusion majeure entre le viol, qui est un acte sexuel subi, non voulu, qui est une forme de violence imposée à autrui, et le rapport sexuel qui, comme son nom l’indique, évoque l’idée d’une réciprocité et donc d’un acte librement choisi.

Pour ce Marocain (et cette Marocaine!) là que j’ai entendu au fil des témoignages, le viol désignerait tout rapport sexuel prémarital, voulu ou non, ou plus exactement : toute rupture de l’hymen par laquelle l’honneur de la femme en question (et donc sa valeur, s’entend) se retrouve dégradée.

Dans cette conception-là, on résume arbitrairement la valeur d’un être humain – à savoir la femme – dans une partie minime et intime de son anatomie. Risible, vous ne trouvez pas ? Résumer la valeur d’une personne à quelques centimètres de sa chair …

« Mais non! me retroqueraient-on, le choix de ce bout-là n’est pas arbitraire, et sa valeur est loin d’être minime, c’est la preuve tangible qu’elle n’a pas eu de rapport sexuel prémarital. » D’un point de vue scientifique, toute femme n’est pas forcément née avec cette petite promesse de virginité si prisée. Quant à sa valeur, elle est à relativiser…

Dans les tribus matriarcales, par exemple, l’hymen est déchiré à la naissance et ne représente rien de plus qu’un obstacle anodin. Dans notre culture patriarcale par contre, où les corps des femmes sont plus strictement régulés que ceux des hommes, c’est une tout autre histoire. On pourrait même dire, sans trop d’exagération, que le corps de la femme y est souvent considéré comme une propriété qui ne lui revient pas, sa virginité comme un trophée à remporter. D’où le principe des deux poids deux mesures entre les femmes et les hommes, dans leur sexualité mais pas que, et une certaine hypocrisie sociale qui en résulte.

 Une histoire silencieuse du viol

En plus du fait de refuser à la femme de faire ses propres choix quant à son corps et à sa personne, je trouve une autre idée, qui nourrit le genre de discours que je décris dans cet article, encore plus troublante. C’est le fait que l’on conçoit le rapport sexuel comme un acte qui est toujours perpétré par l’homme et subi par la femme. Que véhicule une pareille conception de la sexualité ?

Tout d’abord, on ne reconnait pas, ou on se refuse de reconnaitre à la femme la capacité de désirer. Le désir, dès lors qu’il est conjugué au féminin, effraie. Ensuite, on se désintéresse de son plaisir. Elle devient objet de plaisir, et non sujet. Un objet n’a pas de voix, il est incapable de vouloir, incapable de refuser. C’est ainsi que l’on a conçu la sexualité féminine, c’est ainsi que des viols sans noms on été perpétrés pendant des siècles au Maroc.

Il y a eu, et il subsiste encore, tant de viols passés sous silence, officialisés, légalisés, célébrés. Je ne vous parle pas de quelque chose que vous ne savez pas. Dois-je rappeler la tradition si sanguinaire de la nuit de noce et qui n’est qu’à moitié révolue aujourd’hui ? Dois-je rappeler dans quelles conditions un moment aussi intime se retrouve exposé aux yeux de tous ? Dois-je expliquer comment sous pareilles contraintes et pressions, il est impossible de désirer, impossible de jouir, impossible de consentir ? Qu’il est tout simplement impossible que ce rapport ne soit pas un viol ?

L’innovation est poussé à ses limites avec l’application arbitraire delarticle 475 du code pénal marocain. Le législateur choisit de protéger l’honneur, au détriment de la sécurité physique et mentale de la victime, au détriment de sa vie même. Il choisit, en somme, de faire vivre la victime et son bourreau sous le même toit, de débarasser ce dernier de toutes les charges, sous l’institution du mariage. Avec le cas d’Amina Filali, le silence n’est plus maintenu, mais les mentalites restent en décallage avec cette nouvelle réalité, quoi qu’on en dise.

Le corps n’est pas “qu’un” corps

Le corps est une totalité et une complexité. Ce sont des processus latents, d’autres plus explicites. C’est une vie cérébrale et psychique. C’est une mémoire charnelle et affective. Y porter atteinte, lui faire violence, n’est pas qu’un simple accident, c’est une blessure narcissique profonde qui ne guérit pas du jour au lendemain. Ainsi, le viol n’est pas un incident mineur et il n’est pas banal, car nuire à l’intégrité physique de toute personne, c’est bafouer sa dignité.

 

Par FEDWA GHANIMA BOUZIT