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Oui, je suis homosexuel, mais pas que…

Petit, je n’aurais jamais imaginé que ma vie serait ce qu’elle est maintenant. Je n’aurais jamais imaginé que j’aurais à faire des choix et des compromis que personne ne devrait avoir à faire. Je n’ai jamais voulu que mes choix de vie représentent la moindre cause, quelle que soit sa nature. Je suis quelqu’un d’extrêmement individualiste et j’aurais aimé avoir le droit de le rester. Malheureusement, la vie en a voulu autrement. Devant cette situation, le rationaliste que je me targue d’être, sait qu’il n’y peut rien et que la résignation est la seule façon d’avancer, mais l’être humain que je reste, malgré tous mes efforts de distanciation, ressent une amertume et une aigreur indescriptibles. Cette amertume que l’on ressent devant l’aléatoire des choses, cette aigreur qui vous annihile jusqu’à l’envie de vivre. Je suis en colère. Je suis en colère, et c’est triste, mais ceci ne changera rien du tout. Je suis en colère contre le monde entier. Je suis en colère contre moi-même, surtout. Je m’en veux de ne pas avoir quitté le Maroc quand j’en ai eu l’occasion ; je me console en me disant que, à 18 ans, on ne sait pas vraiment prendre les bonnes décisions. Toutefois, l’amertume demeure.

Que c’est malheureux de se retrouver réduit à voir les gens vivre leurs vies ! Et, en tant que jeune homosexuel marocain, c’est essentiellement tout ce que je fais. Mes ambitions, mes désirs sont conditionnés par une pléthore de paramètres que je ne peux contrôler. L’arbitraire est si dur à accepter. Devoir jongler entre famille, connaissances, camarades de classe, amis d’enfance, amis récents, amis tout court, voisins, etc. est consumant. Savoir que toutes ces relations humaines, durement bâties et entretenues, peuvent s’écrouler au moindre  »faux-pas » de ma part est dévastateur. Savoir que même (ou surtout ?) mes parents, censés être un support immuable, me renieraient s’ils savaient est désespérant. Et moi, quoi qu’en dise ma dignité, je les aime, ces personnes, malgré leur homophobie. Je les aime pour tout ce qu’elles sont à côté, je les aime parce qu’elles font partie de ma vie. Feraient-elles de même si un jour je décide de tout dire, par lassitude ou par courage imbécile ? Probablement pas.

Chaque individu des différents cercles précédemment cités connait une version de ma personne, et c’est beaucoup d’effort que de concilier tout cela. Je vis dans la paranoïa, c’est tellement éreintant. La vingtaine à peine entamée, je suis déjà fatigué. J’aurais aimé pouvoir vivre l’insouciance de la jeunesse, mais je me retrouve à devoir prendre des décisions qui me dépassent, qui m’épuisent. De surcroît, la déception de voir les quelques personnes auxquelles je me suis confié ne pas me prendre au sérieux, ou me réduire à mon orientation sexuelle, est immense.

J’ai fini par décider que les Marocains, même ceux qui se prétendent  »ouverts d’esprit », ne sont pas assez matures pour pouvoir accepter l’homosexualité sans faire dans le sensationnel : il n’y a qu’à voir la presse pour s’en convaincre. Certains diront que le simple fait que nous puissions en parler, même mal, même maladroitement, est déjà une grande avancée en soi, et je suis d’accord. Néanmoins, il ne faut pas oublier que, derrière le «phénomène», il y a des êtres humains. C’est frustrant de voir que tout un chacun se permet d’avoir une opinion sur comment je devrais vivre ma vie, sur ce que je devrais faire, sur la validité de mon existence, sur ma  »halalité », et sur beaucoup d’autres inutilités agaçantes. A la longue, c’est usant, c’est néfaste, ça fait stagner. Même quand j’essaie d’ignorer ce pan (certes conséquent) de mon identité, la société s’occupe de me le rappeler, insidieusement, cruellement. Peut-être est-ce moi qui fait une fixation dessus, mais comment faire autrement quand ce sujet est «à la mode» ? Tout le monde en parle, d’une façon ou d’une autre, pour dire tout et son contraire, pour généraliser ou faire son «occidentalisé».

A quand un traitement raisonnable d’une réalité humaine et naturelle -ordinaire, suis-je tenté de dire ? Le cynique en moi me dit que ce ne sera jamais le cas, surtout pas dans la farce qu’est ce Maroc. Et ça me désole. Oui, ça me désole de ne pas me voir maître de ma vie. Avec l’égoïsme qui me caractérise, je me dis que je mérite mieux, que je vaux mieux, comme si la vie me devait quelque chose, à moi, qui fait partie des 7 milliards de personnes peuplant cette terre. Et puis, parfois, pour je ne sais quelles mystérieuses raisons, tout fait sens dans ma tête, je retrouve une sérénité de plus en plus rare et arrive à oublier, à me détacher. D’aucuns appelleraient cet état «recul» : ces quelques périodes où l’on arrive à voir le tableau d’ensemble, à voir son insignifiance et où l’on se détache de nos préoccupations nombrilistes. Nous sommes bien d’accord que me demander d’être constamment dans cet état d’esprit serait aussi inhumain qu’utopique. Le fait est que vivre sans avoir de relations sentimentales (ou sexuelles, chacun ses préférences), et en sachant que de telles relations, stables, adultes, mûres, sont quasi-impossibles, sauf coup du hasard, dans le contexte marocain est attristant.

C’est le fait de se retrouver à la merci des coïncidences de l’existence qui est le plus difficile à supporter. Alors certains décident de faire semblant, de mentir, de se mentir surtout, et de faire comme si de rien n’était, en espérant qu’ils soient convaincants, et, souvent, même quand ils ne le sont pas, ceux qui les entourent font comme s’ils n’avaient pas deviné : c’est plus facile ainsi. Ces gens-là, ceux qui capitulent, peuvent être taxés de lâches, de peureux, et autres termes dégradants, mais ça serait injuste de le faire. Par exemple, moi qui crois en la liberté individuelle, en la liberté de choix, moi qui aspire à une vie épanouie ou s’en approchant, moi qui méprise cette hypocrisie crasse qui oblige certains à sacrifier leur vie pour sauver un honneur à la valeur absolue nulle, oui, même moi, je commence aussi à penser que ce serait plus facile de se conformer, car la bataille est perdue d’avance. J’ai la faiblesse de ne pas vouloir causer de la peine, aussi insensée soit-elle, à mes parents.

Certains peuvent penser que ressasser tout ceci relève du masochisme puéril, mais je ne peux m’en empêcher. C’est, en quelque sorte, tout ce que j’ai. C’est ma seule revanche possible sur une situation qui me dépasse largement. Je ne me sens pas citoyen, je ne me sens pas être. On se permet de nier jusqu’à mon existence, de me traiter de tous les noms possibles. Mon amour-propre est malmené tous les jours que Dieu fait. Ma voix, elle, n’a aucun poids. Que faire quand l’absurde est le blason d’un pays ? Le quitter dare-dare ? Si seulement c’était aussi facile… Parce que, et pour venir couronner ce tout déjà débordant, la géopolitique vient compliquer encore un petit peu les choses.

Et donc, en attendant que le hasard, ce traître, me sourie pour une fois, je subis, je me subis, je vous subis, je subis un Maroc, une culture qui au mieux m’ignorent, quand ils ne me détestent pas, moi, cet éternel bouc-émissaire. C’est pour cela que je vous prie, pour l’amour de Dieu, que vous dites adorer, la prochaine fois que votre cerveau sera tenté de faire un raccourci facile et infondé, qu’il voudra émettre un jugement qu’il pensera légitime, pensez à l’humain derrière l’homosexuel. Faites preuve d’un minimum d’empathie, vous en êtes bien capables pour des personnes qui se trouvent à l’autre bout du monde, pourquoi ne le ferez-vous pas pour quelqu’un qui prend le même bus que vous ? Parce que le personnel est aussi politique que tout le reste. Parce que, aussi niais que cela puisse sonner, personne ne mérite de vivre une telle misère affective et sexuelle. Parce que laisser vivre demande moins d’efforts que de haïr. Et enfin, parce que ma vie ne devrait concerner que moi. Idéalement, je n’aurais pas eu à être un débat public.

 

flank.furter@gmail.com

 

Par un Homme