Libertés individuelles : Le droit d’exister Août06

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Libertés individuelles : Le droit d’exister

Le débat sur les libertés individuelles est plus que jamais récurrent au Maroc. Le fait que l’on en parle aujourd’hui dans les médias, quoique timidement, le fait même que l’on daigne les appeler par leur nom, quoi que vague et abstrait dans les esprits de nombreux marocains, est une avancée en soi. Soit.

Je ne dirais pas que ce débat est à ses premiers balbutiements, ça serait passer sous silence une lutte plus ancienne, mais auprès du grand public, il l’est certainement. Il est malheureusement souvent faussé et naturellement, les réticences y sont marquées.

Individu et communauté 

Les libertés individuelles font partie intégrante des droits humains fondamentaux. Ils n’en sont nullement séparés et ça n’est pas une innovation de la dernière heure. Selon l’article 4 de la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de tout homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».

Beaucoup d’opposants aux libertés individuelles au Maroc se basent sur l’expression “tout ce qui ne nuit pas à autrui” pour appuyer leur propos. Il faudrait clarifier à quelle sorte de nuisance le texte renvoie. Est-ce la nuisance faite au “sentiment général” ou “sentiment religieux” dont parlent certains textes de la loi marocaine limitatifs de la liberté individuelle ? Non, c’est tout autre chose. Ce à quoi il ne faut pas nuire en exerçant sa liberté, c’est l’exercice de cette même liberté par autrui, tout simplement.

La notion de “sentiment général” me semble très vague, elle recèle plus qu’elle n’en dit, elle est une manière de maintenir une tutelle religieuse et/ou morale sur les individus qui est en totale contradiction avec leur liberté fondamentale. D’où le point suivant, un État respectueux des libertés est aussi un État qui permet à tout un chacun de vivre selon sa nature propre et qui garantit leur protection. D’où vient donc qu’au Maroc, souvent, ce n’est pas l’individu que l’on protège mais bel et bien celui que l’on sacrifie au profit de la communauté?

C’est tout une conception de l’individu et de la communauté qui sévit derrière cela. L’individu c’est le mal, il représente un danger pour la cohésion sociale. Il doit être un chaînon bien ficelé à l’ensemble. Seul, dans son unicité, il est méprisé. Cette peur, parce qu’il s’agit bien d’une peur, me paraît injustifiée. L’individu n’est pas une menace à la communauté, il en est au contraire le levier. Le développement propre de l’individu peut bénéficier à l’ensemble dans le sens où il permet l’essor de toute la société. Cela permet un climat plus propice à l’innovation et à la créativité, et donc au développement. L’individu est la valeur fondatrice de toute civilisation. Comprendre cela, c’est comprendre pourquoi les libertés individuelles sont essentielles, en quoi elles sont l’apanage de tous, car tout Homme se définit d’abord par son individualité, toutes sensibilités idéologiques mises à part.

Visibilité et intimité 

D’aucuns diront que la société marocaine est une société de concessions, beaucoup s’en enorgueillissent comme d’un modèle de “tolérance”. En d’autres termes, en mes termes si vous préférez, les individus peuvent vivre plus ou moins librement du moment qu’ils savent jongler avec les convenances sociales et se camoufler, ce qui engendre une hypocrisie sociale presque pathologique.

En ce mois de ramadan, le débat qui revient toujours est celui des non-jeûneurs. Penchons-nous sur lui dans un premier temps pour illustrer le débat plus général des libertés individuelles. Les opposants au droit de dé-jeûner en public invoquent souvent l’argument suivant : “Lesdites personnes peuvent très bien pratiquer leur liberté de ne pas jeûner chez elles sans troubler le sentiment général.” Une liberté n’en est pas une si elle n’est pas conjointement assumée et respectée, si elle est interdite de visibilité elle est donc interdite d’existence.

Dans toutes ces polémiques qui ont déferlé sur le thème des libertés individuelles, on a l’impression que les opposants se disent tout bonnement : “Quoi? C’est ce pour quoi ils se battent ? Il ne s’agit donc pour eux que de bouffe, alcool et autres frivolités ?” Non, ce n’est pas uniquement de cela qu’il s’agit, il y a là quelque chose de plus fondamental : le droit d’exister.

Ce droit, essentiel, inaliénable et irrévocable s’articule sur deux paramètres : la visibilité et l’intimité. Pour qu’il y ait en effet un droit à l’existence, reconnu et respecté, ces paramètres ne peuvent être régulés que par l’individu lui-même, non une instance ou une quelconque forme de  tutelle. C’est donc à l’individu et à l’individu seul de choisir quelle liberté il souhaite rendre visible, et laquelle il souhaite garder dans la sphère de l’intime, sans qu’aucune pression ne soit exercée sur lui. Il n’est donc pas obligé par exemple de se cacher pour manger, de cacher qu’il ne pratique pas le ramadan, et pour ceux qui crieront au scandale devant ma théorie de la visibilité, croquer un morceau en pleine rue n’a rien de pornographique à ce que je sache. Et encore, c’est là un cas extrême vu que ce que la plupart des non-jeûneurs marocains souhaitent, c’est simplement avoir accès aux cafés et restaurants. Que diable viendrait faire un jeûneur dans ces lieux en plein jour et comment son sentiment se retrouverait-il alors troublé ?

Incompréhension et affect

 Selon la dernière enquête du HCP sur les jeunes, 72% se déclareraient favorables aux droits de l’Homme. Ce chiffre est à relativiser. Parmi ces mêmes jeunes, beaucoup rejettent les libertés individuelles, à des degrés différents, en particulier la liberté de conscience et la liberté sexuelle. Comme nous l’avons dit plus haut, ces libertés constituent une part essentielle si ce n’est centrale des droits humains. D’où vient donc une telle contradiction ?

Je ne pense pas que ces jeunes manquent d’intelligence ou de discernement. Mais sur certaines questions, surtout celles qui effleurent le religieux, la compréhension n’est plus qu’une opération rationnelle et froide, elle touche à l’affect. Comprendre que la tutelle religieuse et morale n’est pas une solution, comprendre la nécessité de la diversité et son droit à l’existence, c’est aussi changer sa manière de sentir et de percevoir : soi-même, l’autre et le rapport à la religion. Alors seulement la diversité ne sera plus conçue comme une menace au “sentiment général” et le musulman marocain “modéré” le sera peut-être réellement.

Aussi, dans la conjoncture actuelle, on remarque un retour à une certaine forme de religiosité, particulièrement défavorable à la différence. Cette situation devient dangereuse non seulement pour l’exercice des libertés, mais pour la sécurité physique des personnes même. Pour ne citer que quelques exemples : Un certain Nahari a appelé à la mort du journaliste Mokhtar Larhzioui pour avoir défendu la liberté sexuelle sur une chaine télévisée, un jeune homme a été attaqué et tué dans la ville de Salé parce qu’il aurait insulté la religion islamique, des femmes se font attaquer dans les rues de Tiznit à cause de leurs vêtements jugés indécents… Pas de doute, le salafisme opère dorénavant au grand jour.

Comment donc pourrons-nous aller vers une culture des droits humains et des libertés?  Jusqu’à quand l’État continuera-t-il à sacrifier l’individu sur l’autel de la communauté?  Jusqu’à quand restera-t-il laxiste devant les violences et menaces des radicaux? Pourquoi la gauche marocaine ne s’approprie-t-elle pas cette lutte et la relègue toujours au second rang? Ces questions ne sont pas insolubles, elles appellent bien plus que des réponses, du courage et des actions concrètes.

 

Par Fedwa Ghanima Bouzit