Le brushing Août10

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Le brushing

Merde ! Je fais quoi maintenant ?

Je peux essayer de revenir sur mes pas.

Non, non, pas moyen de revenir. J’ai le pied fier, têtu, un peu con aussi. Il n’obéit pas aux ordres de repli. Il s’imagine qu’on abdique. « On marche déjà sur Roudani, putain ! C’est la mobylette qui t’effraie ? La charrette ? Chochotte ! ».

Oui, c’est comme ça que le pied parle à la tête, chez moi. Ici, c’est le mousse qui commande au maréchal. Forcément, c’est un peu branlant. Ça tangue, si vous préférez. Bande de pervers.

Parce que mon pied n’en fait qu’à sa tête, Garcia Marquez est resté à la maison.

Et pendant que mon pied met Maârif à sac, moi je culpabilise. Abandonner Garcia Marquez sur une étagère, c’est pire que d’emprisonner un chat. Au moins, un chat, ça tourne en rond, ça fait de l’art contemporain avec tes canapés. Alors que Garcia Marquez coincé sur une étagère, entre un Proust en position fœtale et un Kafka qui ne finit jamais ses phrases, c’est le breakdown direct.

Je culpabilise, mais je m’inquiète surtout pour ma pomme. Investir un salon de coiffure sans Garcia Marquez, c’est à peu près aussi effrayant que d’être catapulté, sans munitions, dans Metal Gear Solid 4, face à un Alamix et un Nézaren – Mes amis imaginaires – affamés de la manette depuis trois jours. No place to hide. Éliminée dans la seconde.

Sauf qu’au salon de coiffure, tu ne meurs pas tout de suite. Pas folles, les demoiselles, pour abréger tes souffrances d’une paire de ciseaux fleurie dans la trachée. Non. Mourir chez le coiffeur, c’est tout un art. Ou une science.

Je la soupçonne d’ailleurs de travailler au CNRS, ma coiffeuse. Département « post-béhaviorisme ». Ivanovna Pavlovna, aurait-elle pu s’appeler, si elle ne répondait déjà au doux prénom de Naïma. Doctoresse ès Conditionnement. Mention-très-honorable-avec-les-félicitations-du-jury-à-l’unanimité. On ne parle pas seulement de son « Hair Conditioner ».

« Prière de laisser vos cervelles dans les casiers à l’entrée », peux-tu lire sur un écriteau, toi la femme instruite, qui te crois obligée d’aplatir ta crinière, pour plus d’aisance oratoire sur les grands débats de société et autres buzz politiques face à tes homologues poilus et hirsutes.

Cela dit, tu peux refuser de mettre ta cervelle de côté. Des fois qu’on te la perde, qu’on la mette à macérer dans un pot de crème décapante. Ou pire, qu’on te l’échange contre de l’occasion quasi-neuve, n’ayant servi que deux ou trois fois. Tu serais bien embêtée.

De toute façon, je te vois mal pâturer sur le canapé, en attendant de te faire limer les sabots par une des stagiaires de Naïma. Brouter un chewing-gum vieux d’une après-midi, darder la télé de ton sublime regard de ruminant, en méditant les issues probables d’une série turque. Je te vois mal aussi feuilleter un numéro éreinté de Lalla Fatima – Naïma doit encourager la littérature marocaine, ou boycotter le groupe Lagardère –, te demandant si l’interviewée de la semaine, Raïssa Tihihit, a vraiment perdu sa virginité à huit ans, quand son père de quarante l’a mariée à un jeune étalon de soixante-dix.

C’est là que tu te dis que finalement, c’est pas si mal, des cheveux avec du caractère, qui font leur vie sur ta tête. Que tu commandes à ton idiot de pied de rentrer illico. Avec un peu de chance, Garcia Marquez ne gît pas encore, neurasthénique, au pied de ta bibliothèque.

 

Par Sana Guessous