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La promenade

Je marche gaiement dans la rue sans prêter attention au gardien édenté qui me reluque ni  le shnock qui s’arrête dans sa voiture de shnock. La rue grouille de misère et de victuailles dans le chahut agité d’une foule d’hommes excitée à la vue des femmes venues faire leur marché. Tous les matins un trauma érotique se produit auprès de la CSP Commerçant Ambulant. Les odeurs de poissons  d’égouts et de sueur se mêlent à celles de roses et de viande fraîches. Des gardiens de voitures courent dans tous les sens la main tendue des vendeurs à la sauvette brandissent leurs accessoires contrefaits pour les planter sous le nez  des fervents retirent leur chaussures au pied de la mosquée  pendant que le muezzin claironne un appel à la prière et que l’imam récite son sermon en roulant de grands yeux terrifiants. J’ai pas envie d’apprécier ce moment pour son pittoresque je déteste ça. Le pittoresque j’entends. Et en même temps je peux pas m’en empêcher si je veux être dans  et hors  ce moment. Je comprends pas toujours mes contradictions mais  j’ai décidé de les laisser vivre et au moment je trouverai  ça drôle ou détestable.
Merde ce qu’on est compliqué.
Enfin c’est l’entrée d’un marché. J’entre par curiosité.
Les marchands à la face craquelée de ridules  s’en donnent à cœur joie :
«   Hey, Guadaloupe, c’est moi Rodriguo ! Guadaloupe bellissima ! Moi je veux bien me marier tout de suite je te ferai pas languir autant d’années. Eh Guadaloupe ! »
Ils sont pliés.  Moi aussi je dois dire. Au fait Guadaloupe c’est la héroïne d’une télénovela qui a marqué une génération de marocains au point qu’elle est venue en visite officielle au Royaume. Elle est apparue sur nos chaînes nationales qui soit dit en passant sont franchement pixelisées par la poussière. Sans blague et pas que l’image je veux dire. Gamine la 1ere chaine nationale nous a proposé les programmes suivants pour nous cultiver : les discours du roi la vie des animaux les mangas et les jeux nippons. Je dis gamine mais c’est toujours la cas. Avec tout ça les marocains ils aiment même pas les animaux. Ni les nippons. Ni les discours. Sans blague. La chaîne privée elle nous a ouvert aux autres cultures : telenovelas toutes nationalités se disputent le cathodique au bonheur d’un audimat défoncé à l’espoir d’un jour l’amour la gloire la beauté.
Bref ce que je voulais vous raconter je me disperse. Une fois sortie du marché un jeune homme dans les trente ans m’aborde. Il se met à ma hauteur et se colle presque à moi. 10 centimètres nous séparent.  Je ne laisse pas transparaître une once d’émotion qu’il pourrait interpréter comme un consentement du coup il change carrément d’attitude pour devenir menaçant.
Rien de pire pour cette espèce que l’ignorer elle peut devenir subitement violente  voire sanglante.
«  Eh la fille je veux te parler je te parle avec respect tu dois m’écouter et tu dois me répondre. Écoute ce que j’ai à te dire. Je t’ai vue passer et j’ai décidé que tu seras  ma femme. »
Je lui réponds qu’on m’attend et que je préfère pas discuter. Il écoute pas.
«  Je veux nouer une relation avec toi une relation sérieuse et respectable. C’est vrai j’ai pas de travail mais tu vivras comme une princesse. On ira boire des jus au bord de la mer et on mangera des glaces main dans la main et je travaillerai et je te comblerai. Tu manqueras de rien. Toi tu auras besoin de t’occuper que de  ta maison et tes gamins. C’est pas grave si tu me fais des filles je t’en voudrais pas je te chasserais pas je suis pas un arriéré pondu à l’arrière d’une montagne paumée.
On croit que les clichés ne sont que de stupides clichés sauf quand on les vit.
Il poursuit :
–     Tu réponds rien hein tu me crois pas capable de t’offrir ce que tu désires? Tu me prends pour un moins que rien c’est ça ? Hgartini ? Sous prétexte  que j’ai pas de nom pas de biens pas de travail pas de relations je suis rien ? moins que rien ? Tu me méprises oui je sais que tu me méprises. Les femmes sont des salopes des vénales. Toutes! Les hommes ces faibles succombent à leur charme car ensorcelés car aveuglés par de viles  manigances.  Moi je suis pas faible. Tu es à mon goût et  je te veux. Moi aussi j’ai le droit d’avoir une belle femme à mon bras une femme classe comme toi. Ici c’est tout pour les riches même la beauté merde. Et je leur montrerai à mes voisins à ma famille à mon village ce que je vaux. Je te préviens à partir de maintenant tu ne sortiras plus seule et certainement pas dans un accoutrement de délurée. Tu seras à moi et ma mienne doit être pudique. Je viendrais avec ma famille les bras chargés de moutons de volailles de cadeaux et je demanderai ta main dignement tu verras. Comme un homme. Digne. La dignité ! Eh quoi ! On a droit à un peu de considération aussi. » Il m’avait presque craché ça.
Ça se corse et moi je cherche pas la confrontation. Sans blague je suis morte de trouille même si je montre rien. La femelle en moi a reniflé le danger l’instinct de survie s’est éveillé. Triste hère a débarqué de sa campagne en crise pour une ville une vie une virilité qui lui échappent. Il a besoin de considération alors je lui en donne. Je fais mine de poser des questions avec intérêt.
Quoi ? Faut bien s’en sortir.
J’essaie de choper le regard d’un passant qu’il comprenne mais personne.
J’arrive à le tenir sans qu’il se jette sur moi me balafre,  me kidnappe, me viole, me tue et  va savoir quelles horreurs encore jusqu’à ce qu’un taxi pointe enfin son rouge. Je suis sauvée. Je salue l’importun et m’engouffre précipitamment dans le cuir usé et puant d’une 205 déglinguée.
Tout de même je peux pas m’empêcher de repenser au pauvre gars.  Il est cinglé mais il doit avoir une vie de merde souvent. C’est fou mais quand même c’est un peu vrai la vie est injuste et ça me rend triste parfois. Et parfois non j’ai la haine. Je vous l’ai dit je suis pleine de contradictions.
Par Meryem Bennani