Sur la route de la mort Sep14

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Sur la route de la mort

Ils sont 42 (d’après Le Matin du Sahara) à avoir rendu l’âme, dont 5 à l’hôpital, mardi 4 septembre 2012, dans le silence et l’obscurité de la nuit, dans le tragique accident de circulation survenu dans la province d’Al Haouz. A ceux-ci s’ajoutent 24 blessés. Cette date est à marquer d’une pierre noire dans la vie de leurs proches. Les survivants, eux, bien qu’ils aient la vie sauve, ne sortiront pas indemnes de cette terrible épreuve. Certains hériteront d’un handicap physique parfois irréversible, d’autres d’un traumatisme mental et, pour les moins malchanceux d’entre eux, de troubles et de perturbations psychologiques à vie. En somme, pour les défunts comme pour les survivants, c’était le mauvais moment, l’endroit où il ne fallait surtout pas se trouver. Pourquoi alors y étaient-ils ?

Seule/seul face à Gabriel

En s’embarquant dans cet autocar, ils n’avaient d’autre finalité que d’emprunter ce moyen de transport public, à la portée de leurs petites bourses, pour se déplacer, se rendre d’un point A à un point B, chacune/chacun, obéissant à une raison le concernant, raison plus ou moins banale, liée aux exigences d’une mobilité qui se trouve être inscrite dans les gènes des espèces humaine et animale. Ils étaient à mille lieux de se douter qu’ils s’embraquaient, alors, pour leur ultime voyage. Ils passeront, ainsi, de vie à trépas sans y avoir été préparés ni eux-mêmes ni les leurs. Bien que personne ne puisse prévoir, avec certitude, ni la date, ni le lieu de sa mort, il y a cependant des situations qui nous permettent, d’une façon générale, de pressentir que notre fin est proche ou imminente, avec cette réserve qu’aveuglés par notre attachement à la vie, nous avons plutôt tendance à la situer à un horizon toujours plus lointain. Parmi ces situations, on pourrait faire état d’une longue et ou pénible maladie, du grand âge, ou encore d’une catastrophe naturelle annoncée et qui menace de tout balayer sur son passage. Nos victimes n’étaient, de toute évidence, dans aucun de ces cas de figure.

L’instant où l’autocar a dérapé pour se lancer dans le ravin, où il a fini sa course folle, a dû être d’une violence inouïe pour ces voyageurs de malheur. Ils virent, qui tirés brusquement de leur sommeil, qui d’une méditation interne ou d’une conversation avec son voisin de siège, leur vie suspendue à un fil bien ténu. Ce véhicule perdit pied, en quittant la terre ferme, la route goudronnée pour se fourvoyer dans un terrain inconnu, dans l’horreur, dans la tragédie. On peut imaginer, à ce moment fatidique, le déchaînement d’émotions extrêmes que chacune, chacun ressentait et exprimait à sa manière. Certains ont dû pousser des hurlements pour exorciser la peur qui les tenaille. D’autres n’ont pas manqué d’invoquer le bon Dieu, ses prophètes et ses saints, les priant d’assurer la sécurité à cet autocar et à ses occupants en danger de mort. D’autres encore ont été soudain frappés de mutisme, étant dans l’incapacité de proférer un traître mot ou d’émettre le moindre son, hébétés qu’ils étaient par l’intense gravité de la situation et l’énormité du choc. La scène apocalyptique qui se déroulait alors à l’intérieur de l’autocar devait présenter un triste et affligeant spectacle d’horreur, de détresse et de désolation, celles qui caractérisent les moments extrêmes, où prédominent les sentiments d’abandon, de solitude, de frayeur et d’impuissance. Ceux qui ont perdu la vie en ce moment se sont retrouvés non seulement dans l’horreur, mais aussi désespérément seuls face à la mort. Ils n’ont pas eu le droit de mourir dans un lit, avec une fin de vie marquée par la sérénité et la quiétude. Ils ont été privés de la possibilité de faire leurs adieux à la vie comme de demander et d’obtenir le pardon de leurs proches. Profondément éplorés, ceux-ci porteront longtemps les stigmates de cette mort horrible et solitaire. Ils auront beaucoup plus de mal à faire leur deuil dans de telles circonstances.

Le coût de cette tragédie

Bien qu’en baisse depuis les années 70, la part du transport par autocar dans les déplacements interurbains au Maroc atteint 35 %, en 2008, selon des données publiées sur le site du ministère de l’Equipement et des transports. Ceci représente plus du tiers de l’ensemble, ce qui est loin d’être négligeable. Cette proportion aurait dû inciter à la vigilance et faire en sorte que ce type de moyen de transport soit soumis à un contrôle rigoureux, strict et dénué de toute forme de complaisance par les autorités qui sont censées s’en acquitter.

Nous sommes, malheureusement, bien loin de cet idéal. Les faits attestent qu’en raison d’actes commis par des personnes que l’on pourrait qualifier de prévaricatrices, d’irresponsables et d’immorales, ces autorités ont trahi leur mission et n’en n’ont pas entrevu les conséquences tragiques. Ils se retrouvent, ainsi, le bras armé d’une tragédie qui représente un coût énorme. Celui-ci doit être appréhendé à l’aune de critères multiples. Le 1er d’entre eux est d’ordre humain, moral et sentimental. Quel est le prix des 42 vies perdues dans ces circonstances ? Estimée à l’aide de l’espérance de vie à la naissance, il se traduirait par le manque à gagner en termes d’années pour les défunts fauchés par cet accident. Ce manque variera en fonction de l’âge de chacune et de chacun à ce moment-là. Ce prix sera estimé, aussi, à la lumière de la valeur ajoutée perdue, du fait de leurs décès prématurés, et de l’impact qu’il aura sur leurs familles, leurs proches et le pays, d’une façon générale et ce, au regard de ce qui a été investi en eux. Si de tels aspects peuvent être approchés tant bien que mal, qu’en sera-t-il du prix de la douleur, de la souffrance et du sentiment d’abandon qui envahissent une personne qui s’est retrouvée orpheline d’un père, d’une mère ou des deux à la fois, du fait de cet accident ? Et que dire de ce qui submerge des pères et des mères ayant perdu une fille ou un fils qu’ils ressentent dans leur chair, comme s’ils avaient subi l’ablation d’une partie d’eux-mêmes ? Ce qu’éprouvent les personnes ayant perdu un conjoint, une compagne ou un compagnon de vie ? Ou encore de la peur, de l’angoisse, des cauchemars et des insomnies qui hanteront les longues nuits des survivants ? Ces lourds préjudices immatériels, rien ni personne ne pourra les apaiser et, encore moins, les compenser.

Le second critère est d’ordre financier. Il est relatif au montant des indemnisations des victimes blessées et des ayants droit de celles qui y ont laissé leurs vies. Ces indemnisations seront versées par les assurances.

Le 3ème est de nature socio-économique. Il s’agit de pertes de journées de travail, pour les survivants et/ou pour les membres de leurs familles, de frais médicaux et des longues souffrances qui précèdent la réadaptation à la vie et le retour à « la normale », si par chance il advient.

Le coût économique et financier de ce désastre est énorme et son impact sentimental, psychologique et immatériel reste inestimable. Le sentiment de révolte qui nous saisit face aux conséquences de cet accident est d’autant plus intense qu’il n’était ni imprévisible, ni inévitable. L’âge du véhicule incriminé, son état mécanique et sa surcharge avérée en faisaient un fait relevant du domaine du prévisible. Seuls des doutes sur la date, le lieu et éventuellement le nombre des victimes pouvaient être permis. Pour qu’il fût évitable, il aurait tout simplement suffi que chacune des autorités, intervenant dans la longue chaîne des responsabilités, eût fait convenablement son devoir et accompli dûment sa mission. Personne ne sortira indemne de ce tragique évènement, même ceux qui auraient agi, à 1ère vue, par intérêt. Entre l’avantage qu’ils sont supposé en avoir tiré et les risques qu’ils encourent, aujourd’hui, le fossé est abyssal. On ose à peine imaginer ce à quoi s’exposent le propriétaire du véhicule, qui en a fait une arme de destruction massive, en en prolongeant exagérément la durée de vie ; ni les autres acteurs qui, par négligence ou par manque de moralité, lui ont donné l’autorisation de rouler, en fait l’autorisation de tuer. Les souffrances psychologiques qu’ils éprouvent sont faites de regrets cuisants pour les premiers et de remords torturants pour les seconds auxquels se mêle la peur qui doit les tétaniser, la peur de ce que l’avenir leur réserve en rapport avec le prix à payer pour les actes qu’ils ont commis. En tous cas, quelle que soit les peines auxquelles seront condamnés ces différents protagonistes, elles demeureront minimes comparées aux pertes sèches en vies humaines, au bain de sang et de larmes et aux douleurs qu’ils ont semés autour d’eux.

Espérons que de bonnes décisions, y compris celle de construire un tunnel sur le col du Tizin Tishka, seront prises afin que justice soit faite, pour que ce drame ne soit pas vain et qu’on puisse dire : plus jamais ça.

 

Par Fatima Hqiaq