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Un été à Tanger

La ville de Tanger a battu les records de visites cette année on peut le dire sans attendre que les experts en statistiques se prononcent . Les touristes ont afflué de partout de l’intérieur du pays ( en majorité) , de l’extérieur, en voiture , en train , en avion en bateau… Une véritable invasion , les rues et les boulevards pullulent, les marchés explosent dans tous les sens du terme , en denrées , en foule et en prix évidemment , les cafés , les restaurants , les snacks sont bondés et la circulation une véritable catastrophe.

 

Une femme du peuple avec laquelle j’échangeais des évidences et des banalités sur l’état de notre ville en ces journées suffocantes , me disait d’ un air très docte: « Tanger ne peut plus supporter autant de monde , il va falloir que les autorités pensent à lui construire un premier étage » et dit en dialectal, c’était absolument hilarant : »tanja diaqat , khas el baladia tebnilha el foqui ».

 

Sagesse populaire qui signifie que zut on en a marre et que lorsqu’on se targue de recevoir autant de touristes il faut être capable et préparer des infrastructures adéquates. Je parle bien entendu du Tanger « intra- muros » , car je n’ose penser à l’état des quartiers environnants , nouveaux et populaires qui reçoivent un nombre élevé de nos émigrés pour l’été. Je n’ose penser à l’état de leurs rues qui sont plus souvent des pistes avec ornières … et à la poussière qui va avec. Ajoutez à celà, la chaleur et le soleil de plomb, sans arbres pour rafraichir l’atmosphère, car cette absence est indiquée pour mieux sentir les bienfaits d’Hélios , et laisser plus de place au béton que l’on apprécie particulièrement dans notre société. Dès que l’on peut déraciner un arbre on le fait avec joie, pour le remplacer par un mur en brique ou simplement couvrir sa place de ciment. Et quand la municipalité pense à planter des arbres, elle apporte des palmiers, croyant nous faire un immense cadeau vu le prix exorbitant de ces végétaux du désert.

 

Depuis quand le palmier « qui ne fait même pas d’ombre pour lui-même » comme on dit en dialectal , est-il un arbre représentatif du nord?

 

Les colons occidentaux en ont décidé ainsi, dans le but de rapprocher le désert féerique et lointain à portée de leur yeux. Mais les occupants dans le temps avaient planté des palmiers sur le boulevard de la corniche (playa) pour faire exotique et dans leurs résidences individuelles. Et comme nous sommes un peuple de la continuité et de la profusion en tous genres , « en veux-tu en voilà », Tanger s’est retrouvée envahie de palmiers et de cocotiers au point qu’on la confondrait aisément avec Marrakech ou Ouarzazate si la présence de l’océan , de la méditerranée et de notre « chergui » local (vent d’est assez chaud et aux effets bénéfiques) ne nous ramenait pas à la réalité.

 

L’eucalyptus , le pin parasol , le pin maritime , le peuplier , le tremble , le platane l’ olivier , le figuier et l’oranger sont des arbres du nord marocain pour ne citer que ceux-là. Dans notre enfance, ils bordaient nos rues et nos boulevards et leur ombrage nous permettait de nous promener à toute heure du jour.

 

Pour mon compte, j’ai depuis longtemps adopté le rythme de vie des vampires et j’attends le coucher du soleil pour faire mes courses en été.

 

Quand vous êtes à pieds , les trottoirs sont si saturés et nous, marocains si bien élevés que c’est un exploit que d’atteindre votre but sans vous faire démolir les côtes ou les clavicules en croisant un groupe (féminin en général) venant de front prenant toute la largeur du trottoir et vous toisant avec arrogance pour vous faire disparaitre de sa trajectoire le temps de son passage.

 

Les femmes marocaines sortent souvent en groupe et, plus elles sont nombreuses, plus leur arrogance augmente. Il faut les voir traverser aux passages piétons , depuis qu’elles ont assimilé le fait que c’est leur droit de faire arrêter les automobilistes : elles traversent lentement , sans se presser et chacune défie du regard le chauffeur arrêté semblant lui dire : » vas-y, démarre si tu oses , essaye de m’écraser pour voir ! Tu ne partiras que lorsque j’aurais quitté la chaussée ». Alors les conducteurs , agacés , hors d’eux, repartent en leur lançant des volées d’injures et tout cela crée une ambiance des plus sociables.

 

Les mamans avec leurs poussettes, se croient aussi toutes permises et vous foncent dessus sans même craindre que vous ne chutiez sur leurs morveux si vous ne les avez pas vues ou n’avez pas assez vite calculé leur vitesse d’attaque . Et si elles sont derrière vous , vos talons en prendront un sacré coup sans un mot d’excuse ; elles ont la priorité, fières de trainer leurs marmots partout . Mettre au monde des enfants est un signe de jeunesse et de bonne santé, un peu une assurance vieillesse et beaucoup un fil à la patte du mari, pour alourdir son fardeau et empêcher toute tentative d’ envol solitaire. Car on ne peut pas dire que ce soit les allocations familiales qui les encouragent à enfanter à répétitions. 150 dirhams par enfant , elles sont loin de la tune que se font leurs sœurs émigrées .

 

Dieu que je suis méchante , mes digressions n’ont plus de bornes , tant pis , je continue car je n’ai pas encore fini !

 

Si vous êtes en voiture et que vous avez la clim, aucun problème, vous pouvez observer les passants pour vous occuper en attendant que votre file avance. Vous remarquerez que Tanger n’a pas volé son qualificatif de ville cosmopolite. Les étrangers , européens pour la plupart sont très discrets tant dans leur accoutrement que dans leur comportement. Les hommes marocains ne se font pas remarquer particulièrement, sauf quand ils s’installent en ligne de front au café sur le trottoir pour suivre les passantes du regard comme les spectateurs de Roland Garros , la balle de tennis. Ou encore quand ils ont la générosité de nous faire partager leurs conversations téléphoniques sur leur GSM.

 

Si par contre vous êtes dans votre voiture et que vous n’avez pas la clim , vous allez regretter rapidement de ne pas être allés à pieds car, où que vous alliez , vous mettrez le même temps pour y arriver avec une séance de sauna en prime.

 

Quant aux femmes marocaines, leur habillement et leur allure sont des plus variés. De la djellaba au pantalon, du short à la jupe de toutes les longueurs , formes et couleurs , la liberté est assez vaste . Foulards ou cheveux au vent , il y a de tout. Une mode cependant semble assez répandue chez les jeunes filles, celle du foulard ceint mille fois autour des cheveux et du cou pour obéir à des préceptes religieux rigoureux… associé à un port de jean hyper-serré assorti à un petit haut des plus aguichants, sans oublier un maquillage outrancier. Comportement qui illustre un peu l’adage marocain qui dit : « un peu pour dieu et un peu pour ses adeptes ». Ce déchirement entre tradition et modernité au Maroc, cause un peu de schizophrénie dans notre comportement.

 

N’oublions pas aussi nos soirées estivales, ponctuées de coups de klaxons de convois de mariés heureux de nous faire partager leur bonheur, après nous avoir agressés jusqu’à des heures indues avec le bruit d’orchestres qui assassinent la musique et qui tiennent à ce qu’on en soit témoins, en plaçant des hauts parleurs sur tous les balcons et les terrasses du quartier de crainte que l’on ne rate quelques notes.

 

Mais c’est bientôt la rentrée scolaire, tous nos concitoyens vont regagner leurs pénates et Tanger retrouvera de nouveau pour quelques mois sa tranquillité perdue. Plus de cérémonies de mariages, plus d’embouteillages, plus d’orchestres assourdissants… mais nos palmiers ne seront pas remplacés, ils continueront à nous narguer du haut de leurs palmes sans nous offrir pour autant un peu plus d’ombre . Notre comportement agressif dans la rue n’aura aucune raison de cesser avec le départ des Autres , nous sommes suffisamment entrainés à l’incivilité entre nous sans que l’on nous force la main.

 

Par HAFIDA AOUCHAR