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2000 Dirhams de plus pour marier ma fille !

Elle s’appelle Naima, elle a quinze ans. Elle vit dans un douar à 50 Km de Marrakech au sein d’une fratrie de 7 enfants. A l’instar de la majorité des filles du douar, Naïma a pu fréquenter les bancs de l’école quatre années seulement. Celles du primaire. En effet, le collège le plus proche se trouve à 20 Km de la maison et acquérir un vélo d’occasion à 300 Dhs pour s’y rendre représente un sacrifice impensable pour le budget familial ! Et puis, faut le dire, à quoi lui servira une instruction et un métier à Naïma puisque son destin de femme est de se marier et de s’occuper de son foyer ? Notre fille sera certainement mieux à la maison, à l’abri de klam ennass en a décidé le père.

Rangés donc le cartable, le cahier, les crayons et ses rêves en couleurs de petite fille.

Naïma ne sera ni institutrice ni doctoresse. Retour à la triste réalité et à la grisaille bouseuse de son quotidien. Naîma était devenue une petite main utile à la famille. Obéissante et résignée, elle aide sa maman dans les travaux domestiques, s’occupe du bétail et surveille ses petits frères et sœurs. Désormais, elle est conditionnée, formée et formatée pour trouver mari et s’occuper de sa progéniture. Et le plus tôt sera le mieux : dans le bled, on coiffe « sainte Catherine » à 18 ans, voire 16 ans ! Au delà de cet âge canonique, les jeunes filles ont dépassé la date limite de consommation et il est difficile de leur trouver preneur.

A partir de ses 14 ans a démarré donc une intense prospection des parents, en quête du bon parti : un jeune homme issu d’une famille de la région (il faut avoir les mêmes valeurs, n’est-ce pas ?) qui pourra assurer l’entretien relatif de sa future famille et payer la dot surtout.

Exit donc Bouazza qui a renié ses parents et qui leur envoie de l’argent au compte goutte depuis qu’il a « hreg ltallian ». Il parade chaque été dans le douar à bord d’une mercedes cabriolet/cambriolée certainement. Si ça se trouve, il fera notre fille veuve prématurément s’il mouille dans un trafic de coke et fait l’objet d’un règlement de compte à la kalachnikov comme ce pauvre Ali, fils de nos voisins, l’année dernière !

Exit ce fainéant de Bouchta qui chôme depuis plus d’un an et qu’on soupçonne même de fumer du shit après avoir dilapidé dans les tripots de la région le maigre héritage que lui a légué son père.

Exit également l’haj Abdallah qui, à près de 60 ans, prétend épouser notre virginale Naïma en troisième noce. La gamine n’acceptera jamais même si les promesses du vieillard de lui acheter moult cadeaux, parures en bronze et fourrures de chèvre (si, si, ça existe !) étaient alléchantes. Finalement, son dentier aura eu raison de ses deniers !

Se présenta alors Abbass, un gentil garçon du douar. Agé de 24 ans, il est ouvrier dans le bâtiment à Casablanca où il dispose d’un domicile prêté par son frère. Il jouit pour ainsi dire du minimum pour assurer l’entretien de sa femme et d’une prochaine progéniture !

Naïma, après avoir tergiversé quelques jours sur la question, c’est une adolescente ne l’oublions pas, a fini par donner son accord. Que pouvait-elle espérer de plus ? Il est vrai qu’elle n’a rencontré Abbass que deux fois, toujours en présence de ses parents. Ils ont échangé sur des banalités, la  pluie et le beau temps. Mais Abbas a pour lui la jeunesse et un sourire avenant. L’imaginaire et le romantisme d’une jeune fille de 15 ans, les séries à l’eau de rose égyptiennes et turques que diffuse la petite télé déglinguée du foyer ont fait le reste. Naïma était amoureuse de Abbass et attendait avec impatience la conclusion de ce mariage qui lui permettrait de fuir son quotidien.

Seulement, Naïma est mineure. Mais il n’y aura pas de problème. La demande faite au juge pour son autorisation a été acceptée illico presto (moyennant bakchich vous l’avez compris). On se demande d’ailleurs à quoi sert  la nouvelle moudawana. Pourquoi fixer l’âge minimum légal du mariage à 18 ans, si c’est pour distribuer des dérogations à tout va à des petites filles de 14 ans ?

Munis de tous les certificats administratifs et sanitaires requis, celui attestant de la virginité de Naima au premier plan, (ils l’auraient presque affiché dans un panneau 4x3m à l’entrée du douar s’ils le pouvaient), les parties se retrouvent dans le bureau du juge pour conclure l’acte de mariage.

Au moment de verser la dot convenue : un anneau en or, quelques vêtements et 2500 Dhs directement versées au père de la mariée, ce dernier exige subitement une rallonge de 2000 dirhams, menaçant d’annuler le mariage en cas de refus. Le fiancé et son père s’offusquent de la volte face et n’obtempèrent pas. Le père de Naïma demande alors au juge de ranger l’acte de mariage qu’il ne signera pas. S’ensuivent salves d’insultes entre les parties.

Pour qui se prend-il ce barhouch et sa famille? Naima vaut bien les 2000 dirhams supplémentaires ! La faire grandir au grain nous a coûté d’avantage ! Et nous avons toujours veillé au grain! Résultat : c’est une belle vierge aux hanches larges pouvant enfanter des gaillards et qui fera le bonheur de son futur époux !

Les fiancés sont en pleurs !

Naîma subit encore une fois en silence la décision du père, qui agit de nouveau dans le déni total de ses espérances et de ses souffrances.

De mariage il n’y aura point ce jour ci. Par contre, dès la semaine suivante, l’autorisation du juge étant toujours valide, il faut en profiter d’autant plus que les gens commencent à jaser sur les raisons de cette annulation de mariage soudaine, Naïma est sommée par son vénérable père de sceller son destin à un autre homme, habitant Agadir cette fois-ci, qu’elle n’aura jamais rencontré mais dont le père a pu aligner les 2000 Dhs supplémentaires .

Voici comment au Maroc, le plus beau pays du monde et au 21ème siècle, nos filles sont exclues de l’enseignement, monnayées comme du bétail et données en mariage au plus offrant !

 

Par Hind Fassi