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Revenons à nos moutons !

Aid el Adha, Aid el Kébir, fête du sacrifice, les appellations sont nombreuses et l’évènement identique. Les musulmans commémorent le sacrifice d’Abraham. Ce dernier devait immoler son fils Ismaël pour honorer Dieu. Il reçut l’ordre divin d’immoler un bélier à la place, envoyé par Allah lui-même.

Le sacrifice n’est pas obligatoire . C’est une « sunna mouakkada », donc une tradition prophétique de Mohammed (SAWS) fortement recommandée.

Doit égorger un animal licite, mouton, bouc, chameau, ou boeuf ( les raisons et conditions du choix de l’animal sont bien précisées dans la Sunna), tout musulman qui en a les moyens.

C’est donc une fête musulmane :

1 – pour sacrifier au nom de Dieu

2 – pour ressérer les liens familiaux

3 – pour faire la charité et partager avec les démunis.

Petite chronique au sujet de Aid el Adha dans nos villes :

De petits marchés aux moutons, s’installent anarchiquement dans plusieurs quartiers de la ville, avec bottes de foin, sacs de charbon et toute la panoplie qui va avec la future orgie pantagruélique. Certes les moutons ne se vendent pas sur le boulevard principal, mais guère loin, peu s’en faut!

Quinze jours avant la fête et nous dirons une bonne semaine après, nous sommes condamnés à patauger dans les crottes de mouton à travers nos rues.

La paille, échappée des bottes vendues avec la bête pour la nourrir un peu avant le jour J, se mélange aux déjections ovines et transforment nos rues en chemins de campagne, certes odorants, mais avec les arbres et l’oxygène en moins.

Ainsi, ces bêtes achetées après âpre marchandage dans ces marchés itinérants, sont enlevées telles des trophées, en vélomoteur, tricycle ou Honda par leur propriétaire, en direction de son logis. Quand ce dernier se trouve en médina, un cortège euphorique se formera pour juger de la qualité de la bête :

les enfants essentiellement, compareront la longueur des cornes du nouvel arrivé avec celles de ses compagnons de sacrifice ayant déjà pris place sur les terrasses, dans les cours intérieures ou dans les minuscules salles de bain transformées pour l’occasion en bergeries, quand la maison est minuscule.

Lorsque le logis se trouve être un appartement, l’acheteur transportera son animal jusqu’à la porte de l’ascenseur, devant laquelle la pauvre bête effrayée videra ses intestins et pourquoi pas sa vessie puisqu’on y est, puis l’animal sera hissé jusqu’à l’étage voulu comme un VIP. Pendant ce temps le pauvre concierge nettoiera en pestant contre le sans-gêne, non sans avoir d’un coup d’oeil rapide et connaisseur ( la connaissance en le domaine est nationale ), jaugé le poids, la qualité et le prix de l’ovin pour comparer avec son acquisition personnelle. Puis l’animal gîtera quelques jours sur le balcon et bercera nos nuits et celles de tout le quartier de ses bêlements auxquels répondront ceux de ses semblables sur d’autres balcons. Pendant le temps que durera le séjour des ovins, nous serons obligés de condamner nos fenêtres pour éviter d’être asphyxiés par les odeurs émanant « des bergeries suspendues ».

L’ordre divin dit que n’est astreint à l’achat d’ un mouton ou autre bête que celui qui en a les moyens. Or tous les marocains achètent un mouton et je dirai même que plus le marocain est pauvre plus il met un point d’honneur à se procurer le mouton le plus grand, le plus gras, le plus haut encorné… c’est une affaire de prestige. Les apparences et les traditions sociales ont encore une fois, plus de poids que les préceptes religieux.

Certains vendent des biens pour acquérir un mouton, ou s’endettent pour plusieurs mois durant lesquels ils s’imposeront de sévères privations. Mais tous les membres de la famille sont en accord dans cette contradiction : pour rien au monde les femmes et les enfants n’accepteraient de ne pas égorger un mouton le jour de la fête, même s’ils savent qu’il faudra se serrer la ceinture durant les jours à venir.

C’est ainsi que pour faire la charité, il faut vraiment chercher ! Les pauvres n’existent plus pendant cette période, les mendiants disparaissent, faut bien qu’ils s’occupent de leur mouton.

L’unique possibilité quand on veut partager son mouton, ou le donner en entier quand on ne le mange pas pour raison de santé ou de goût, est de se diriger vers les orphelinats et les maisons de retraites, ou plutôt les refuges des vieux abandonnés ( au Maroc on ne met pas ses parents dans les hospices, ces derniers recueillent uniquement  » les sans famille »), avec l’espoir que ceux qui s’en occupent ne détournent pas les dons à leur profit… mais ça c’est encore une autre histoire.

En fin de comptes, nous constatons que la recommandation la plus respectée dans cette Sunna est le rapprochement des familles. Proches, lointaines ou moins lointaines, elles se rendent visite, se téléphonent, s’envoient des mails et des sms. Nos fêtes sont un bonheur pour les opérateurs. Les lignes sont surchargées, les routes et les chemins de fer carrément envahis, les transports en commun ne chôment pas, les liens familiaux resserrés.

On se retrouve, on s’embrasse on se congratule, on profite de l’occasion pour se réconcilier quand les liens se sont un peu distendus lors d’une quelconque mésentente et surtout on fait bombance ensemble. La viande grillée et les tagines les plus fins sont un luxe que tous les citoyens peuvent se permettent à l’occasion de cette fête, quels que soient leurs revenus.

Pour que l’ambiance festive qui accompagne l’application de cette Sunna Mouakkada se déroule le plus agréablement possible, pourquoi les responsables dans les communes urbaines ne pensent-ils pas à créer des abattoirs spéciaux pour l’évènement, avec des marchés dans lesquels les citoyens pourraient acheter leur bête et l’immoler dans des mesures d’hygiène les plus strictes? Chacun pourrait ensuite emporter sa bête sacrifiée, dépecée, prête à être consommée, dans sa maison, sa villa ou son appartement.

Messieurs les élus, allez-vous un jour y penser pour faciliter d’une part sunna et immolation, et d’autre part laisser nos rues, nos maisons, nos quartiers, nos salles de bain et nos balcons propres… Tout le monde y gagnerait… et je n’ai pas parlé des tonneaux improvisés par les jeunes de quartiers, qui pour rendre service et se faire un peu d’argent, grillent têtes et pieds de moutons à chaque coin de rue.

Cette initiative citoyenne est excellente, créative, il faut seulement la réguler, la baliser, l’encadrer, pour éviter que les lendemain de fête, nos rues ne ressemblent à Kaboul après un drame . Pourquoi ne pas installer ces » grilleurs de têtes et pieds de moutons » dans les futurs abattoirs de quartier?…

En attendant, souhaitons que Dieu le Clément nous envoie durant la fête une saucée des plus « mouillées » pour transporter vers les égouts toute trace physique de l’évènement, car s’il faut attendre le bon vouloir des services de voiries, je crains fort que le spectacle de nos rues ne soit encore plus dramatique qu’en tant normal.

 

Par Hafida Aouchar