« Un amour fractal » : Auto-interview de Ghizlaine Chraibi Oct19

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« Un amour fractal » : Auto-interview de Ghizlaine Chraibi

Amour fractal est la toute récente parution de l’auteure Ghizlane Chraïbi qui s’est prêtée à l’exercice original d’une auto-interview.On n’est jamais mieux questionné que par soi même!

« J’ai essentiellement travaillé sur le fait de polir et assécher mon écriture. »

Pourquoi ce titre : « Un amour fractal » ?

Un fractal est un concept mathématique qui consiste à se reproduire à sa propre image et à l’infini. C’est une construction qu’on retrouve dans la nature, par exemple dans les flocons de neige, ou dans la construction géométrique de l’art islamique. Je l’ai transposé sur le plan amoureux : une bonne graine, qui se reproduit à l’infini et à sa propre image, donne une plante merveilleuse. Dans le cas contraire, un amour enfermé sur lui-même, dans une perspective pathologique, ne peut mener qu’à l’impasse et l’enfer.

Dans mon roman, je pars de ce concept mais préfère m’élever vers des sphères plus surréalistes ! C’est plus amusant et permet une liberté d’écriture inégalée !

 

EXTRAIT :

« La Fractalie est une contrée burlesque, sur la Planète Terre, dont le code civil a été inspiré par le Marquis de Sade et Sun Tzu lorsqu’ils habitaient ensemble car ils s’entendaient bien sur le partage des tâches ménagères. 

Le fractal résume à lui seul toute la théorie des ensembles. Le fractal est un ensemble non exhaustif, comprenant une multitude de sous-ensembles, au nombre indéterminé et infini, aux caractéristiques allant de schizophrène à charmeur, avec possibilité de changement à tout moment (surtout au moment où l’on s’y attend le moins).

Le fractal est un paysan urbain. Mais plus précisément, qu’est-ce donc? Un fractal est un technicien-rongeur, une sorte de bilharzie mâle, profitant de n’importe laquelle des situations, voulant tirer le maximum de couverture de son côté, car même lorsqu’il dort, il reste alerte à toute opportunité, aussi rétrograde soit-elle! 

Le fractal se reproduit à l’infini à sa propre image et ne craint en rien les risques de maladies congénitales. Une sorte de récursivité infernale.

Le fractal est un marionnettiste esclavagiste. Il maîtrise l’art de la manipulation et de l’insulte. Pourquoi changer une recette gagnante depuis des siècles?

Le fractal s’applique à avoir une écriture illisible, signe de supériorité et de mépris envers son lecteur qui n’a qu’à s’accrocher pour le déchiffrer. 

Le fractal s’acharne à mâcher du chewing-gum de la manière la plus bruyante possible, à gauche, à droite, penalty, il y est! Pour bien prouver son amour du travail bien fait. Pareil pour la soupe : par aspirations audibles d’au moins quatre-vingts décibels. »

 

De quoi parle mon roman ?

 

Après un divorce somme toute banal, Ito, bourgeoise de Fractalie (contrée surréaliste à la couleur marocaine), replonge avec allégresse dans tous les clichés joyeux d’un second mariage. Son époux bien sous tous rapports décide l’émigration conjugale vers La Banquise (terme générique dans le roman). Dans ce roman, je dénonce le couple patriarcal, sa part d’ombre, son visage inadapté au siècle et destructeur à souhait. Ce couple hétérosexuel, ultra-diplômé et bien sous tous rapports, loin du regard des autres, n’est pas si joli joli de près. Sous la houlette sans fards de l’exil, les vernis craquent et laissent apparaître les archaïques rapports de force qui sous-tendent un mariage hétéro-centré : les attentes de l’époux sont celles d’un fils et non d’un partenaire. Toute l’énergie maternelle de la femme est happée, sans vergogne, par l’avidité de l’époux pervers narcissique aux dépens de tout autour de lui, enfants réels et bien présents y compris.

Je pose ici une question cruciale pour la femme dans notre société : comment survivre à soi dans le couple, dans l’exil, dans la maternité, pour une femme éduquée à la réussite familiale comme socle socioculturel fondamental ? Comment traverser cet anachronisme traditionnel, en ce début de 21ème siècle, sans y laisser sa peau et son âme ? Que faut-il sacrifier pour simplement survivre dans une société conservatrice et politiquement correcte?

Je pose les questions, je n’ai pas encore toutes les réponses ! Seulement une piste possible…

Je m’acharne aussi à dénoncer tous les travers de notre bonne société Fractalienne (à l’image de la société Marocaine tout de même !) : le Tberguig, l’hypocrisie, le désoeuvrement, les pretextes de religion, le rôle des pères…)

 

EXTRAIT :

« J’abandonne ma maternité comme on abandonnerait une double nationalité. Mais je n’abandonne pas mes enfants. Je pars pour leur plus grand bien à elles. Pour qu’elles aient l’image d’une mère saine, pour ne pas qu’elles se sentent obligées de reproduire le schéma infernal d’une loque de mère. Si je suis bien dans ma tête, elles seront droites dans leurs bottines! Et après tout, elles seront avec leur père, elles sauront enfin qu’elles en ont un, que leur vie est plus importante que la sieste ou que celle des poissons! 

J’abdique pour les enfants mais je sauve ma peau, pour mieux sauver la-leur plus tard, lorsqu’elles seront presque-femmes et que leur père fera le fractal de nouveau, comme un mauvais bug, dans une mauvaise programmation génétique, comme un réflexe de Pavlov face à n’importe laquelle des femmes de son clan. Parce que ce genre de fractal n’ose ce genre de bug que face aux femmes de son clan, celles de sa propre race, celles qui ont vu leur propre père mal agir et qui sont prêtes à permettre la même honte : leurs mères ont survécu, pourquoi pas elles? Mais ce genre de bug du patriarche, jamais devant une Banquisoise, le fractal risquerait trop de passer pour un débile et de se faire remballer vite-fait bien fait!! Devant les étrangères, le fractal est soudain pris d’un complexe d’infériorité. Il devient doux, souriant, plaisant, agréable, aidant, efficace, tendre, prévenant, élégant, intelligent finalement. Il arrête tout simplement d’être ce genre de fractal. Pour un temps du moins. Comment expliquer à un fractal qu’il y a une nuance entre les mots supériorité et supérieur ? »

 

Est-ce la fibre féministe qui a engendré ce récit? Ou n’est-ce qu’un prétexte pour l’écriture? 

Non, je fais rarement les choses par hasard ou par prétexte. C’est la fibre tout autant féministe, humaine, marocaine, maternelle !!! Ma fibre masculine aussi !! (eh oui, j’en ai une !). Tout mon être s’est mobilisé pour ce message : Ce livre, je l’ai vomi, je ne l’ai pas écrit ! C’était plus fort que moi lorsque je suis rentrée du Canada il y a deux ans et que j’ai vu l’ampleur des dégâts au niveau des couples, de la famille, de ces comportements machistes ne se donnant plus de limite, de ces femmes qui confondent modernité avec liberté ! J’ai voulu dire STOP ! Réveillez-vous, rien ne va plus dans le plus beau pays du monde, mais les jeux ne sont pas faits !! En fait, ce pays, mon pays, ce Maroc, j’en suis amoureuse, et je refuse de rester les bras croisés ! A mon échelle, modestement, une goutte à la fois, mais une goutte tout de même.

 

Est-ce que j’aurais pu inverser les rôles, dans un récit où la femme serait fractale ?

Ah oui complètement, les femmes qui phagocytent leur mari, ça existe ! Ici, pour ce premier roman, je parle de cas vécus que j’ai vu autour de moi, et c’est malheureusement la majorité des cas.

 

EXTRAIT :

« PS: L’usage uniquement du masculin a été choisi par pur esprit pratique pour ne pas alourdir le texte. En Fractalie, nous retrouvons bien les deux genres. »

« Un homme fractal est toujours à la recherche de ses chaussettes. Contrairement à une femme, fractale ou pas (si, si, ça existe aussi, les femmes qui phagocytent leur mari, je l’ai déjà précisé en PS). »

 

Mais dans mon prochain roman, je donne la parole aux hommes. A ces hommes qui se sentent castrés par despseudo-super women fractales !  Je donne la parole à un homme sensible, intelligent et qui a été émotionnellement happé par une femme. Aujourd’hui, certains hommes se sentent dépassés, alors ils ont deux réactions envers les femmes: soit la taire (la femme), soit se tapir eux-mêmes ! Comment vont-ils alors s’en sortir et quelle est la voix d’équilibre qu’ils pourraient s’approprier ?

 

Suis-je une grosse lectrice ?

Je suis une intermittente de la lecture : j’ai des moments de boulimie, où je ne fais que ça, mais aussi des périodes durant lesquelles je ne lis rien et me nourris plutôt de cinéma. En fait, j’ai un rapport très amoureux aux livres, presque charnel (Du coup, je suis incapable d’avoir un Kindle!!) Alors quand j’arrive à la fin d’un livre qui m’a bouleversée, qui a ébranlé mes croyances, j’enchaîne directement avec un autre. C’est comme vite avoir un autre amoureux pour se consoler de la relation précédente! Mais parfois aussi, j’ai de grands moments de vide où je ne lis plus du tout, parce que j’ai besoin d’écrire. Je suis en fait incapable d’écrire et de lire en même temps les écrits des autres, ça me crée une interférence.

Mais c’est vrai que lorsqu’on réalise tout le temps qu’il faudrait pour lire, ne serait-ce que les livres essentiels, ceux qui font grandir l’âme, ça donne le vertige !! Chez moi en ce moment, je n’ai que des livres posés partout, et que je n’ai pas encore lus…Je culpabilise, ils sont là, ils m’attendent, je leur parle et les rassure en passant devant la bibliothèque ! Et moi qui continue d’en ramener d’autres sans respecter l’ordre d’arrivée sur mes étagères ! Ceux qui sont  posés-là depuis longtemps doivent être bien frustrés !

Quand j’étais petite, je n’étais pas vraiment une grosse lectrice. En fait, 5 ans de suite, j’ai eu un professeur de Latin et Français, qui m’a plus que dégoutée des classiques, car il fallait, à 14 ans, arriver avec une culture littéraire déjà bien étoffée, pour qu’il puisse faire salon avec ses élèves! On n’était pas en classe pour apprendre, mais plutôt pour échanger. Et ceux qui n’étaient pas à la hauteur: exit!

A part les bande-dessinées et les livres d’art, je suis incapable de lire un livre plus d’une fois. Je m’ennuie rapidement, et de toute façon, je suis trop curieuse d’aller en découvrir d’autres.

 

Comment je choisis mes lectures ?

Je suis tout sauf une intellectuelle. Je suis une intuitive. Je n’ai pas l’ambition de faire de la littérature, mais je vous propose ici une expérience littéraire (liens musicaux, proverbes, recette de cuisine, équation mathématique…) Comme je n’ai pas fait d’études spécifiquement littéraires et qu’au Lycée, je m’intéressais plus aux humains qu’aux livres, je suis passée à côté de tellement de références essentielles, de classiques. Je me sens encore infirme de ce point de vue-là, alors je suis énormément à l’écoute de toutes les rubriques littéraires dans les magazines, des interviews à la radio ou télé. C’est comme ça que je me rattrape. J’aime qu’on me conseille et ou qu’on m’offre des livres. Ce sont toujours les cadeaux les plus précieux. Par contre j’ai du mal à prêter ou emprunter, c’est très intime un livre, c’est comme si on se mettait à prêter un soutien-gorge ! Choisir un livre qu’on a aimé et l’offrir, c’est dire beaucoup de soi et de sa relation à l’autre, c’est quelque chose d’important. J’aime aussi passer du temps en librairie, et en lisant les titres sur les étagères, je suis fascinée par la vie de chacun de ces auteurs (surtout les contemporains). Mais j’y vais à l’instinct. Je suis capable de choisir un livre seulement en fonction de sa couverture bien illustrée, de sa couleur ou même de sa texture. Je suis une kinesthésique, j’ai besoin de toucher, et lorsque le roman est ergonomique, a un bon poids et une apparence qui me plaît à ce moment-là, je prends! Par exemple, en entrée de jeu dans « Un amour fractal », j’ai mis un avertissement de Schopenhauer, mais cet extrait de Schopenhauer, je suis tombée dessus par hasard à la Fnac à Paris, seulement parce qu’il y avait une superbe photo de peinture abstraite très colorée sur la couverture !! L’univers, parfois, nous guide là où on a besoin d’aller !

 

Où, quand, comment je lis?

Je lis peu chez moi, j’aime plutôt lire dans les cafés, ou en prenant le train, en avion aussi. Le brouhaha environnant me rassure. J’aime aussi lire la nuit, lorsque je ne peints pas.

 

Ai-je un auteur ou un livre culte ?

Un automne à Pékin de Boris Vian!! Depuis toujours! J’ai toujours été attirée par son surréalisme. C’est complètement fou et déjanté, et ça m’apporte une bouffée d’oxygène !

Il y a aussi Fouad Laroui, Bernhard Schlink, Véronique Ovaldé, Lamia Berrada, Abdellah Taïa, Ionesco, Paulo Coelho, Paul Watzlawick, Nietzsche…Non mais je fais de la discrimination là !! Il y en a évidemment tellement d’autres…Et les livres d’art bien-sûr !

 

Par Ghizlane Chraibi