Le cercle des gars sympas (abonnez-vous !) Déc27

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Le cercle des gars sympas (abonnez-vous !)

La ville est peuplée de satyres. Ils sont légion. Où que l’on aille, ils sont là, marchant à travers rues et boulevards, furetant partout en quête d’un peu de phéromone féminine, scrutant les façades grises en vue du moindre relief femelle. Voilà, ils sont partout, et j’en fais partie, à ma honte toute bue. Je l’écris ici, parce qu’il serait malhonnête et hypocrite de ne pas avouer que j’ai aussi tendance à perdre le contrôle de mes yeux, de les laisser divaguer, au gré de pensées tout aussi libres, que je marche ou conduise ma voiture. C’est mon péché mignon, dont j’ai conscience qu’il n’est pas si mignon que ça. Le zyeutage systématique des femmes, des filles qui passent, traversent le champ de vision masculin, aimantent les regards distraits, les captent et les transforment en contemplation assidue, rêveuse, rêveuse mais rarement poétique… La poésie n’est d’ailleurs qu’un alibi, un faux prétexte (à nous-autres), un justificatif minable en somme. Je ne saurais par exemple m’extasier devant une passante, en  termes aussi adorables que ceux du poète connu :

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

Une femme passa, d’une main fastueuse

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

 

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, 

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue… 

 

Ce serait d’autant plus faux-c… de ma part – si je me réfugiais derrière ces mots – que je chercherais à aseptiser mon acte, à l’édulcorer par un peu de littérature… trop facile (non pas ladite littérature, mais ledit prétexte ). Or, c’est rarement littéraire, cette inspiration, – que dis-je ? –  cette pulsion, de déshabiller les « passantes » du regard, l’imagination se chargeant du reste.

Voilà pour ce qui est de l’aveu. Maintenant, un peu d’analyse, qui est à la fois une introspection et une catharsis, à défaut de thérapie groupée (il en faudrait, du reste). Que se passe-t-il derrière le front de l’homme qui zyeute ? La scannérisation virtuelle de son cerveau ne serait pas inutile, si toutefois il pouvait exister une technologie de pointe capable de sonder les plus secrètes représentations du cerveau mâle en situation de voye(o)urisme. En même temps, peut-on généraliser à tous cette goujaterie mâle intentionnée ? Dans une formule un peu extrême même, pourrait-on nous qualifier tous de violeurs imaginaires… ? Le fait de voir passer une fille dans la rue ne peut-il être rapproché de l’acte chaste et presque pieux de la contemplation platonique ? Une sorte de doux hommage avec les yeux, en somme ? Il me semble avoir déjà répondu par la négative à cette question, ci-avant. On ne suit pas impunément du regard une femme qui passe. Ce n’est ni un acte manqué, ni un dérivatif compulsif susceptible de libérer, telle une soupape bienvenue, un peu de cette tension libidineuse qui a un peu trop tendance à élire domicile dans nos synapses.  Personnellement, je souhaiterais assidûment faire partie de ce un pour cent de mecs qui ne regardent pas à tout va, et dont l’âme est suffisamment trempée pour ne pas céder aux appels faciles des sens… Existe-t-elle au moins, cette catégorie chevaleresque, indifférente à force de respect pour le sexe gracieux, ou respectueuse à la limite de la cécité, de la courtoisie médiévale ? Quelle discipline, quelle rectitude morale, quelle chasteté cela impose !

Je me rends compte que j’en suis encore à spéculer. Au lieu de m’analyser (à ce stade, je pourrais plutôt dire me psychanalyser), j’essaie de justifier le fait par une sorte de loi universelle, que la présence d’une exception (ce un pour cent de galants chastes et insensibles) ne fait que confirmer. Je devrais donc commencer par faire comprendre comment le processus s’enclenche, se déroule puis se conclut. Je le ferais en espérant ainsi vaincre un tabou masculin, et par là même soigner un pauvre diable de son travers le plus têtu. Car il ne l’a jamais été, voyeur impénitent, sans qu’une voix de reproche ne le sermonnât, au plus profond de son être, sans qu’une lutte acharnée entre son inconscient, et son sens poli des bonnes mœurs, ne se déclenchât en lui, créant à chaque fois une tempête dans sa pauvre cervelle assaillie de jouissance et de remord instantané : jouissance due au spectacle d’une belle femme qui passe, illuminant soudainement son horizon monotone et plat ; remord s’en suivant, charriant sa suite connue de repentance vaine, de vagues projets moraux faits à la hâte, puis fondant comme neige au soleil. Traduit en situation concrète, voilà ce que ce dilemme entre la bête et l’ange donne :

Le quidam est dans sa voiture, il rejoint ses pénates, après une longue et harassante journée de travail. Ecoutant indifféremment un commentaire sportif quelconque, il attend patiemment que le feu vert s’enclenche. Aussitôt allumé, ce dernier se remet à clignoter, annonçant d’autres interminables minutes d’attente immobile… Une attente qui s’étire, longue et solitaire… C’est ainsi qu’il subit l’usure quotidienne des embouteillages casablancais… Et en attendant, que fait-il ?  Eh bien il observe, flâne des yeux, s’intéressant par la force des choses au panorama qui s’étale derrière son pare-brise, composé de façades d’immeubles, de trottoirs saturés de fiente de pigeon, de platanes longeant l’avenue du parc de la ligue arabe (où il est en ce moment coincé), lesquels platanes hébergent d’autres volatiles encore plus bruyants et salissants, mais surtout étendent leurs ramures aux feuilles salies par la pollution au-dessus d’une foule nonchalante, bigarrée et inépuisable. C’est cette foule qui composera l’essentiel du spectacle qui divertira notre quidam.

L’attention de ce dernier, se faisant de plus en plus sélective, se met progressivement à pratiquer un filtrage systématique, zappant d’office le genre masculin, dont il fait partie – aucun intérêt esthétique -, et se concentrant exclusivement sur le sexe féminin – diversement représenté en cette heure crépusculaire de sortie des bureaux et des lycées. Cet échantillonnage varié reçoit de sa part un filtrage compulsif, ce qui lui permettra de ne retenir, pour son observation finale, que les modèles les plus méritants, ceux qui correspondent à ses canons personnels de sex appeal… Tel un ornithologue, il se met à détailler les mille nuances qui définissent la femme remarquable selon lui. Il le fait avec un détachement, une discrétion consommée, pense-t-il. Il ne sait pas que la jeune fille, dont le véhicule jouxte le sien, a repéré son manège, ayant elle-même subi ses coups d’œil furtifs, et qu’elle l’a traité mentalement de pauvre malade, le rangeant définitivement dans la catégorie des « satyres urbains », ceux qu’elle ne cesse de côtoyer à longueur de journée, d’année et de vie.

Quant à lui, il ne fait que tremper son ennui. Mais en même temps, processus psychologique plus complexe et plus latent, il travaille à s’échapper de l’ambiance polluée et bruyante des bouchons quotidiens. Les femmes qu’il boit des yeux composent son harem imaginaire, nourrissent, l’espace d’une rêverie, ses fantasmes. Leur image lui procure un plaisir qui le comble de satisfaction. Plaisir gratuit et solitaire, dont il ne saurait lui-même expliquer la nature, ni mesurer la sensualité, puisqu’il est plongé en plein dedans. Il lui arrive néanmoins, quand il émerge de son extatique contemplation, de prendre conscience de son forfait. Il devient alors, à ses propres yeux, une sorte de voleur, de rapace ou de vampire, puisqu’il n’ignore pas que tous les visages, toutes les formes qu’il force du regard, lui procurent un frémissement coupable, agitent son âme au plus profond d’elle-même et y attisent un feu lubrique, éveillant en lui du même coup une désagréable sensation de frustration, qui se traduit par ce petit pincement au cœur connu de lui seul : s’il en avait le pouvoir, les moyens, la démesure, ils posséderait alors toutes ces figures et ces corps qui, à chaque fois, le tentent et le séduisent, puis passent leur chemin, laissant ouverte la plaie de son désir inassouvi.

Toute cette folie passagère, il en est évidemment conscient par la suite. Sitôt retombée la tension et recouverte la raison, il se met à s’en vouloir. Il s’humilie tout d’abord en se jetant en pleine figure toutes les brimades qu’un individu peu fier de lui-même est capable de se tenir in petto. Mais ce qui provoque le plus son dégoût lui vient toujours de l’extérieur, sorte d’image en miroir de lui-même, qui lui révèle sa sordidité cachée  : c’est quand il lui arrive de surprendre, chez un autre, ce même regard carnassier, ce même désir violent et à peine contenu, qui était le sien au moment où il se repaissait de ses femmes-proies… Alors, en ces rares instants de lucidité, il se met à jurer ses grands dieux intérieurs, qu’il ne s’y reprendra plus, qu’il observera une abstinence visuelle totale, qu’il ne souillera plus l’honneur des femmes, qu’il « baissera les yeux » en toute circonstance, mettant ainsi en pratique un commandement religieux souvent délaissé, même parmi les plus convaincus zélateurs de Dieu et de son prophète.

Mais, chassez le naturel, il revient au galop… Notre pauvre pénitent ne tient pas plus d’une journée. Il se déconcentre facilement. Un rien l’égare. Sa nature masculine est trop faible, trop tentée, et surtout peu encline au mysticisme. Il retombe dans ses travers dès qu’une belle fille vient à passer. Et la partie de chasse recommence, avec les mêmes mouvements impulsifs et les mêmes conséquences morales.

Reconnaissons au moins à ce pauvre hère sa conscience de mal faire. Et surtout, si tant est que cela puisse plaider en sa faveur, reconnaissons-lui une qualité, celle de garder ses pensées pour lui. Ne passant jamais le seuil de ses lèvres, son émerveillement demeure en toute circonstance silencieux. Il ne nuit pas de la manière vulgaire connue chez une autre catégorie, pléthorique, de dragueurs : n’ayant pas seulement froid aux yeux, ces derniers n’ont pas non plus la langue dans leur poche. La ville bruit de leurs phrases murmurées, scandées, crachées à toute volée, sourdes et fielleuses, amères et faussement mielleuses, et qui ne sont qu’un prélude à d’autres formes plus franches et plus violentes de harcèlement. Ce sont des satyres hautement plus nuisibles, une sorte d’espèce mutante de la première catégorie, et vouée à dégénérer en espèce encore plus nocive, celle des attoucheurs publics, voyous notoires dont le geste précède la parole, et qui méritent tout le mépris possible.

Et donc, pour ne pas dégénérer en cette troisième espèce tarée, stade le plus bas de régression masculine, il faudra que notre voyeur impénitent change du tout au tout sa conduite (ce sera son vœu de fin d’année). Il devra forcément intégrer le cercle des gars sympas, ce un pour cent improbable, mais qu’il faut bien faire exister, qu’il faut incarner en conjuguant les efforts de notre quidam, du tien, lecteur, et du mien, pour forger un concept irréprochable, l’image même du gentleman qui évite l’impair du regard trop appuyé, qui marche les yeux rivés à ses chaussures, ou qui conduit sa voiture l’œil fixé sur sa bonne étoile.

 

 

  Issam-Eddine Tbeur, nouvelliste et prof agrégé de lettres