Ô soleil tu n’éclaires plus mon cœur – Chants tourmentés des femmes d’Aït Atta Jan04

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Ô soleil tu n’éclaires plus mon cœur – Chants tourmentés des femmes d’Aït Atta

Félix Mora est une légende. Il a marqué à jamais la mémoire collective des habitants du sud-est et du sud-ouest du Maroc. Cet ancien officier des affaires indigènes au Maroc devenu cadre des houillères et chef de service de la main d’œuvre étrangère du Nord-Pas-de-Calais, a parcouru tout le sud marocain et recruté au cours des années 1960 et 1970 quelque 78 000 mineurs dans ces régions transformées en un véritable « marché aux esclaves ».

 

Parmi les régions marquées par le passage de Mora figurent les vastes territoires des Aït Atta au sud-est du Maroc. Notre intérêt portera dans ce texte sur un domaine peu exploré par les chercheurs. Il s’agit de la réaction des femmes face au départ de leurs maris ou de leurs frères dans les mines du Nord sans pouvoir rien faire pour les retenir.

 

Les femmes des Aït Atta n’étaient pas muettes. Elles avaient leurs voix pour chanter leur désespoir et leur désarroi. Des poèmes appelés localement « Timnadin » sont chantés loin des oreilles masculines. Ces femmes étaient traumatisées par ce départ massif des jeunes de la région. Leurs chants tourmentés témoignent de l’humiliation qui leur a été infligée par Félix Mora.

Timnadin sont de très courtes pièces, tristes et mélancoliques, que les femmes improvisent lors de fêtes ou de rencontres. A travers ces chants, elles donnent leurs points de vue sur ce départ massif des jeunes. Elles se transforment en chroniqueuses. Leurs chants, malicieux, sont frappés d’une impressionnante sagesse. Ces femmes décrivent ce qu’elles voient avec une incroyable fidélité, critiquent, se moquent et conseillent aussi. Et se mettent dans la peau de ces jeunes et parlent de leurs craintes et de leurs angoisses.

Timnadin sont chantées uniquement par les femmes des tribus Ait Atta. On ne trouve pas ce genre de poésie nul par ailleurs. Il faut rappeler aussi qu’une poésie abondante d’expression amazighe, traitant de l’immigration a été également chantée dans le Souss et dans le Rif.

Poèmes :

1- Idda-d Muγa s areḥbiy n Lqelεa

Istey izamaren izri ulli

Mora est venu à l’étable d’El Qelâa[8]

Il a choisi les béliers et laissé les brebis.

 

2-Idda-d Muγa s lbiru n Msemrir,

Yusi lbennar zrin-aγ ḥayati.

Mora est venu au bureau de Msemrir[9]

Il a pris les plus précieux et nous a laissé les plus insignifiants.

 

3-Istey Muγa igiman kullu

Ur d-iqqimi γas ṭṭaleb d unna g ur illi wul.

Mora n’a sélectionné que des bourgeons

Il ne reste que l’imam et les plus faibles.

 

4-Idda Ccabab dda fulkinin

Iqqim-d uzerdix, ittel-aγ aḍu.

Les plus beaux sont partis

Les moches nous rendent la vie difficile.

 

5-Idda uciban ad ikkes tamart

Iddu-d Muγa izri-t ur ti-yuwiy.

Le vieux s’est rasé la barbe.

Mora est venu mais ne l’a pas choisi.

 

6- A mad yan imdey ur as-tumiẓ,

Iεerra-ten Muγa, izri-t ur ten-yusiy.

Combien d’hommes ont guetté le départ

Et Mora les avait déshabillés et délaissés!

 

7-Ṭṭabeε azegzaw ayed newwaγ

Iwet-i s uzeggwaγ isferza-yi.

J’ai tant espéré être tamponné de vert

Mais le rouge m’a paralysé.

 

8-Ati gimt llebḍ a tirbatin

Iddad Muγa allig aγ ifdeḥ yuγul.

Ô filles, mettez le voile du deuil

Mora nous a humilié avant de partir.

 

9-A tafuyt ata ur da ttaγd ul-inu

Asmun izreb, akw ur nemsafaḍ

O soleil, tu n’éclaires plus mon cœur

Mon amant est parti sans même me dire «au revoir »

 

10-Nek ag illa yiγenka

Ima ajmil iga-aγ-ten Muγa.

L’anomalie était en moi;

Mora nous a rendu un service inoubliable.

 

11-Han awed ṭṭaleb yuwi-t Muγa

Llahrebbi a lejwamiε texwam akw.

Même l’imam a été emmené par Mora,

Pauvres mosquées, elles sont devenues vides.

 

12-Tut tirmi lured, walu εlaxir

Immet-i yiγejd. Awed Muγa ur aγ-iri.

La gelée a rasé mes roses. Je vis dans la disette.

Même Mora ne veut pas de moi.

 

13- Wenna ur iddin s Hulanda

Σtun-as icirran

Mayed isskar ? iγwla qillu !

Celui qui n’émigre pas en Hollande alors qu’il a beaucoup d’enfants

Comment s’en sortira-t-il ?

Même le maïs est cher !

 

14-Hulanda bu luzinat walu degs ccarbun

Amaziγ a ten-ittafan.

Aux pays Bas, ils n’ont pas du charbon. Il n’ya que des usines;

Seul un Amazigh est capable de découvrir ce métal noir.

 

15-Wellah a Muγa a mer aγ-tgid acwari

Ttawid-aγ s jjbel ur ak-ttafaγ walu.

Je jure par Dieu que je suis prêt à suivre Mora

Même s’il me met un harnais sur le dos

Et qu’il m’oblige à traverser des monts.

 

16-Zzin d lwalidin aγef kkateγ

Allig i-tkid a jjbel i wayeḍ s Muγa.

C’est l’amour de ma bien-aimée et de mes parents

Qui m’ont poussé à traverser des monts pour rejoindre Mora.

 

17-Ddarelbiḍa ag illa ssiwal n iεerrimen,

A Ddarelbiḍa ster γifi!

C’est à Casablanca que siège l’ange des morts qui jugera les jeunes;

Oh, Casablanca, protège-les!

 

18- A Bu CTM[10] d iddan talat

Ad ak ṛṛẓen izergan, iεmu ccifur.

Ô la CTM qui traverse la rivière

Que tes turbines se cassent et que ton chauffeur soit aveugle.

 

19- Idda lbabuṛ g waman tawada n ifiγer

Allig zlan asmun-inu.

Le bateau a serpenté la mer,

Mon bien aimé est égaré.

 

20-Taγ-i tγufi n zzin ur ta ddin

Daccen a lbabur ig ak-ifka aḍar.

Mon amant me manque alors qu’il n’est pas encore parti,

Imaginez ma peine lorsqu’il prendra le bateau.

 

21-Ar alleγ allig druγ ur ftiγ

Ass-lliγ g idda wadda riγ s Irumiyen.

J’avais tant pleuré à en mourir

Le jour du départ de mon bien aimé chez les chrétiens.

 

22-Amumeγ amumeγ giγ amm kemmin

Ah a tissmi s uyedda yaγen ul-inu.

Ce qui est arrivé m’a affecté

Et je suis amaigri comme toi ô aiguille!

 

23-Allah Rebbi a zzin

Ur iγiy i tafuyt wala lexdemt n Irumiyen.

Oh mon Dieu protège mon amant

Qui  ne peut résister ni au soleil ni au dur travail des chrétiens.

 

24-A Fransa tiḥergit ag tamud

Wenna nn-iddan iγer-d i wayeḍ a nn-iddu.

Ô toi la France, tu es ensorceleuse:

Celui qui te rejoint appelle d’autres au départ.

 

25- Fransa ayed igan iccki

Ima Merrakec, Ddarelbiḍa nmalan-i.

La France est au bout du monde.

Quant à Casablanca et  Marrakech, elles sont toutes proches.

 

26-Tzelleε tasa-nu taγ kull ddunit:

Ka Fransa, ka Warzazat, ka Tazarin.

Mon foie a éclaté. Ses fragments sont éparpillés

En France, à Ouarzazat et à Tazarine.

 

27-Awa Fransa ayed riγ awey-i ẓares.

A wadda riγ nga γifes amuḍin.

C’est en France où j’aimerai que tu m’emmènes oh mon bien aimé.

Et j’en souffre.

 

28-Fransa as bbiγ tiwriqin

Aliγ igenwan, zriγ arraw-inu.

J’ai préparé mes papiers pour la France,

Et j’ai traversé les cieux tout en abandonnant mes enfants.

 

29-Sameḥ-i a nnabi-nu mek xḍiγ!

Lemεict ad i-d-yuwin s Irumiyen.

J’implore ton pardon oh prophète!

C’est le besoin qui m’a poussé à aller chez les chrétiens.

 

30-A Bariz wenna t-id-ikkan

Σṣan Muḥemd, ddan s Irumiyen.

Celui qui part à Paris est un mécréant

Il a désobéi au prophète en partant chez les chrétiens.

 

31-A mma-nu ttedεu-aγ s lxir.

Ad ur-inn yili lleḥd ammas n Irumiyen.

Maman, implore Dieu

Pour que je ne sois pas inhumé parmi les chrétiens.

 

32- A mma-nu ttedεu-aγ s lxir.

Hat lliγ g lγar ad ur inḍer γifi.

Maman, implore Dieu

Je suis dans un trou. J’ai peur qu’il s’écroule et qu’il m’ensevelit.

 

33- A tabrat a mer giγ amm kemmin.

Ad uḍuγ g lbaliza n usmun-inu.

J’aurais aimé être une lettre

Pliée dans la valise de mon bien aimé.

 

34- Merday nufi mad aγ-as-yarun yat tebrat

i wayedriγ ister awal.

J’aurais aimé trouver quelqu’un pour m’écrire une lettre à mon bien aimé tout en gardant mon secret.

 

35- Awa rar s lxarij isur tufid ameddakkwel

A bu lidaɛa ssew-as iman.

Ô speakeur, donnes-moi les nouvelles de mon ami à l’étranger

Essaye de le convaincre pour revenir.

 

36- A Bu tbaγa ɛebri yan kilu

Ad tt-greγ i weḥrir-inu ayeddat isswan aya.

Donnez-moi juste un kilo de tabac, ô marchand !

Pour le mettre dans ma soupe. J’ai envie d’apaiser mon cœur.

 

37- Allaten a yirgel, allaten a tiṭṭ

Ur inni lbaraj ad-aγ ismun aman.

Pleure ô mon œil

Même un barrage ne retiendra pas nos larmes.

 

38-Ččan-d akw iserdan i Irumiyen

Ard d-ddun inin-ak nga ayt cciki.

Ils nous reprochent d’être insolents

Eux, ils ont mangé tous les chevaux des chrétiens.

 

39-A ayt lxarij a ayt lmal.

A widda igan imeddukkal n Irumiyen!

Émigrés fortunés,

Vous êtes les amis des chrétiens!

 

40-Mer da ttrara ssadaqa lεellat

Trard arraw, yan ad ur iddu s aḍu

Si la bienfaisance nous épargnait des malheurs

Elle aurait empêché nos enfants de partir.

 

Poèmes collectés, traduits et présentés par Lhoussain Azergui

 

Lhoussain Azergui – journaliste et auteur