Silence! On râle… Fév11

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Silence! On râle…

Je veux aujourd’hui violer mon apparence plutôt calme voire même sereine. Je veux dévoiler un peu de mon intérieur que je qualifie de brasier : toujours chaud, brulant par moment et pouvant dégénérer en feu à tout moment. Parfois, il suffit d’un tout petit souffle de contrariété pour transformer mon brasier en un feu ravageur.

Aujourd’hui, je vais oser ouvrir une petite fenêtre pour laisser échapper au hasard quelques petites flammes.

Aujourd’hui, je mets entre parenthèses la question que j’emprunte à Shakespeare et que je répète souvent dans ma tête : Râler ou ne pas râler ? Rouspéter ou ne pas rouspéter ? Pester ou ne pas pester ?

J’ai toujours râlé, en silence depuis mon très jeune âge, contre les discours« politicostratégicosociodémocratiques » : un terme bizarre certes qui n’existe dans aucun dictionnaire, mais qui rappelle des mots encore plus bizarres par lesquels, on ne cesse de nous rabâcher  les oreilles à longueur de journée tels que : « المنظومة؛ سياسة القرب ؛ التركيبة السوسيووو… »  et j’en passe.  Des termes qui poussent à zapper au plus vite. Des mots qui me faisaient tourner rapidement les pages du journal quitte à passer aux pages des annonces légales ou à celles des nécrologies et méditer sur les photos ou les noms de ceux qui ont quitté ce « beau » monde.

Des discours qui me poussaient à rester bouche béante devant des chaînes étrangères pour fuir la réalité et faire comme celui qui noie ses problèmes dans un verre d’alcool fort. Si au moins cette dernière alternative était réellement efficace, j’aurais peut être songé défier ma religion et mes principes et user de ce remède pour noyer mes déceptions.

Alors râler ou ne pas râler ? Rouspéter ou ne pas rouspéter ?

Je rouspète car je ne peux pas marcher, activité que j’affectionne et qui devient pour moi une obligation, activité que je ne peux pas pratiquer aisément sans être dérangée par les voitures qui ne savent plus quel code respecter : le vrai code ou celui imposé par les chauffards de bus et de taxis au vu et au su des gardiens de l’ordre, les motocyclettes et motos qui ne veulent pas comprendre qu’elles devraient disparaître puisqu’on ne leur prévoit pas de passages dédiés, les charrettes qui se baladent sans gêne même dans les quartiers les plus huppés, les voyous, les poubelles débordantes, les ordures qui font partie du décor habituel de nos rues et avenues, les crachas, les terrasses de cafés qui envahissent les trottoirs, les crottes de chien, les déchets des humains, l’occupation des voies par les marchands ambulants, le vol à l’arraché et j’en passe….

Je râle contre les entreprises qui deviennent de plus en plus inhumaines et  se targuent d’avoir la meilleure stratégie, le meilleur système de management des ressources matérielles et humaines, le meilleur système technique et informatique, la meilleure adaptation au contexte politico-économique,  ouah que du meilleur : le top du top : ça me rappelle drôlement les fameux slogans « plus beau pays du monde »; « plus belle vague du monde »; « plus belle nuit au monde ». Répondez-moi à une seule question : pour qui on nous prend pour essayer de nous faire admettre de force de pareils slogans ?

Je rouspète contre notre système éducatif qui pousse les parents de la classe dite moyenne à partager leurs revenus avec des écoles de plus en plus chères qui n’ont aucun scrupule et qui se targuent à leur tour d’avoir le meilleur système, le meilleur taux de réussite, le meilleur taux d’insertion dans les meilleures écoles. À force de répéter ce mot « meilleur » je vais finir par croire que je vis dans le meilleur des pays. Un système éducatif national qui nous pousse, nous classe dite moyenne à être prêts à tous les sacrifices pour voir nos enfants intégrer une école étrangère (française notamment, même si le système français est un cancre en Europe et que les français eux mêmes le décrient) ou un système éducatif quelqu’en soit l’origine, pourvu qu’il ne soit pas marocain. Si au moins les japonais ou les chinois pensaient à ouvrir des écoles chez nous.

Je rage contre les responsables du paysage architecturale et contre les géants de l’immobilier d’avoir fait disparaître la couleur verte de notre vue ; de ne pas se soucier de notre état de santé et surtout de celui de notre progéniture qui grandit entre et dans le béton, dans des quartiers où il n’y a point d’arbre, qui ne pourra pas cueillir des fleurs sur son chemin de l’école pour jouer à « il m’aime-il ne m’aime pas », qui ne verra pas les papillons annoncer l’arrivée du printemps, qui n’écoutera les gazouillis des oiseaux que sur youtube ou dans les rares parcs zoologiques.

Je peste contre les nouveaux riches : nos concitoyens qui se gonflent à force de voir leurs comptes en banques gonfler ; nos concitoyens qui ne disent pas « Bonjour » ou qui en devenant riches, ont oublié la définition ou le sens du verbe « saluer » qu’ils laissent à leurs commis (bonnes, gouvernantes, nounous, chauffeurs, boy…) pour le remplacer par un regard sévère, hostile au sourcil froncé agrémenté d’un léger sourire crispé du coin de la lèvre. Je peste contre ces nouveaux riches qui apprennent à exhiber leur patrimoine sans chercher à apprendre les rudiments du civisme (faire la queue, attendre patiemment son tour chez le boucher, le pâtissier, le médecin, le coiffeur, ne pas bloquer la circulation pour chercher le feu pour allumer cigarettes ; cigares et autres cigarillos).

Je maugrée dans mon coin quand je me vois obligée de parcourir des kilomètres en voiture pour que mes enfants puissent jouer à la trottinette ou au roller, car le seul petit jardin de notre quartier est un dortoir des sans abris ; car le seul petit jardin de notre quartier sent l’urine des ivrognes et des passants; car le poste de police qui se trouvait à son entrée a été déserté pour devenir un dépôt d’ordures.

Je rage contre les briseurs de ménages : hommes et femmes, parfois même objets qui s’acharnent contre les couples déjà malmenés par la routine et les tracas du quotidien ; des hommes et des femmes vicieux qui éprouvent un sadique plaisir à faire croire que leur train de vie est moins monotone, plus agréable, moins coincé, plus beau à vivre; des chimères déguisées en douces créatures qui se trouvent partout même dans les endroits les plus insoupçonnés et qui s’affairent à dessiner des mirages de béatitude aux plus vulnérables, les y attirent sans scrupule aucun pour les trainer par la suite dans leurs boues.

Je bisque contre l’hypocrisie de notre société qui au gré des humeurs et des situations change de référentiel, tantôt religieux tantôt laïque, tantôt respectueux des traditions et coutumes, tantôt moderne et rebelle, tantôt ouvert et pacifique tantôt hermétique et refusant toute forme de différence.

Ouf, je crois que j’ai assez rouspété, ragé et râlé pour cette première fois. Comme je suis une éternelle râleuse silencieuse qui bouillonne en douceur, je préfère m’arrêter là aujourd’hui. Je garde pour une prochaine fois peut être mes grognements contre par exemple les franchises qui s’installent chez nous et qui nous traitent différemment des citoyens de leurs pays et continents d’origines; contre ceux qui bafouent au grand jour les règles de la copropriété (propriétaires et responsables locaux); contre la déperdition de nos valeurs et des bases de l’éducation que nous sommes sensés avoir et transmettre aux générations futures…

 

Par IMANE BENZAROUEL