Étranger Fév20

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Étranger

Etranger était passé par là.

De la terrasse d’une tour, l’ « étranger » contemplait l’horizon brumeux et lumineux de son monde nocturne. Le temps d’un soir, il se laissait évader paisiblement dans un infini vague à l’âme. D’un geste frémissant, il reboutonna la dernière fermeture de son manteau et remontait de temps à autre le cache-col agrippé à son cou. La brise maritime pouvait jouer dans sa chevelure comme elle voulait. Le vent emportait et rapportait des souvenirs et d’autres bribes à sa mémoire, au rythme las des vagues.

De la veille, rien ou presque n’avait changé : l’écume brillait comme des rubis sous le clair-obscur de la pleine lune. Les rempares étaient à leur place, en face des palmiers fraîchement plantés et fortifiés du tronc par des supports en bois. De son éclair enivrant, le phare luisait au cœur d’un regroupement d’habitations insalubres. Il alternait peine-ombre et lumière blanche sur les paupières tombantes de l’ « étranger ».

En bas, une discothèque vibrait à ses premières heures de réception. Les convois ne tardaient pas à se multiplier. Des individus déambulaient sur leur trente et un, s’impressionnaient les uns les autres par un costar et des chaussures italiennes, par une micro-jupe et des tallons aiguilles, ou communément par les premiers pétards et trinquettes d’une soirée qui s’annonçait longue. Le tumulte rejoignait des appels à la prière dans un haut-parleur, le minaret n’étant qu’à quelques mètres.

A cet instant-là, la vie semblait s’arrêter aux pieds de la tour sacrée. Les boutiques étaient confiées aux apprentis et les cafés furent momentanément désertés. Les commerçants priaient pour davantage de gains, les souffrants pour une meilleure santé, les orphelins pour une vie plus chanceuse, les escrocs pour ne jamais être dévoilés au grand jour.

Au milieu du bruit des klaxons en boucle dans l’avenue, l’ « étranger » distinguait également des exclamations, des rires et des injures. Des graines de stars étaient en liesse, le temps d’un match de football dans le quartier derrière. Dans les maillots de leurs idoles, ils entrainaient leurs jeunes jambes sur une terre battue convoitée par la mairie au terme de son mandat.

Un peu plus loin, un groupe d’individus démarrait une manifestation scandant des slogans que l’on n’avait pas l’habitude d’entendre dans une cité aussi paisible.

Une génération avait déjà payé pour cela, avait osé faire du bruit, alors ses enfants furent conditionnés pour ne jamais rêver de dire non. Mais faisant plus d’un an que cela durait, que ce tapage gênait au départ puis commençait à faire grossir les foules, il fut désormais partie intégrante du paysage. Les plus révoltés protestaient dans les rues semblant défier toute autorité. Les représentants d’autorité, justement, en civil ou en tenue de service, poursuivaient ce beau monde jusqu’à chez lui, dans les dédales des rues les plus obscures. Il en découlait des menaces, des coups de matraque, des séjours au commissariat, en attendant que des camarades viennent récupérer les leurs, qu’un membre de la famille fasse un tollé dans la presse qui ait tout le courage pour en parler. Dans d’autres cas, ces affaires-là prenaient une dimension différente : des peines de prison ferme, des traitements inhumains faits d’abandon, de guerre de nerfs et de guerre de clans parmi les prisonniers, de non-assistance lors de rixes, de privation de soins médicaux.

De la veille, rien ou presque n’avait changé. Chaque soir, le décor était le même, donnant avec frénésie le même spectacle. Tout avait changé en l’ « étranger ».

Lui, il était porté un sentiment étrange. Ses malheurs, il les déterrait un à un. Ses longues soirées ne venaient pas à bout pour tout remettre en surface, lui qui se donnait le crédo de fuir le passé à toute allure et de viser le futur sans concessions. L’ « étranger » était un errant du présent. Lequel, le consumait depuis quarante ans comme se consumait la cigarette entre ses doigts immobiles de froid. Seul ou en compagnie, il avait toujours erré dans d’infinis songes.

Il n’aimait par le mot « étranger ». Il trouvait toujours étrange que les gens qui ne se connaissaient pas ou qui se rencontraient pour la première fois s’appelaient ainsi, alors que ces gens-là ne se demandaient jamais qui ils étaient réellement. Alors que ces gens-là étaient toujours étrangers à eux-mêmes, tellement qu’ils ne s’en étonnèrent plus. Rien que pour cela, tout n’allait pas pour le mieux dans ces mondes étranges. Des mondes faits de bulles tout aussi imperméables que transparentes. Sous ses cieux, tous ceux qui l’appelaient « étranger » ne réalisaient pas l’étrangeté de leur être, encore moins de leur paraître.

Etranger passa donc sa route.

 

Par GHITA ZINE