Le juif en nous Fév21

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Le juif en nous

D’abord les faits: Le 5 février, des manifestations ont été organisées à Tanger contre la projection du film documentaire «Tinghir-Jérusalem: Les Echos du Mellah». Près de 200 manifestants se sont rassemblés devant Cinéma Chellah pour demander le retrait de ce film qui raconte l’histoire des juifs de Tinghir et leur départ en Israel.

Un documentaire émouvant! Que des membres du PJD et du parti Al Oumma participent à cette manifestation, cela paraît plus ou moins prévisible, vu les courants radicaux qui traversent ces partis. Mais quel ne fut mon choc en voyant des forces de gauche et des «militants» de droits de l’homme vociférer dans cette insanité publique! L’USFP, la ligue nationale des droits de l’homme, la CDT, des personnes se réclamant « progressistes » arboraient fièrement et sans ciller «Achaâb Yourid (le peuple veut) interdire le film» sous prétexte que ce dernier appelle «à la naturalisation avec Israel».

Je suivais, hebétée, le reportage vidéo projeté par le site Lakome, cette foule chauffée à blanc, sans aucune connaissance du contenu du film, et surtout une démonstration monumentale anti-progressiste de gens se réclamant du progressisme!

Ainsi, dans cette vidéo, une honorable dame qui se revendiquait du mouvement féministe «militant» disait: «Nous soutenons cette manifestation et au nom des femmes progressistes, nous rejetons ce film qui porte atteinte à la cause palestinienne».

Observez les contre-sens! Ce que j’ai retenu, comme beaucoup d’ailleurs, c’est que le documentaire n’est en rien contre la Palestine. Il ne parle que de l’exode des juifs marocains. Dans la bouche d’une « féministe progressiste« , sensée défendre la pluralité et le changement des mentalités, j’avoue que cette déclaration fait mal.

Son collègue de la CDT n’a pas fait dans la dentelle non plus: «Le film est une humiliation pour le peuple marocain». Non seulement, cette phrase assassine confond entre religion et nationalité, enlevant aux juifs leur marocanité, mais en plus elle occulte complètement le fait que le Maroc a été juif avant d’être musulman. «Il est probable que les premiers juifs sont arrivés au Maroc au Ve siècle av. J.-C., après la destruction du premier Temple de Jérusalem,explique au magazine Télérama le professeur Mohammed Kenbib, grand spécialiste de l’histoire du judaïsme marocain. «Vinrent ensuite ceux chassés par la destruction du second Temple, en l’an 70, entraînant la judéisation des Berbères, comme il y a eu berbérisation des juifs. Les Andalous sont arrivés en 1492, avec l’Inquisition», ajoute-il.

Mais le top de la vidéo, c’était ce témoignage d’un membre de la Ligue Marocaine de la protection des droits de l’homme qui jubilait : «Nous sommes fiers de l’éveil des consciences des Marocains et ces derniers sont prêts à faire face à tout ce qui porte atteinte à la Palestine». Un militant de droits de l’homme, sensé défendre les valeurs universelles de tolérance et de multiplicité des races et des religions, qui confond entre sionisme et anti-juif, qui dit mieux!

Bref, je me suis vu dans un paysage ridicule. Brecht et Kafka se sont acharnés sur ma petite tête où tournoyaient des questions primaires. Que fait la gauche et le progressisme dans cette manifestation? Que veut dire «un militant de gauche»? Que veut dire «un militant» tout court?

La déliquescence des valeurs politiques est assourdissante. Même les idéaux basiques du progressisme sont bafoués par ceux qui les ont usurpées. C’est une honte pour l’USFP, la CDT et cette organisation de défense de droits de l’homme que de cautionner et de véhiculer un message aussi stigmatisant envers les juifs qui ont pourtant fait partie de leurs rangs et construit leur histoire. On savait que la gauche officielle était moribonde, mais en arriver à renier sa raison d’être, il n’y avait qu’un pas à franchir! Et il l’a été…

Il fut un temps où ces forces progressistes étaient censés faire évoluer les gens vers une démocratie où tout un chacun est citoyen à part entière. J’ai écouté dans cette manifestation des populistes usés jusqu’à la moelle par les séquelles d’un nationalisme arabe archaique importé d’Orient qui a fait plus de mal que de bien à cette nation aux racines plurielles.

En juin 2011, la réforme constitutionnelle au Maroc a introduit la nécessité de préserver l’héritage hébraïque, une première dans l’histoire des pays arabes. Avant cela, il faudrait peut-être que nos officiels et nos vraies associations progressistes, s’il en reste, fasse l’essentiel: Faire assumer aux Marocains leur histoire juive occultée dans les manuels scolaires, leur faire comprendre qu’être juif ne veut pas dire être anti-palestinien ou sioniste.

Les juifs de Tinghir qui sont partis en Israel sont toujours Marocains dans leurs coeurs, dans leurs origines. Ils pourraient être nos pères, nos mères, nos ancêtres et c’est sûrement le cas de beaucoup d’entre nous. Le jour où nous proclamerons cela haut et fort, quelque chose va changer au Maroc.

Par NADIA LAMLILI