À la recherche du Clark Kent arabe… Fév25

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À la recherche du Clark Kent arabe…

Soyons honnêtes. Joumana Haddad fait partie de ces femmes dont la vue vous laisse sans voix : impossible de ne pas être subjugué devant cette beauté orientale à la plastique parfaite. Mais ceci n’est que le premier choc. À la première phrase prononcée, la “Schéhérazade d’apparence” s’évanouit et laisse place à l’intellectuelle brillante, la poétesse éprise de liberté et la féministe à l’esprit corrosif.

Du haut de ses talons de 12 centimètres et avec ses lèvres couleur coquelicot, Joumana Haddad est en colère. Pour cette féministe de troisième génération, assumer les attributs de la féminité n’entre pas en conflit avec ses idées, car pour elle être femme n’est pas une faiblesse, bien au contraire. Faisant voler en éclats le cliché de la femme « proie » et de l’homme « chasseur », elle s’attaque au système patriarcal et au lot de névrosés sexuels qu’il engendre. Certains mâles n’hésiteront pas à lui jeter l’anathème, mais notre amazone s’en affranchit, elle a depuis longtemps tué la Cendrillon en elle et compte bien s’attaquer au mythe du prince charmant.

Dans son dernier essai,  Superman est arabe,  elle livre ses réflexions sur les maux qui rongent son pays, le Liban : machisme, asservissement de la femme et tabou du corps. À l’origine du magazine Jasad qu’elle a fondé en 2009, cette amatrice du Marquis de Sade (qu’elle a lu dès l’âge de treize ans) ne mâche pas ses mots quand il s’agit de dénoncer les archétypes sexuels et la profonde frustration qui régit les relations entre hommes et femmes dans les pays arabes : « En fait la plupart des Arabes définiraient la femme comme un être humain de nature angélique, rêvant de couchers de soleil romantiques, d’amour éternel et de recettes de cuisines spectaculaires. Tandis que l’homme serait un être humain de nature animale, cherchant l’aventure et le plaisir des sens, fuyant comme la peste les engagements pour toute la vie ». 

Cette opposition entre « la putain et le Casanova » est au cœur d’une schizophrénie sexuelle, avec des femmes qui sont contraintes de préserver leur capital comme un investissement à long terme (la virginité qui promet un bon parti) et des hommes qui eux, sont prêts à tout pour consommer mais sans acheter la marchandise (le mariage). Rien de nouveau me direz-vous, la femme, peu importe les contrées, a toujours servi à servir depuis le péché originel…

À ce sujet, une petite mise au point s’impose pour rendre à Lilith ce qui est à Lilith. Peu d’entre nous connaissent ce mythe, pourtant fondamental et révélateur. D’après l’un des deux récits de la création dans la Genèse, la première femme ne fut pas Ève mais Lilith. Celle-ci, créée à partir de la même terre qu’Adam (et non de sa côte, comme sa pâle copie Ève), se considérait comme son égale. Mais le projet d’en faire un « jouet » pour Adam échoua comme nous le rappelle Joumana Haddad : « Lilith se révéla être forte, indépendante, et sourde aux conneries que racontait l’Homme, comme d’ailleurs à celles que Dieu pouvait lui aussi raconter. C’était une partenaire qui n’entendait pas être traitée comme un accessoire. Et donc, après avoir épuisé les charmes des « Fais ceci, fais cela » imbéciles et injustifiés, elle décida de quitter ce prétendu paradis pour un endroit plus intéressant. Elle descendit sur Terre et commença à se reproduire ». Autant dire que Lilith était aussi libre et rebelle qu’Ève était soumise et obéissante…

Mais quand allons-nous faire renaître la Lilith qui sommeille en nous ? « Quand la bombe de la femme arabe va t-elle exploser », se demande l’auteure ? Comment parviendrons-nous à éradiquer la machomania ? Un grand pas sera franchi lorsque les femmes arrêteront de vivre dans le déni et qu’elles cesseront d’être aussi leur propre ennemi. Par exemple en cessant d’élever leurs fils comme des pachas et leurs filles avec l’idée d’en faire de parfaites épouses, en ne jouant  plus les émancipées de façade qui prônent l’indépendance économique mais espèrent se faire entretenir …

Il faut dire que sur le plan de l’hypocrisie, hommes et femmes sont bien à égalité ! En effet, l’homme qui réclame une femme vierge pour son mariage (tout en ne l’étant pas lui-même) mérite cette femme qui prétend l’être (mais qui se fera recoudre l’hymen pour sa nuit de noces). À quand l’arrêt de ce cercle vicieux? La complainte de Joumana Haddad tonne au fil des pages…

Telle une snipeuse, ses mots visent là où ça fait mal, dans un style toujours percutant. « Je ne crois pas en Dieu, parce que je préfère être menottée par mon amant que par une illusion ». Autant dire d’emblée que les trois religions en prennent pour leur grade. Athée et libertine, notre Libanaise ne se laisse dicter sa conduite par personne, ni Dieu ni maître ! Pour elle le féminisme islamique est un oxymore et la liberté de la femme se conquiert, entre autres, par la laïcité qui accorde des droits à un citoyen, quels que soient sa croyance, son sexe et son orientation sexuelle. À la lumière du contexte libanais et de sa mosaïque aux dix-huit communautés religieuses, ce combat pour l’émancipation apparaît comme le seul viable pour celui qui veut s’extirper du diktat des religieux.

Quand on sait qu’une femme sur trois est battue ou violée chaque année dans le monde, difficile de ne pas s’indigner. Mariages de mineures, mutilations génitales, crimes d’honneur, viol conjugal non reconnu dans loi, répudiation, interdiction de divorcer, lapidations pour adultère, non accès à la contraception et à l’avortement….Décidément, il ne fait pas bon être née femme dans certaines régions du globe, et pourtant on nous rabâche que les droits du deuxième sexe ne sont pas une priorité, qu’ils viendront après, quand on aura réglé la corruption, les problèmes d’économie structurelle, le conflit israélo-arabe…

Plutôt pessimiste concernant le printemps arabe, Joumana Haddad considère que l’avènement des islamistes au pouvoir est un « purgatoire obligé ». En attendant, elle nous somme de garder en mémoire les victimes de ce système patriarcal : Amina Filali (jeune marocaine qui s’est donné la mort après avoir été obligée d’épouser son violeur), Samira Ibrahim (activiste égyptienne arrêtée place Tahrir et condamnée à subir un test de virginité), Ilham Mahdi Al-Assi (fillette yéménite de 13 ans morte trois jours après son mariage sous les coups de son mari)… Les femmes sont en chemin, elles sont descendues dans la rue aux côtés des hommes, au Caire, à Tunis, Sanaa… plus rien ne pourra freiner cette inéluctable marche vers leurs droits. On pense à cet instant à la veuve de Chokri Belaïd, démocrate tunisien assassiné, qui a bravé les interdits religieux pour assister avec sa fille aux obsèques de son mari, affichant le V de la victoire comme une détermination sans faille. Et à l’espoir qu’elle nous donne à toutes.

Le cri de Joumana Haddad est passionné mais « exempt de tout venin ». Poèmes, réflexions, anecdotes intimes, lettres adressées au lecteur… son livre, ponctué de citations, se parcourt avec délectation grâce à son humour. Les hommes ne seront pas en reste et apprécieront le cours de sexologie « le pénis : mode d’emploi ». À bon entendeur ! Il est très important de dire que le propos du livre est bel est bien la dénonciation du patriarcat et non de l’homme. On peut se dire féministe et aimer les hommes, d’ailleurs on peut être féministe précisément parce qu’on aime les hommes. En effet, il s’agit ici d’aider l’homme à faire sa révolution pour faire émerger une nouvelle masculinité qui ne serait pas synonyme de violence ou de misogynie ; une identité nouvelle, expurgée de tout relent machiste, qui favoriserait une relation homme-femme apaisée et conçue comme un véritable partenariat…

Nous, femmes, avons besoin de Clark Kent, c’est-à-dire d’hommes vulnérables assumant leurs faiblesses, leur authenticité, leurs doutes et leur maladresse. Nous avons tué Schéhérazade, à vous maintenant de raccrocher votre cape rouge de Superman pour devenir des hommes, des vrais, des Clark Kent.

 

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Références des ouvrages :

Joumana Haddad, Superman est arabe : De Dieu, du mariage, des machos et autres désastreuse inventions,Actes Sud (février 2013), 20 euros.

Joumana Haddad, J’ai tué Schéhérazade : Confessions d’une femme arabe en colère, Actes Sud/ Babel, (septembre 2010), 7 euros.

 

Par MARIANNE ROUX-BOUZIDI