Si Les Chevaux de Dieu m’était conté Mar01

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Si Les Chevaux de Dieu m’était conté

 

En 2001, Nabil Ayouch a réalisé le film Ali Zaoua, prince de la rue sous forme de conte urbain. Il a mis en image les enfants des rues pour faire parler des sociétés underground vivants dans les grandes villes du Maroc, notamment à Casablanca. Onze ans après, le réalisateur signe Les Chevaux de Dieu. Cette fois et toujours dans la mégapole, il accompagne le destin des jeunes enrôlés par les mouvements islamistes.

1994, Yachine a dix ans. Il rêve de devenir le meilleur gardien de buts de tous les temps. Avec ses amis au quartier périphérique de Sidi Moumen, il s’entraine à ne laisser passer aucun ballon. Comme les enfants de son âge, Yachine joue au football, tue le temps, s’ennuie beaucoup et se bagarre. Autour des bidonvilles et des décharges à ciel ouvert, aucune vision de l’avenir ne se dessine pour cette jeunesse.

Inspiré du roman Les Etoiles de Sidi Moumen de Mahi Binebine, Les Chevaux de Dieu raconte comment des jeunes sont arrivés à se donner la mort en kamikazes. Dans la légende arabe, ‘Les Chevaux de Dieu’ est une formule qui désigne les accompagnateurs du prophète Mahomet. Aujourd’hui, l’expression revient dans le discours propagandiste d’Al Qaida. Elle est souvent employée pour faire référence aux exécutants des attentats. D’ailleurs, elle revient dans le communiqué de revendication qui a suivi les attaques du 11 septembre 2001 à New-York. Quant à l’attentat dont le film fait la rétrospective, il remonte au 16 mai 2003 à Casablanca. Au cours de l’histoire, Nabil Ayouch a suivi Yachine et ses amis dans un quartier dont rien n’a positivement changé, au fil du temps. Cela se remarque à travers les vues aériennes sur Sidi Moumen, faisant couler le temps à travers les dates : 1994 pour le début des faits, 1999 pour le décès du roi Hassan II, 2001 pour faire le lien avec le 11 septembre, et enfin 2003 pour arriver aux évènements de Casablanca. Les dates ont changé mais pas l’environnement du quartier, défiguré de toits en taule ondulée.

1994 fait partie de cette décennie voulue d’ « alternance », des prémices d’une certaine transition politique et socio-économique au Maroc. C’est aussi l’une des années où les militants politiques ont été matés d’une manière autre que les disparitions forcées. Après avoir implanté l’extrémisme religieux ici et là depuis les années soixante-dix, le temps est à l’encourager pour lui reléguer la tâche de faire taire les plus virulents politiquement. Le temps est aux premières bombes à retardement humaines qui se sont préparées à petits feux, doucement mais sûrement, profitant de la désillusion latente des ‘laissés pour compte’.

En regardant le film, on réalise de plus près comment une frange de la société est en effet laissée pour compte. Aucune intervention institutionnelle n’a été pour réinsérer la jeunesse de la banlieue. Aucune sécurité n’est garantie. Face à cela, le recours à la violence reste omniprésent des deux parts. Hamid, le frère de Yachine, se met dans la peau du caïd hors-la-loi qui ne craint rien. La première intervention policière a été pour l’arrêter après une plainte de dégradation matérielle portée contre lui. Prenant conscience de l’arme de l’islamisme qui risquerait de se retourner contre le système politique, la seconde intervention policière survient pour rouer les extrémistes de coups de matraque, sans aucune solution de fond. Les islamistes qui distribuaient des brochures, obligeaient les femmes à se voiler et appelaient à la haine étaient quand même encadrés, alors que la dispersion de leurs rencontres reste un évènement sans suite. Aucun chef des disciples qui occupent la rue n’a été interpellé, ou au moins questionné.

Dans l’imbroglio du ras-le-bol et de l’absence d’alternatives, Yachine n’a trouvé son compte que sous l’aile d’Abu Zoubeir. Abu Zoubeir est la voix de la raison qui prétend guider les jeunes comme Yachine sur la bonne voie. La voie de la lutte pour la cause des musulmans dans le monde, la voie de la vengeance par le sang. La voie des martyrs, Chevaux de Dieu. Ce passage de la situation initiale de Yachine à l’état d’endoctrinement religieux est ressenti également à travers l’image. Les plans en mouvement laissent comprendre que le réalisateur Nabil Ayouch a opté pour des prises de caméra sur épaule. Après la remise en liberté de Hamid et depuis la rencontre ultime de Yachine avec les islamistes, les plans et les prises de vue sont devenus fixes. C’est le signe que la machine est lancée, que Yachine et ses amis ont atteint un point de non-retour : ce sont eux, les Cheveaux de Dieu qu’Abu Zoubeir a choisis pour mourir en martyrs.

Le film de Nabil Ayouch est particulièrement fidèle au déroulement de l’histoire telle qu’écrite dans le roman de Mahi Binebine. Le jeu des acteurs est d’un naturel qui ne laisse pas de doute : les personnages ne sont pas dans le jeu de rôles. Ils ne semblent pas être devant une caméra de tournage. Ils sont en action comme dans la vie quotidienne. La scène percutante, émouvante et qui tire un signal fort, reste celle des enfants de Sidi Moumen dans leur quartier insalubre. Sans comprendre qu’il s’agit d’un kamikaze qui s’est fait exploser, ils ont assisté à l’attentat du restaurant La Casa de España en vue d’ensemble sur la ville. Si le temps continue à couler et que la vue aérienne des bidonvilles ne change pas, l’histoire risquerait de se répéter avec d’autres Yachine, peut-être parmi ceux qui l’ont vu se donner la mort en temps réel.