A ma fille… Juin24

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A ma fille…

A ma fille…

Posté par Rabiaa Moueden le 24 juin 2013 dans Focus | 39 commentaires

Je n’ai jamais autant pleuré que lors de cette journée de grand nettoyage. Pourtant, je ne suis ni allergique aux acariens ni au ménage. Lorsqu’on naît femme, on se prémunit contre les corvées du quotidien, mais pas contre l’insoutenable légèreté de la mémoire. J’ai sorti de l’armoire les vieux albums.

A chaque grand ménage, j’envoie mes deux ados chez leur tante paternelle qui se fait une joie de renifler les enfants de son défunt frère et de leur construire une mythologie sur un père imaginaire. En tout cas, c’est loin d’être celui que j’ai épousé, mais les histoires drôles qu’elle leur raconte et leurs yeux qui brillent innocemment me donnent un sourire sincère aux choses. Pourquoi rompre un charme inoffensif?

Cette fois-ci, ma fille est partie seule. Mon fils, lui, est parti rejoindre ses camarades de classe dans une petite excursion improvisée et encadrée par un prof dans son école. Avant de partir, il lui a sorti sa langue, exaspérant sa frustration de ne pas pouvoir l’accompagner. Je l’en avais empêchée.

Pourquoi? Elle a 14 ans. Elle est jolie comme un coeur. Les regards des hommes qui s’attardent sur son corps me révulsent et m’effraient au plus haut point. Et comme je désespère de la responsabilité de son frère ainé, je ne peux lui confier de la protéger comme il se doit. De plus, je ne suis pas dupe sur ce qui se passe lors des excursions. Alcool et débauche sont au rendez-vous à chaque fois.

Elle m’a regardée avec des yeux humides, le coeur brisé de mon « manque de confiance ». Elle qui a bossé studieusement toute l’année, pendant que je devais justifier l’absentéisme régulier de son frère. Elle qui m’a fait renouer avec la lecture et les grands textes et qui m’a fait connaître Qandisha. Elle qui me lira et qui comprendra peut-être ma peine de la voir juger mon angoisse, sans savoir d’où elle vient. Je l’espère.

Dans la grande corvée du dimanche, j’ai commencé par le commencement. J’ai ouvert ces armoires pour sortir les vieux albums de famille, les factures d’une vie antérieure, les draps brodés que les mites utilisent plus que nous, les couverts neufs qui datent de mon mariage il y a 18 ans et les tas de futilités dont j’ignore l’origine et l’utilité. D’habitude, c’est vers la fin de la journée que je daigne jeter ce coup d’oeil furtif aux choses du passé. Mais cette photo qui dépassait, gênait ma manie. Je la poussai du bout du doigt pour la remettre dans l’album, mais elle refusa d’obéir. Un obstacle l’empêchait de rejoindre ses paires. alors j’ouvris l’album pour la remettre bien en place. Quelques secondes sont passées avant que je ne me reconnaisse dessus.

Je devais avoir 16 ans. J’avais les cheveux courts et un visage de poupon exactement comme celui de ma fille actuellement. Je sens mon coeur sortir de sa place en scrutant ce que je portais à l’époque : un short que j’avais confectionné moi même à partir d’un vieux jeans et un pull dont j’avais arraché les manches pour faire branchée. A mes côtés, une demi-douzaine de jeunes garçons de mon âge avec des touffes ridicules et des barbichettes taillées méticuleusement. Penser qu’il y a quelques jours, j’ai presque été d’accord pour que l’on limite la mixité dans les écoles et les lieux publics. Je regarde à nouveau les bras qui se serraient autour de moi. Rien d’innocent dans leurs regards, mais rien de dangereux dans leur attitude. Je me rappelle alors mon fort caractère qui forçait le respect chez les amis et ma totale liberté.

Cette liberté, c’est mon père qui me l’avait accordée. Il estimait que pour faire une femme responsable, il fallait faire des femmes libres et capables d’affronter seules les aléas de la vie si celle-ci décidait de donner du dos. Et il n’avait pas tort, car ma liberté m’a fait prendre conscience de mes limites, de ma responsabilité dans ce qui m’arrivait et m’a appris à ajuster mon comportement sur l’état des choses. Ma liberté m’a également fait parler de tout avec ce père si généreux qui prenait toujours ces quelques minutes de réflexion pour ne pas laisser l’amour protectionniste prendre le dessus sur son projet de création de femme. Cette même liberté m’a fait renoncer à ce dont je rêvais le plus à cet âge-là : ces bêtises qu’on ne comprend qu’une fois adulte, je les ai assimilées avant et donc rejetées à temps.

Mais ce père est mort très tôt. Et ma mère a été regagnée par ses démons d’antan et les assauts d’une éducation ancestrale. Toutes les leçons qu’elle aurait pu apprendre aux côtés de mon père se sont évaporées face au gavage de la société. Elle était revenue dans la maison de ses parents, bien entendu. Mon frère et moi avions subi, non sans résistance, les mille et une décisions de mon grand père, de mes oncles, des cousins proches et éloignés. Mon frère, plus jeune de 4 ans, était encore cet adolescent doux et respectueux des siens. On était proches et inséparables, faisant barrière à l’endoctrinement social de la famille. Mais ma mère n’a su y échapper et je l’ai vue petit à petit sombrer dans un conservatisme primaire qui m’était nouveau. Sous prétexte qu’elle avait peur pour moi, elle m’a empêchée de faire mes études universitaires dans une autre ville, elle a donné à mes oncles tous les droits de regard sur ma vie, mon accoutrement, mes amis, mes sorties, mon avenir. Après, c’était aux voisins, amis des voisins et aux parfaits inconnus de venir raconter en détail tout incident qui me concernait, de près ou de loin. Rien de cela ne m’aurait meurtrie si mon frère n’avait pas fini par devenir un des leurs. J’ai passé des mois en duel contre cette marrée haute qui noyait le peu de mon père qui restait en lui. Mais en vain.

Entre-temps, ma mère, ayant réussi à avoir la bénédiction de tout le monde, commençait à devenir plus royaliste que le roi, plus conservatrice que ses frères. Elle éprouvait alors du plaisir à en faire trop, à glorifier l’homme, à donner à mon frère tout ce qu’elle me refusait. Elle avait fini par lui céder sa part de l’héritage alors qu’il n’avait que 22 ans et plusieurs crédits de jeu au dos. Lors d’un épisode critique de son traitement pour insuffisance rénale, elle m’avait forcée de lui céder ma part de la maison familiale, celle qui a connu mes plus belles années avec mon père, pour qu’il éponge ses dettes avec. Depuis, ses conneries ne se sont plus arrêtées. Il en avait fini avec sa culpabilité et sa conscience. On ne se parle plus.

Quand j’ai rencontré mon mari, j’avais juré de ne pas faire d’enfants. Puis d’en faire peu et de les éduquer différemment. Il m’avait promis de m’aider à éviter ces injustices, mais a fini par me fausser compagnie avec deux enfants en bas âge. J’ai tenu à les éduquer pareillement, à leur parler librement et à les faire pousser dans un climat d’amour et d’égalité. Mais c’était sans compter les blagues de la vie, le poids de l’environnement et les misères de l’oubli. Il est faux de prétexter la peur des temps d’aujourd’hui et l’inquiétude maternelle légitime. Sur ce coup, je suis autant inquiète pour mon fils que pour ma fille. Même que je la sens plus débrouillarde que lui. Il y a de ses déformations que l’on incorpore dans nos schémas de pensée et qu’on recrache sans s’en rendre compte, puisant dans la tradition pour se prémunir de la réflexion et usant de la dictature en espérant taire les cris de l’âme. Après tout, on ne s’inquiète pas pour un oiseau dans la cage.

Ma fille, j’aurais pu te parler de mes peurs. J’aurais dû te dire ce qui m’effrayait dans le fait de te savoir livrée à toi même à plusieurs kilomètres de moi. Je suis sure que tu m’aurais apaisée, que tu te serais échinée à revenir en un seul morceau, en meilleure forme. Que tu aurais même veillé sur ton grand frère dont les écarts ne se comptent plus. Prunelle de mes yeux, j’aurais dû te communiquer mon amour, au lieu de t’infliger mon autorité, et noyer ta frustration dans un élan de tendresse. J’aurais dû également assumer mon véritable rôle de mère en te laissant vivre ta vie, élargissant petit à petit ton périmètre de marche, tout en suivant tes pas de très près. J’aurais dû m’opposer à cette cassure entre ton frère et toi et vous épargner cette confrontation malsaine qui finirait par vous séparer.

Ma fille, tu es rentrée toute triste, même pas contente, comme à ton habitude, de découvrir des épopées imaginaires de feu ton père. Ton regard était étonné toutefois de ne pas constater les miracles habituels du ménage de saison. Je ne l’ai pas fait. Tu n’as peut-être pas vu mes larmes, mais tu as sans doute compris que rien ne serait plus pareil, lorsque je t’ai invitée à un dîner en tête à tête. Entre femmes.

C’est que j’ai décidé, ma fille, que tu méritais d’être libre, à la hauteur de ta responsabilité et ton intelligence, que je cesserai de t’infantiliser, alors que tu m’apprends chaque jour comment être femme. J’ai décidé que je renonçais à ta tutelle, à mon autorité morale et ma supériorité à ton égard. J’ai décidé, ma fille, que je serai ta confidente et ta conseillère. Ta bonne fée et ta lumière. Ton infirmière et ton inspiratrice. Juste ta mère.