Regarder le racisme et la racialisation en face Août20

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Regarder le racisme et la racialisation en face

 Hicham Tahir et le corps vulnérable de « Mama Africa »

Dans son recueil de nouvelles intitulé Jaabouq (2013), Hicham Tahir a raconté l’histoire tragique d’une immigrée Burkinabée qui arrive au Maroc. Elle cherche à économiser suffisamment d’argent pour payer les passeurs de Tanger et gagner les côtes espagnoles. « Mama Africa » est arrivée à Rabat avec son jeune fils né durant les deux années qu’elle a mis à parcourir le désert avant d’arriver au Maroc.

La nouvelle de Hicham Tahrir donne la voix aux personnes sans voix de l’immigration clandestine, victimes de stigmatisation racistes et de mépris social. C’est en tant que femme, pauvre et noire que « Mama Africa » doit faire face aux différentes violences qui s’exercent sur la vulnérabilité de son corps. Celle-ci a parfaitement intériorisé que le fait « d’écarter les jambes » est une façon de surmonter provisoirement les difficultés : « On avait beau me dire que quand Dieu fermait une porte, il ouvrait une fenêtre…C’était la seule façon pour nous, ici, de nous faire accepter cette vie carnivore qui nous tuait dès notre naissance […] il ne fallait pas toujours croire ce proverbe parce que, jusqu’ici, Dieu fermait une porte, ça finissait toujours avec moi ouvrant mon vagin ».

Dès l’enfance, « Mama Africa » a été confrontée à la violence des rapports transactionnels entre les sexes. Pour avoir la protection de son père, de son oncle et du marabout de son village, elle avait dû coucher avec eux. Arrivée à Rabat, elle avait commencé à mendier mais pour gagner davantage d’argent elle avait été contrainte de se prostituer, en laissant son jeune fils dormir seul dans l’appartement : « Mes quelques heures de mendicité dans les rues de l’Agdal à Rabat se sont prolongées en journées complètes, parfois 24h/24h. Quand je décidais que la somme récoltée n’était pas suffisante, je n’hésitais pas à aller m’offrir aux hommes le soir ». C’est le regard des hommes sur ses fesses qui a fait prendre conscience à « Mama Africa »que la prostitution pourrait lui apporter des revenus dans une société où le désir sexuel est indissociable de la domination patriarcale :

« Mes jolies fesses ne laissaient personne indifférent, les hommes se retournaient partout où je passais. Tout le monde essayait de me parler, en dialecte ou avec quelques mots de français qu’ils connaissaient. C’était bien ça, le Maroc ! J’étais la reine des quartiers populaires, aussi bien que des quartiers aisés. Ca aurait été la même chose dans les autres pays où tout est réservé à l’homme, où tout est conjugué au masculin. Rien que pour le plaisir du mâle. Faisant ainsi des femmes une sorte de moyen de détente, une réponse à la perversion masculine, la réponse à la prière de la bite bandante. Le cul avait une plus grande importance dans ces pays, beaucoup plus grande que l’on pourrait imaginer, au point que ça ne m’aurait jamais choquée s’ils juraient par les fesses de leurs femmes, mères ou filles. Les fesses, c’est une force, la plus grande bénédiction offerte par Dieu à la femmes dans ces pays misandres ».  

Le corps racialisé de l’étrangère est un objet de fantasme sexuel. Les interactions entre les genres sont soumises aux rapports transactionnels de la relation sexuelle. A partir du moment où ils la paient, « Mama Africa » laissent les hommes lui faire ce qu’ils veulent : « Quand je les suçais, ces hommes-là, ils me caressaient les fesses. Je les masturbais, ils me massaient les seins. Je les laissais me sodomiser, la majorité d’entre eux préféraient ça. Et l’avantage, c’est qu’ils payaient bien. Je méritais chaque putain de sous de la putain de performance de la putain que je suis ». Outre les risques de transmission du sida auxquels elle s’expose, compte tenu du fait que tous ses rapports sexuels ne sont pas protégés, « Mama Africa » vit également cette situation sous le mode de la mésestime de soi :« J’étais une femme, j’étais une Haziya [une « nègre »], j’étais une prostituée, une pute, une salope, une enculée, une sale. Je vendais quand même mon derrière comme mon devant, mon haut comme mon bas à n’importe qui, n’importe quand, pourvu qu’ils aient des dirhams pour réchauffer mon cœur ».

Le racisme n’est pas uniquement une série d’insultes adressées par autrui. C’est aussi une violence que l’on incorpore dans la douleur et qui nous maintient dans la plus grande désolation. Depuis son arrivée à Rabat, « Mama Africa » a accouché d’une petite fille. Elle regarde mélancoliquement ses enfants en se disant qu’elle devrait essayer de gagner autrement sa vie. Elle essaie de s’intégrer, de s’insérer, de renoncer même à ses origines pour devenir marocaine et espérer être reconnu comme une citoyenne digne de ce nom par un entourage prêt à la stigmatiser s’il apprend qu’elle vient d’un pays d’Afrique noire.

Toutefois, malgré ses efforts, elle se rend compte que la prostitution reste le seul recours face à la précarité financière de sa condition d’immigrée clandestine : « Personne n’a le droit de me juger ! Ce que je fais, je le fais par contrainte. Je dois me nourrir, nourrir mon enfant, mon bébé, mon amour, mon vrai amour, mon seul amour ». Le problème du monde dans lequel évolue « Mama Africa » est qu’il ne lui reconnait tout simplement pas le statut d’être humain ; quand bien même elle est comme beaucoup de mamans qui aiment et chérissent ses enfants. Elle est dans un univers où le racisme ne fait plus partie des inhibitions sociales, où le fait d’insulter, de frapper ou de tuer une personne en fonction de sa couleur de peau ne suscite plus vraiment une indignation et est parfois admis sur le mode de l’allant de soi, comme un simple fait divers.

Le talent de Hicham Tahir est d’avoir su saisir, avec son regard d’écrivain, l’humanité de « Mama Africa » et d’avoir montré que son existence fait partie de ces « vies précaires » dont parle Judith Butler. Elle est vivante mais l’environnement social dans lequel elle évolue ne considère pas son être comme étant doté d’une « vie » méritant d’être vécue dignement et d’être pleurée à sa mort. « Mama Africa » est un être humain qui ne profite pas des possibilités d’épanouissement offertes à d’autres « vies », dont le statut et le degré de reconnaissance sociale font qu’elles sont moins exposées à la vulnérabilité que les émigrés subsahariens. Lors de son décès, sa vie ne bénéficie pas non plus des pratiques de deuil commémorant l’importance de personnes qui ont vécu et qui ont compté pour d’autres. Elle périra noyée au fond de la mer, en tentant désespérément de rejoindre les côtes espagnoles sur une barque délabrée, et son cadavre rejoint ces corps anonymes que personne ne vient chercher pour les enterrer. Lorsque l’embarcation de fortune qu’elle a prise à Tanger bascule et qu’elle sent qu’elle est en train de se noyer, l’auteur montre la désolation dans laquelle se trouve le corps vulnérable de « Mama Africa » :

« Je n’ai jamais vécu de toute façon. Je suis morte le jour où je suis née. Le jour où j’ai été violée et par mon père et par mon oncle. Par le marabout aussi. Je suis bien morte le jour où j’ai décidé de quitter mon pays. Le jour où j’ai baisé pour donner naissance à Adama. Je suis morte le jour où Hiba est née. Je suis morte chaque fois que je me suis fait pénétrer, par devant, par derrière. Je suis morte. Je suis morte pendant tous ces soirs où j’ai osé fermer les yeux pour dormir. Je suis morte le jour où j’ai pris cette barque. J’étais morte pendant toute cette période où j’ai vécu. Plus rien ne compte maintenant. Je n’ai vraiment vécu que durant ces derniers souffles : ce soulagement, cette paix pendant que je m’enfonçais dans le noir, c’est là, vraiment à ce moment là, où j’ai vécu, où j’ai apprécié la vie ».

Comme l’avait dit Primo Lévi, la honte d’être un homme signifie que nous faisons partie d’une humanité où des choses immondes se produisent sous nos yeux impuissants, commis par nos semblables : «Les droits de l’homme ne disent rien sur les modes d’existence immanents de l’homme pourvu de droits. Et la honte d’être un homme, nous ne l’éprouvons pas seulement dans les situations extrêmes décrites par Primo Lévi, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité d’existence qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d’existence et de pensée pour le marché, devant les valeurs, les idéaux et les opinions de notre époque». Et comme me l’a rappelé mon ami Sylvain Beck, « ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie», nous invitant à trouver de nouveaux modes de résistances à ces actes infâmes et les combattre avec dignité…

Jean Zaganiaris, politologue.