Nous, femmes contorsionnistes Jan06

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Nous, femmes contorsionnistes

« Wili, kouni t7echmi ! » (Voyons, sois pudique !)

« Kouni merdiyate el walidine » (Soit digne de la bénédiction de tes parents)

« Kouni bent ennass » (Comporte-toi comme une jeune fille de bonne famille)

« Twalo lik errejline ? » (Où penses-tu aller comme ça ?)

« Wili, ach ghay goulou ennass » (Voyons, que vont dire les gens ?)

« M3amen tchawerti ? » (A qui as-tu demandé l’autorisation ?)

« 7emri lya lewjeh » (Rends moi fier de toi)

« Khassek telqay li setrek » (Tu dois trouver un mari qui te couvre)

« Choufi laliyatek ach darou ! » (Prends exemple sur celles qui te dépassent de loin !)

« Kouni mra ou gadda ! » (Comporte-toi comme une femme capable !)

Voici certaines des nombreuses injonctions contradictoires que les femmes marocaines supportent de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. Au sein d’une société arabo-musulmane servile et culpabilisante, déchirées entre tradition et modernité, nous sommes tantôt encouragées à devenir des femmes fortes et exemplaires, tantôt assujetties à l’autorité parentale, sociétale ou spirituelle.

Générations après générations, les familles cultivent ce besoin furieux de guider minutieusement leurs filles dans le moindre de leurs choix, le moindre de leurs actes. La plus subtile incartade ou tentative d’expression personnelle est considérée comme un affront honteux qui doit être dissimulé. De plus, la religion musulmane donne un statut prestigieux aux mères en affirmant que « Le Paradis est sous les pieds des mères ». Malheureusement, cette parole prophétique est souvent détournée pour faire d’elles des martyrs à qui on ne peut rien refuser, pas même de s’immiscer dans nos choix  les plus intimes.

Dans une culture où les mots « liberté », « opinion », « choix personnel », « intimité » et « intégrité » sont considérés comme des propos blasphématoires, quelle place reste-t-il à l’épanouissement de notre véritable personnalité ?

Nous nous démenons pour répondre à des diktats de toutes sortes, afin d’apaiser ces voix qui n’ont de cesse de creuser de nouvelles failles et de cibler de nouveaux angles d’attaque.

Nous nous évertuons au mieux à plaire, au pire à ne pas déplaire, mais jamais nous n’osons nous poser cette question toute simple : « De quoi ai-je réellement envie ? ». Aurions-nous seulement une réponse honnête envers nous-mêmes ? Nous n’avons pas été éduquées à cela.

Parler, se taire, se cacher, se montrer, se réserver, se marier, sauver les apparences, maigrir, grossir, s’habiller à la mode, se dévêtir à la mode… nous dépensons une énergie folle à tenter de rentrer dans un moule aux formes complexes, semblable à ces illusions paradoxales perturbantes qui représentent des figures à l’existence impossible (voir les œuvres de MC Escher).

Tous ces paradoxes et ces contradictions nous condamnent à vivre dans des états de frustrations et d’angoisses permanents qui semblent se dissoudre dans la cacophonie et l’anxiété ambiante.

Jusqu’à quand allons-nous continuer à nourrir ce cercle infernal au sein même de nos foyers ?

 

Par Hanane Benaguida

Photo : Benedetta Bonichi